DURÉE DES TKAVALX EXÉCUTÉS AU CANAL
lettres-piiteules de 1G38 ne changent donc absolument rien à la question, et la prétendue impossibilité, la prétendue diiïiculté de terminer le canal de Briare, restent purement et simplement une vieille calomnie des ennemis de Sully, réfutée d'avance et tournée en ridicule par de Tliou.
De ces témoignages comparés, il résulte que toutes les causes qui s'opposèrent à l'exécution du canal, immédiatement après la mort de Henri IV, furent des causes' externes ; que le monument avait été commencé dès le principe, dès 1604, d'après le nouveau et admirable système des canaux à point de partage, lequel contenait en soi non-seulement tous les moyens, maisles seuls moyens d'assurer la réussite de l'entreprise.
Presque tous les travaux exécutés au canal de Briare du temps de Henri IV et sous la direction de Sully, subsistèrent après eux, heureusement pour Futilité publique et concoururent pour les cinq sixièmes à l'établissement définitif du canal. C'est ce que prouvent les lettres-patentes de 1638 et un fait postérieur très-important et très-significatif. Les lettres-patentes qui chargent les sieurs Bouleroue et Guyon de reprendre les travaux du canal de Briare ne parlent dans leur préambule que « de la continuation et perfection du canal, « et dans le langage du temps, le mot perfection signifie non pas amélioration, perfectionnement, mais achèvement : les deux expressions indiquent de la manière la plus claire qu'il s'agissait non de construire un canal à nouveau, maisseulementde terminer un ouvrage subsistant et déjà fort avancé. L'article 1" des mêmes lettres fait don à Bouteroue et à Guyon « des escluses et levées^ et de tous les ouvrages )) qui ont été faits au dit canal ' . » On ne donne pas ce
1 Lettres-patentes du mois de septembre 1638, dans le Recueil des anc. lois franc., t. XVI, p. 4S8, 490.
iii 29
150 LIV. vil. CH. VI. HKSIMK SL'h LES TRAVAUX ET SUR LE SYSTEME.
qui n'exist(! pas. Dos faits postérieurs montrent combien les indications fournies sur ce point par l'acte législatif, sont vraies et exactes. L'an 1737, en travaillant aux écluses, on trouva des médailles d'argent et de cuivre, les unes portant l'empreinte des armes de Sully, les autres cette inscription : « 1607. Maximilien de Bétliune, sous » le règne de Henri IV, [>arles mains de messire P. Ozon » pour lors maire et gouverneur de Montargis '. » Si ces ouvrages demeuraient encore intacts en 1737, à plus forte raison l'étaienl-ils un siècle plus tôt. Voilà deux preuves évidentes, matérielles, que les excavations nécessaires au lit du canal, les levées pour retenir les eaux, les écluses, faites entre 1604 et 1610, restèrent presque toutes dans un état d'entière conservation, depuis 1610, époque où les travaux furent interrompus, jusqu'à l'année 1639 où ils furent repris ; et que si quelques dégradations survinrent, elles furent de peu d'importance.
Ainsi Henri et Sully adoptèrent pour la construction du canal de Briare le nouveau et graml système qui seul en assurait l'établissement ; ils firent dresser le plan d'après lequel il fut fait en entier ; sur les douze lieues de développement qu'il avait, ils exécutèrent les travaux dans un espace de dix lieues ; la mort du roi, la disgrâce du ministre empêchèrent seules qu'ils ne missent la dernière main à ce monument hydraulique d'une si prodigieuse utilité. Aussi l'histoire les reconnaît pour les seuls auteurs du canal. Dans les grandes œuvres du gouvernement et de l'administration, comme dans les grandes œuvres de l'art, le mérite ne se mesure pas à la tâche accomplie, à la besogne faite. La petite quantité de travaux qui restait à mener à terme n'empêchera pas plus d'assigner le canal de Briare à Henri IV et à Sully, que quel-
' Note de l'abbé Delécluse, sur les Mémoires de Sully, t. If, p. 389, 10-4».
