XXIV PRÉFACE
variété des talents comme par la force de la volonté, était seul capable de conduire à fin une pareille œuvre. Notre but est de présenter dans ce livre l’ensemble exact des travaux de Henri dans la guerre et dans la paix, et de retracer en outre l’état de la société et de l’esprit humain en France sous un semblable chef.
Après avoir fait connaître le fond et la matière de l'ouvrage, nous en indiquerons les grandes divisions, tracées d’avance par la succession des efforts que fit Henri IV pour la pacification et la grandeur de notre pays, intimement unies aux intérêts généraux de l’Europe. Son règne se divise en trois périodes, qui chacune ont leur caractère particulier et leur physionomie différente : la période où 1l combat l'ennemi intérieur et extérieur; celle où il réforme l’Etat et la société; celle enfin où il revient à la guerre étrangère, entreprise sur un plan immense, pour conjurer les dangers dont la France, et toutes les nations restées indépendantes de la maison d'Autriche, sont menacées, non plus dans le présent, mais dans l'avenir.
Nous venons de donner l’argument et le plan de cette histoire, nousallons exposer maintenant comment nous avons traité notre sujet, et quelle méthode historique nous avons suivie. L’histoire, pour être vraie, doit être non-seulement critique, mais raisonnée. Elle doit s’appuyer sur des autorités incontestables, sur des originaux qui n’aient pas dénaturé les faits par l’ignorance, le mensonge, la passion aveugle ; de telle sorte qu’elle ne soit pas viciée dans les éléments mêmes dont elle se compose. Elle doit en outre reposer sur des principes fermement établis. Elle doit enfin se garder contre l'esprit de parti et contre l'esprit de système, contre la tentation de renouveler les sujets par le paradoxe, aux époques vieillies et dans les sociétés blasées, qui demandent du nouveau, n’en fût-1l plus au monde. Dès le temps de Trajan, un rhéteur composait un discours ou traité pour prouver que Troie n'avait pas été prise par les Grecs. Le procédé est bien vieux, comme on le voit, mais 1] n’a pas cessé d’être employé, et si l’on remonte à quelques années, on trouvera que l’histoire nationale, et particulièrement celle de l’époque qui nous occupe, n’a guère moins été altérée dans certains ouvrages.
PRÉFACE. XXY
Pour échapper au danger de produire des faits d’une certitude douteuse, de présenter les faits sous un jour faux, de mal juger les hommes et les partis, voier quelles règles nous avons suivies. D'abord nous n'avons accepté de témoignages que ceux de contemporains qui commandent la conviction, tout à la fois par leur position, leurs lumières, leur probité; et sur tout événement de quelque importance, nous ne nous sommes pas arrêté à un seul témoignage, nous avons entendu et pesé plusieurs témoignages, rendus par les écrivains de sentiments et de partis entièrement opposés. Par exemple, nous n’avons ni composé l’histoire de la Ligue, ni jugé la Ligue sur les seules dépositions du politique Lestoile, du royaliste de Thou, si grave, si modéré que soit de Thou à l'égard des divers partis, mais sur leurs assertions confrontées avec celles de Villeroy et de Marillac, alors ligueurs, et d’après les actes publics encore subsistants aujourd’hui, que nous produisons. Sur les diverses fractions, les diverses nuances du parti royal, Politiques, Noblesse, Grands seigneurs, qu'il faut bien se garder de confondre avee le corps de la noblesse, Tiers-parti enfin, nous ne nous,en sommes pas rapporté uniquement à ceux qui ont vécu parmi eux, au roi Henri IV dans ses lettres et ses discours, à d'Angoulême, Groulart, Sancy, Sully, dans leurs mémoires ; nous avons recouru de plus aux histoires, aux mémoires, aux pamphlets mêmes du parti adverse. Nous n'avons pas cherché la vérité sur les projets et les plans des Réformés, sur leur ligne de conduite depuis 1594, en consultant uniquement les récits du catholique impartial de Thou, mais en les comparant à ceux de trois calvinistes, de Mme du Plessis-Mornay, de d’Aubigné, de Sully. Après avoir recueilli sur les hommes et sur les partis les témoignages ou divers ou contraires des contemporains, nous avons recherché quel a été sur eux le sentiment des écrivains des siècles suivants, les plus remarquables soit par leur savoir et la rectitude de leur jugement, soit par la supériorité de leur génie; et dans plus d’un point d’une haute importance, nous avons pu appuyer les idées et les jugements auxquels nous nous sommes arrêté de l'opinion de Bossuet et de Voltaire.