CONDUITE DU ROI AVEC SES SERVITEURS, AVEC SES ENNEMIS
» mes noces de votre présence, il est Juste qu’à mon tour » je vous fasse les honneurs de chez moi. » Durant le repas, il eut l’attention de nommer par leurs noms tous les capitaines présents, et les combla d’éloges qui tiraient un prix inappréciable de la qualité de celui qui les donnait, et de la gloire dont il venait de se couvrir. Il remercia jusqu'aux simples soldats, afin de leur témoigner, même daus sa détresse actuelle, sa reconnaissance pour l'avenir, leur inspirer les plus hautes espérances, et les attacher invinciblement à sa personne et à sa fortune. Deux jours après, rencontrant Rosny qu’on rapportait blessé dans sa maison, 1l lui passa les bras autour du cou, le déclara en présence de tous les princes et seigneurs, vrai et franc chevalier, et lui annonca dès lors que le roi n'aurait jamais bonne fortune et accroissement de grandeur que Rosny n’y participât. Enfin 1l paya sa dette et celle du pays au corps de la noblesse qui avait combattu autour de lui, en rendant un éclatant témoignage de sa valeur et de son dévouement, dans la Lettre circulaire sur la bataille d’Ivry qu’il envoya à toutes les provinces. Les procédés dont usa le roi à l’égard des vaincus ne sont pas moins remarquables. Sachant combien la noblesse aimait la noblesse, même ennemie, il avait souvent crié à haute voix, dans la plaine, qu’on épargnât les gentilshommes français, et avait ainsi gagné les cœurs de tous les siens. Après la victoire, on lui présenta les prisonniers : il ne les accueillit guère moins bien que ceux qui avaient combattu pour lui; il visita Boisdauphin, et Le consola dans sa disgräce et sa blessure !, On remarquerait l'adresse
1 Thuanus, 1. xCVIIT, $ 10, t. 1V, p. 849. — Davila, 1. x1, t. 111, p. #4, 45. — Sully, Œcon. roy., €. 30, p. 81 B. — Lettre circulaire du roi sur la bataille d'Ivry, t. 11, p. 167. — P. Matthieu, L. I, p. 35. — Voici le passage de la circulaire sur la bataille d’Ivry, relatif à la noblesse. « De ce qui peut, par la permission de Dieu, appartenir dans » cette œuvre de gloire, aux hommes, elle est due aux princes, ofli-
228 LIV. Il. CH. I. QUALITÉS ET TALENTS DÉPLOYÉS PAR LE ROI A IVRY.
extrème de cette conduite, si la prudence ne s’effaçait et ne se perdait dans la bonté et la magnanimité.
Le roi déploya à la bataille d’'Ivry les plus hautes qualités militaires. Il fit un emploi savant des diverses armes, et particulièrement de l'artillerie, qui commenca la victoire, et qui la décida en contraignant les Suisses à se rendre. [Il déploya la science de la tactique, et le talent de la stratégie, s’élevant à des combinaisons qui laissaient en arrière la pratique de tous les généraux français contemporains, et qui ouvralent la voie aux plus grands capitaines venus ensuite, dans quelques-unes des parties supérieures de l’art de la guerre. Il étendit sa vigilance à cette multitude de détails, dont un seul, soigné ou négligé, a fait si souvent le destin des batailles !. Il mit au service des calculs de l'intelligence, tout ce qu’un homme pouvait déployer de vigueur, d'activité, de mépris des fatigues : ceux qui l'ont vu à l’œuvre, s’étonnent encore : plus qu’ils n’admirent. L’intrépidité dont il fit preuve, est merveilleuse : quelques-uns lui ont même reproché de l'avoir poussée à l’excès et de s’être trop exposé. C’est un reproche qu’il est donné à bien peu d’encourir, et à re— garder de près, on trouvera qu’il ne l’a même pas mérité. D'abord le préjugé du temps lui commandait les grands coups d'épée, pour être admiré et même estimé des siens : l'opinion demandait à chaque chef d’être le plus brave de son corps, et au général de l’armée d’être le plus brave des chefs : tous les lieutenants de Henri se conduisirent en conséquence à Ivry, et exposèrent plusieurs fois leur tête. Ensuite les exploits chevaleresques du roi furent in-
» ciers de la couronne, seigneurs et capitaines, et à toute la noblesse » qui s’y est trouvée. Elle y est accourue par telle ardeur, et s’y est » si heureusement employée, que leurs prédécesseurs ne leur ont » point laissé de plus beaux exemples de leur générosité qu’ils ne » laisseront en ce fait à leur postérité. »
1 Mémoires de Napoléon, t. VII, p. 62.