HEMll IV ET SULLY SEULS AUTEURS VÉRITABLES DU CANAL. 451
ques figures inachevées n'empêchent les artistesd'assigner la Transfiguration à Raphaël.
Le canal de Brian' fut achevé sous le règne de Louis XIIJ7 à la suite des travaux repris en 1631) et terminés en 1642. Richelieu voulait que l'honneur attaché à l'achèvement de l'enlreprise vînt se joindre à tant de gloires qui chaque année et presque chaque jour illustraient son ministère;. xMais les finances étaient alors trèsemharrassées, et la France dans sa lutte contre la maison d'Autriche, soudoyant dix-sept armées nationales ou étrangères, ne pouvait rien dépenser pour les travaux de la paix. Dans cette situation, il fallait qu'on recourût à une combinaison qui permit de terminer et d'ouvrir le canal de Briare, et qui n'imposât aucune charge nouvelle au trésor. De publique, l'entreprise devait devenir particulière, et être terminée par une compagnie qui supporterait les charges et recueillerait les bénéfices. Deux hommes se présentèrent pour traiter avec le gouvernement sur cette base. C'étaient Guillaume Bouteroue et Jacques Guyon, « receveurs alternatifs et triennaux des aydes et n tailles, et payeurs des renies des eslections de Beau- « gency et de Montargis » Leurs titres prouvent qu'ils étaient tout à fait étrangers aux études de la science spéculative et appliquée, aux combinaisons de l'art de l'ingénieur. Mais fixés par leurs fonctions mêmes dans les lieux où le canal était établi, ils s'étaient procuré la connaissance des plans dressés sous Henri IV, et ils y avaient trouvé consignés les moyens d'exécuter le canal dans toutes ses parties sans exception. Ils s'étaient de plus rendu un compte exact de laquantité et de l'importance des ouvrages déjà faits, de ceux qui restaient à faire, et ils étaient convaincus qu'ils pouvaient heureusement et utilement pour leurs intérêts conduire l'entreprise à terme.
452 Liv. VII. en. VI. CE qu'étaient bouteroue et guyon.
Le iiiaivlié fut conclu entre eux et le gouvernement aux conditions suivantes. Le roi leur cédait et transportait à eux et à leurs héritiers ainsi qu'à lews ayant cause, c'e.st-à-dire à leurs associés, le canal en toute propriété, avec les droits de péage et de voiturage attachés à cette propriété . Ils s'engageaient de leur côté à exécuter tous les ouvrages nécessaires pour mettre le canal en état d'être navigable. La qualification c|ue leur donnent les actes publics et les journaux du temps, est celle «d'entrepreneurs du canal n de Loire en Seine, pour le transport de toutes les mar- » chandises qui viendront de Provence, Languedoc, Au- » vergue, Lyonnois, Bourbonnois et autres endroits de » France. » Ainsi leur entreprise n'apparaît à tous que comme une spéculation de l'industrie privée. Le gouvernement ne la considère pas autrement, et il prend ses précautions contre eux, et met le public à l'abri de leurs exigences excessives, dans le cas possible et probable où la passion du gain les entraînerait. On lit à la fin des Lettres-patentes de 1638 : « D'autant que lesdits Bouteroue » et Guyon vondroient peut-être tirer si grand prix pour » la voicture desdites marchandises (comme ils auroient » le droict de le prendre tel qu'ils aviseroient, ledit canal » étant à eux en propriété) que le public ne recevroit pas » plus grand soulagement du canal, nous voulons et en- » tendons que Bouteroue et Guyon prennent seulement » pour le droit de voicture des marchandises ce qui en suit. » Et après avoir donné un tarif détaillé, les lettres ajoutent : « Défendons très expressément à Bouteroue et à Guyon » de rien prendre davantage sur les marchandises que » ledit jtéage, droits d'escluses et de voicture, selon et » ainsi qu'ils sont spécifiez ci-dessus *. w Les entrepreneurs n'ont donc aucun des caractères d'ingénieurs ou
' L'intitulé dos letlros-jiatentes, leurs disposilious et le tarif qui suit, dans le Mercure frauçois, pour l'année 1639, p. 339, 351,, 333.
