LIV. VII. CH. VI. OPINION DES CONTEMPORAINS SUR LA POSSIBILITÉ
par ses travaux, et dont les lettres-patentes de 1638 font une mention expresse '. On remar(|uera que, depuis son achèvement postérieur juscju'à nos jours, le canal n"a pas été alimenté par d'autres eaux que celles de ces rivières et de ces étangs.
Tout le monde en 1610 reiiardait comme infaillibles les moyens employés dans l'exécution du canal de lîriare. Tout le monde croyait au prochain achèvement, à la prochaine mise en activité du canal, et les populations voisines, comme le prouve le discours du lieutenant- général de Montargis, rapporté plus haut; et le roi qui voulait faire construire cpiantité de moulins à blanchir, pareils à ceux de ?sormandie, sur les bords du canal qu'il considérait déjà comme terminé -.
^Jalgré celte unanimité de vœux et d'espérances, l'achèvement du canal fut ajourné de vingt-neuf ans. Cherchons dans les contemporains quelles turent les causes de ce retard. De Thou, conseiller d'Etat et homme d'affaires en même temps qu'historien, s'exprime en ces termes : « Après la mort du roi, dit-il, les ennemis de Rosny, par w jalousie, et en haine de l'auteur du canal, ont fait in- » terrompre les travaux, en prétendant que la contimia- » tion et i achèvement de Ponvrage ne seraient d'aucune » utilité pour le public. Cependant comme il était déjà » presque terminé, et comme les travaux étaient payés de » l'argent levé sur la nation, rien n'empèchoit qu'on ne )i l'achevât, et après l'achèvement, il aurait été hors de y> saison de contester Vutilitéde l' entreprise \ « Ainsi
* Lettres-patentes du mois de septembre 1638, dans les Auc. lois franc., t. XVI, p. 491 : « Arti'jle 6. Ils (les entrepreneurs) prendront » aussy, tai:t près dudit canal que loin d'icelui, les terres qu'ils trou- » verout commodes pour faire des retenues d'eauës et estangs, e«- » semb e des estangs déjà faits, n
2 Dom Morin. Hist. du Gastinois, p. 51.
^Thuanus, lib. 132, § 9, t. VI, p. r:,l , édil. Loud., 1733. a Pos-
DE l'achèvement IMMÉDIAT DU CANAL. 447
selon de ïhou les deux seules causes duiiou-achèvemeut du canal furent, d'une part, le niorl de Henri IV, qui suspendit les travaux dans tout le royaume ; d'autre part la haine envieuse des ennemis de Sully, qui ne voulurent pas lui laisser la gloire de terminer et de donner à la France ce grand ouvrage, et qui entraînèrent la régente et ses ministres dans cette conspiration contre l'utilité publique, en lui persuadant que le mode adopté par Sully, pour la construction du canal, devait en faire un ouvrage inutile. De TlioQ s'est rendu compte d'une manière approfondie de ce système, au sein du conseil d'Etat, puisqu'il en indique toute l'économie générale en disant qu'elle consiste dans trente-trois écluses superposées : il est convaincu de l'admirable puissance du système, et il pense que le succès en cas d'exécution eût été infaillible ; il ajoute enfîii que le canal terminé aurait rendu oiseuses et ridicules, par le seul fait de son achèvement, les discussions élevées sur son utilité ou son inutilité, et aurait répondu en fonctionnant aux objections élevées contre la possibilité qu'il fonctionnât. Deux autres contemporains, Dupleix et Morisot, pensent et parlent comme de Thou, et attribuent exclusivement la suspension des travaux du canal de Briare à la mort du roi et à la haine contre Sully '. Dans les lettres-patentes de 1638, on trouve la
» lea, livore quorumdam, post régis morteia^ iutermissum iu auctoriâ » odium, cum dicerentnuUo in publicum profectu, continuari autper- » ficiposse. Verum opère jamprope confecto, et pecuiaia in eam rem » e\ publico procedeute, uiliil obstabat quia illud omniuo cousumuia- » retur. et post consummationem, intejupestivum fuisset de utilitate » ejus disputare. »
1 Scipion Dupleix, Hist. de Henri le Grand, p. 33-2, § 5, édition de 1603. « Après le trépas du roy, cette œuvre fut discontinuée, et le » projet rompu par la malice de ceux qui enviaient les louables entre- » prises de Rosni/,àe sorte que la despense de 300,000 escus employés » à ce canal demeura inutile et infructueuse. » Les 300,000 écus ou 900,000 livres du temps, correspondent à environ 3 raillions 140 mille
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réca|iitulatioii de toutes les causes qui se sont opposées à rachèveinent du canal de Briare, tant de celles existantes au temps où de Thou écrivait que de celles survenues depuis. Ces causes sont la mort de Henri IV, la mort de l'ingénieur chargé des travaux du canal ; les guerres continuelles que Louis XIII a eues à soutenir depuis son avènement, soit à l'intérieur, soit au dehors ; les embarras et l'épuisement financier dans lesquels elles ont jeté son gouvernement. Il est vrai que les lettres-patentes ajoutent comme dernière raison de l'ajournement « que jusqu'à pré- » sent on a eslimé impossible ou très-difficile d'achever » le canal \ » Mais d'abord les lettres ne disent pas, n'osent pas dire que l'impossibilité, ou la grande difficulté si diil'érente de l'impossibilité, aient existé ; elles se bornent à dire qu'on a estimé, qu'on a cru qu'elles existaient : ce n'est pas un fait qu'elles constatent, c'est une opinion qu'elles rapportent, en ajoutant seulement que le gouvernement de Louis XIII a partagé ce préjugé, cette erreur. En second lieu, le gouvernement ne croit pas lui-même à la bonté, à la solidité de cette dernière raison. En effet, s'il y avait cru, il n'aurait pas donné les quatre raisons précédentes. Qyand on a à faire valoir une impossibilité pour n'avoir pas fait quelque chose, on est parfaitement dispensé et l'on se dispense d'alléguer d'autres motifs. Les
livres d'aujourd'hui. — Morisol, Henricus magnus, cap. 4fi, édition de Genève, 1627, dit absolumeot la même chose que Duplei.x.
1 Préambule des lettres dans le Recueil des anciennes lois françaises, t. XVI, p. 488, 489. a Le décès de nostre seigneur et père estant surj) venu, et ensuite la mort de celuy qui avoict la conduite et direction » de cet ouvrage, il a esté entièrement délaissé et abandonné, tant » parce que les guerres que nous avons eu à soustenir depuis le com- » mencement de nostre règne^ et que nous avons encore sur les bras, » ne nous ont pas permis de faire la despense requise pour la conii- » nuafion et perfection dudit canal, qu'A cause que jusqu'à présent on » a estimé impossible ou très difficile de l'achever, et de fournir la » quantité d'eau nécessaire pour la navigation, à cause de la situation n inégale et montueuse des lieux où il doit passer. »