‹ Histoire du règne de Henri IV (volume 2)Chapitre 79 sur 199 · TRACÉ ET ALIMENTATION DU CANAL TAU LES INGÉNIEURS DU ROI · texte numérisé non relu

TRACÉ ET ALIMENTATION DU CANAL TAU LES INGÉNIEURS DU ROI

chargé des travaux publics , sous la régence de Marie de Médicis, a tiré évidemment les idées et les plans qu'il met en avant des délibérations du conseil d'Etat de Henri IV, dont il faisait partie '. Il est absurde de supposer que, dans ce laps de deux ans et demi, des inspirations et des révélations en quelque sorte prodigieuses , aient soudainement illuminé l'esprit de Jeannin , de Bernard , des ingénieurs chargés de visiter les lieux où devait être établi le canal. Voici ce qu'on lit dans le traité de Charles Bernard :

(( De toutes les provinces de France, celle de Bourgogne est la plus eslcvée, d'où sort un très grand nombre de rivières, qui s'espandent vers toutes les régions du ciel.

» C'est en ceste province que la conjonction des mers plus facilement et plus utilement se peut faire, et que, pour ce, les fleuves se peuvent assembler. Outre le grand nombre qu'il y en a, les trois principaux de la France y passent, la Seine, la Saône et la Loire ; dont la Seine et la Loire tombent dans l'Océan, et la Saône dans la Méditerranée.

» Ceux qui ont eu charge du roy d'aller vers les lieux où se pouvoit faire ceste conjonction, en ont rapporté qu'on le peut faire facilement en plusieurs endroits.

» Tous font estât d'un estang qui est assez prés de Montcenis, qu'on appelle l'estang de Longpendu, distant également des rivières de Loire et de Saône, qui sont en cest endroict proches l'une de l'autre de dix-sept à dix- huit lieues.

» Us disent que cest estang est fort grand, ayant deux bondes et deux deschargeoirs qui font chascun une petite rivière dont l'une appelée la Bourbinche, qui coule entre l'occident et le midi, se rend, près du port de Digoin, en la rivière de Loire; et l'autre appelée la Deune, va tomber du côté du Levant, près de Verdun, en la rivière de Saône, qui, se mariant' avec le Rhosne, coule vers la Méditerranée.

' Charles Bernard, La conjonction des mers ; Préface et dédicace à messireP. Jeannin, contrôleur général des finances de France, in-4° de 21 pages; Paris, 1613. Page 2 ; «Emeu de ces raisons, je recueillis dès » lors les principaux poincts, par le mesme ordre qui y fut tenu, dont » j'ay dressé ce traicté. »

122 MV. VII. cil. Vi. LE CAN.\L EST UN CANAL A POINT DE PARTAGE.

» L'on fait pstat que le pays csl plat; qu'il y a plusieurs grands eslangs et ruisseaux dont ces deux petites rivières peuvent estre aidées abondamment; qu'avec des esclases et des portes elles seront rendues navigables; ayant celle de Bourbinche jusques en Loire soixante pieds de pente, et celle de Deune soixante-dix pieds: de sorte qu'eslargissanl ces rivières jusqu'à huit toises, avec trois ou quatre pieds de profondeur, ce qui pourra monter à environ trente mille toises d'ouvrages de long, et quatre ou cinq mille de remuement de terre, elles pourront estre rendues capables do porter mesmes charges que portent les rivières de Saône et Loire '. »

D'après ce passage, il n'y a aucun doute possible ni sur la nature du canal que les ingénieurs de Henri IV voulaient exécuter, ni sur la direction et le développement qu'ils entendaient donner au canal du CharoUais ou du Centre. Le canal est un canal à point de pnrloxje. Le lieu pris pour être le point de partage est choisi avec une merveilleuse sagacité, dans cette partie de la chaîne des Cévennes septentrionales nommée le chaînon du Gharollais , situé près de Mont-Cenis : il est également distant de la Loire et de la Saône, et il a soixante pieds de pente jusqu'à la Loire ; soixante-dix pieds jusqu'à la Saône. Les eaux sont naturellement rassemblées et emmagasinées au point de partage : ce sont des étangs, au nombre de douze, dont le plus considérable est celui de Longpendu. Elles sont déversées à l'occident , vers la Loire , par la Bourbinche; à l'orient , vers la Saône, par la Deune ou d'Heune. La navigation du canal est alimentée au point de partage par les étangs de Longpendu ; plus loin , à l'occident et à l'orient, par les étangs et les petites rivières, qui doivent aider abondamment la Bourbinche et la Deune : ce sont FAroux, l'étang de Montclianin, la Thalie et autres cours d'eau. L'idée créatrice du canal à point de partage du Ch;irollais ou du Centre se trouve donc entièrement, complètement, dans le plan des ingé-

' Charles Bernard, La Conjouction des mers, p. 13.

LES DEUX AUTRES LIGNES TBACÉES SOUS CE KÈGrjE. 423

nieurs employés et dirigés par Henri IV et par Sully, pour la réalisation de l'idée première de Grapponne '. Quant aux moyens d'exécution , au développement et au parcours du canal, ils furent arrêtés, dès ce temps, avec une telle intelligence et une telle précision que , quand après douze ou quinze projets successifs et souvent différents, on se détermina enfin , en 1783, à entreprendre les travaux, ce fut le plan primitif qu'on adopta et qu'on suivit jusqu'au terme de l'entreprise en 1793 "-.

L'étude que nous avons faite des travaux de Henri IV et de Sully nous les a montrés jusqu'à présent tout occupés à réaliser les projets de François I", de Henri II et de Grapponne,, pour l'établissement de deux lignes de grande navigation : celle par le midi et le sud-ouest delà France, au moyen du canal de Languedoc ; celle du midi à l'ouest, en passant par le centre de la France, et en se servant du canal du Gharollais,

Ils furent bien loin de s'en tenir à ce devoir d'un bon gouvernement de recueillir et d'exécuter les projets conçus dans l'intérêt public par les liommes d'un autre âge. En ce qui concernait la communication des fleuves et des rivières entre eux, la jonction, non pas seulement des deux mers mais des trois mers, de la Méditerranée, de l'Océan et de la mer du Nord ; le développement dans les plus larges proportions des voies de communication pour l'industrie, le commerce, l'agriculture, ils eurent leurs idées à eux, leurs projets originaux, leurs plans à part et dis-

* Nous forçons si peu les couyéqui^uces du passage qu'on vieut de lire, que Dclalande, qui avait fait uue étude spéciale du canal du Languedoc et des autres canaux, dit dans son Traité des canaux de navigation, c. 9, p. 220 : « Le chemin paroissoit le plus facile à cause des » étangs de Longpendu, qui sont au sommet ou au point de pa?'- » /ar/e. »

2 Voir la description du canal du Gharollais ou du Centre, tel qu'il a été exécuté, dans M. Dutens, Hist. de la uavig. iotér., 2' sect.. t. I. p. 213.

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