CE qu'ils l'IUENT POUfi l'ACIIEVEMENT DU CANAL. -453
d'administrateurs, exécutant un travail d'ulilit»'! puMifjue sous la direction et avec le concours du gouvernement : ce sont exclusivement des financiers faisant une alTaire.
Dans les cin(| sixièmes de l'étendue du canal , dans la partie située avant et après le point de partage, Bouteroue, Guyon et les ingénieurs qu'ils employèrent, n'eurent pour établir la navigation qu'à enqiloyer et à mettre en oeuvre , après des réparations peu considérables , les ouvrages complets, excavations, levées pour retenir les eaux, écluses, déjà achevées sous Henri IV, et subsistantes, en 1G38. Dans un espace d'environ deux lieues, comprenant le bief de partage; et la section voisine, les entrepreneurs eurent les écluses à construire, et la plus grande partie des eaux nécessaires à l'alimentation de cette partie du canal à réunir et à diriger au point voulu. Même dans cette partie la plus considérable de leur tâche, ils furent puissamment aidés par les indications de l'ancien plan relativement au parti qu'on devait tirer des sources et fontaines existantes dans ces lieux; par les étangs déjà faits ; par le droit que leur donnait les lettres-patentes d'exproprier les détenteurs des étangs qui se trouvaient à leur convenance.
Mais ces justes réserves faites, il reste encore à Bouteroue et à Guyon un mérite considérable, quoique secondaire : c'est d'avoir détruit le préjugé élevé par les ennemis de Sully contre l'exécution du canal; d'avoir, par d'activés et intelligentes démarches, obtenu du gouvernement les concessions et facilités , de leurs associés le concours de volontés et de capitaux nécessaires pour le succès d'une entreprise souverainement utile au pays ; d'avoir terminé en quatre ans les ouvrages qui leur étaient imposés, et contribué à l'achèvement du premier canal navigable qu'ait eu la France; d'avoir enfin, dans une grande et belle opération, intimement
45i I.IV. vu. cil. VI. HRII'TATION HE L'ERREIIR QVA ATTRIBUE
uni rindiistrie des particiiliers aux travaux de TEtat, et l'utilité particulière à l'utilité publique.
Hln résumé, les documents contemporains qui viennent d'être produits en si grand nombn; établissent clairement : 1° qu'en adoptant pour la constructio» du canal de Briare le système des canaux à point de partarje, qui seul offrait des moyens praticables d'exécution, parce que seul il permettait d'échapper à des difficultés naturelles souvent insurmontables et toujours à des dépenses excessives . Henri IV et Sully avaient assuré le succès de l'entreprise ; 2" que le canal jouissant de la propriété de joindre les fleuves et les bassins, avait ouvert un incalculable développement à la navigation de la France ; 3" que dans l'établissement de ce canal, la part du gouvernement de Henri IV fut immense ; celle du gouvernement de Louis XIII bornée à une permission accordée et à un tarif établi ; celle des entrepreneurs Bouterouc et Guyon extrêmement restreinte, quoique fort avantageuse au
Parmi les historiens et les savants qui, depuis le xvi* siècle jusqu'à nos jours, ont écrit sur le canal de Briare , un seul, dans les trente dernières années, a émis un sentiment contraire à ces conclusions. L'auteur prétend que jusqu'en 1638, le canal manqua de moyens d'exécution, parce qu'on n'avait pas encore découvert le système des canaux à point de partage, lequel donnait seul la possibilité de construire le canal ; et que ce système fut découvert en 1638 par Bouteroue et Guyon. Le corps des faits et des témoignages que nous avons rassemblés contient par avance la réfutation com^ète de cette opinion : nous nous bornerons donc à apprécier la valeur du témoignage de l'auteur et la vraisemblance de son sentiment. L'écrivain se charge lui-même de montrer quelle est l'autorité de son opinion sur le fond même de laques-
A BOUTEROUE F,T GUYON l'eXF.CUTION DU CANAL. '(55
tion, et quelle confiance elle mérite, par les nombreuses erreurs qu'il commet dans les détails. Il prétend que les compagnies auxquelles on avait confié la construction, et livr*é l'exploitation du canal de Briare , du vivant de Henri IV, furent ruinées à sa mort : il ajoute que tous les travaux entrepris pour le canal furent détruits entre 1610 et 1638 ; que le canal fut construit en entier, dans toutes ses parties, ])ar Bouteroue et Guyon aidés de leurs associés. Ces assertions sont complètement erronées. Des actes publics et les faits cités précédemment , fournissent la preuve, même matérielle, que du temps de TTcnri IV ce fut le gouvernement qui se chargea de la construction du canal de Briare, et non pas les compagnies , et que les immenses ouvrages exécutés sous ce prince subsistèrent presque intacts après lui '. L'auteur n'a qu'une préoccupation et qu'une idée ; il veut glorifier et placer sur un piédestal les compagnies chargées de l'exploitation des canaux, et ceux qui, comme Bouteroue et Guyon, comptèrent parmi les premiers chefs de ces compagnies en France. Sous l'empire de la passion à laquelle il obéit, les faits changent et se dénaturent à ses yeux. Ses assertions, nous venons de le voir, manquent de vérité, elles manquent également de vraisemblance. Quel homme réfléchi enlèvera la découverte des canaux à point de partage, et la première application qu'on en fit, à deux hommes de génie et à deux grands ingénieurs, Crapponne et Viète, Louis de Foix et Grosnier, pour la donner à deux receveurs des aides et tailles ? Qui pourra croire qu'un gouvernement, comme une compagnie, comme un particulier,
1 Voir les faits el les citations aux pages ci-dessus 434, 438, 439, 440, dont nous ne rappelons ici que quelques mots décisifs. « Note sur la » creue extraordinaire des tailles pour l'année 1609.... Plus pour di- » vers canaux pour rendre coiumuniquables plusieurs rivières comme » Loire et Seine, etc., 870,000 livres. — Verum pecunia in eam rem » ex publico procedente. »
■I5fi I.IV. VII. cil. VI. SL'ITK DE LA KEKUTATION.
ait commencé un canal, sans s'être assuré parfaitement d'avance qu'il avait les moyens de l'achever ; que pendant six ans, il ait marché en aveugle, pour arriver à une impasse; qu'il n'ait entrepris tant de travaux, dépensé tant d'argent que pour laisser la preuve de l'inutilité de ce monument et de sa propre impuissance? Et la chose ne devient-elle pas doublement impossible quand il s'agit d'un gouvernement célèbre entre tous pour l'exactitude de ses plans, la justesse rigoureuse de ses calculs, l'infaillible et prompt achèvement de ses travaux, dans les immenses ouvrages qu'il fit exécuter à Fontainebleau, à Saint-Germain, au Louvre et dans tout Paris? Enfin lorsque par l'étude des faits et par la comparaison, l'on s'est instruit sur l'état réel du crédit, sur l'industrie et les ressources des compagnies en ces temps, peut-on admettre un seul instant que deux receveurs des tailles Bouteroue et Guyon et leurs associés soient parvenus à construire en entier, ou seulement dans sa plus grande partie, le canal de Briare, dont la dépense totale montait à une somme très-élevée pour le temps, quand on voit de 1632 à 1 636 Foligny et ses associés se ruiner dans la tentative de rendre l'Ourcq navigable entre Laferté-Milon et Lisy, quoique l'entreprise présentât dix. fois moins de difficultés, entraînât dix fois moins de dépenses que la construction du canal de Briare ?
Au résumé particulier concernant le canal de Briare. nous ajouterons un résumé général comprenant toutes • les lignes et toutes les canaux projetés ou entrepris par HenriïV et par Snlly, afin que l'on puisse embrasser d'un seul coup d'oeil l'ensemble de leurs travaux pour la navigation intérieure delà France.
Ils ouvrirent trois lignes de petite navigation, par autant de canaux poussés presque jusqu'à l'achèvement, le premier opérant la jonction de l'Aisne et de la Vesle, le