‹ Histoire du règne de Henri IV (volume 3)Chapitre 463 sur 636 · LIV. III. CH. HI. ETAT RESPECTIF DE MAYENNE ET DE LA LIGUE · texte numérisé non relu

LIV. III. CH. HI. ETAT RESPECTIF DE MAYENNE ET DE LA LIGUE

partagée : 1l avait tout combiné pour que la nation ne vit la fin de ses maux et dela guerre civile, qu'après avoir contenté son ambition sur ce point capital : il ne lui laissait, autant qu'il était en lui, d’autre alternative que de périr ou de le faire roi. C'était là que tendait cette poli tique à la Médicis, ces perfidies innombrables et croisées, qui lui faisaient donner par le légat la qualification du plus grand trompeur et du fourbe le plus assuré de son temps !.

Mais à cet édifice de puissance, élevé par la ruse, il

manquait une base solide : pendant les sept mois qui venaient de s’écouler, Mayenne n’avait pu se donner l’autorité et la force matérielle nécessaires pour retenir et contraindre les peuples. Une voie sûre s’ouvrait devant eux pour se tirer de l’abime : c'était que la Ligue se Jetat entre les bras de Henri, et par cet acte de bon sens déjouât les calculs et les machinations de Mayenne. L’entreprise sans doute était ardue et difficile. Il s'agissait à la fois pour les villes de la Ligue d’abjurer l’obéissance à Mayenne , de s’insurger contre leurs gouverneurs ou de les entrainer, de vaincre les partisans et les garnisons

de l'Espagne, de méconnaïître les ordres du Saint-Siége

s’immiscant dans les affaires temporelles , et par conséquent de changer autant d'opinion que de conduite, et de passer du parti des zélés dans celui des Pol ae Un grand effort de la raison publique, un mouvement natio-

nal étaient donc nécessaires. Mais s’ils éclataient, Mayenne .

n'avait ni armée ni pouvoir suflisants pour les maïîtriser et pour résister au choc. x

Nous en avons fini avec ce grand artisan d’intrigues : depuis ce moment, s’il occupe encore la scène, 1l n’y Joue plus que le second rôle. Avant de reporter notre atten-

1 Voyez l'énoncé des lettres du lé sat au pape dans Villeroy, Apol. et Disc., p. 214 B.

tion vers Henri et vers le parti royal, il faut jeter un dernier coup d’œil sur les États-généraux de 1593, et juger les actes et la conduite de cette assemblée qui, sept mois durant, avait tenu entre ses mains les destinées du pays. Le devoir strict des États, au moment de leur réunion, était de mettre un terme à la guerre civile, et après avoir délivré la nation de ce fléau, de réunir et de concentrer ses forces pour sauver son indépendance menacée, dans l’ordre purement politique, par le roi d’Espagne, dans l’ordre politique et religieux, par le pape. Les États avaient deux moyens fe pacifier le pays : ou bien de reconnaitre Henri et de mettre à ses pieds tous les partis et toutes les ambitions particulières, après avoir tiré de lui les garanties suflisantes pour le maintien du catholicisme; ou bien de donner à la Ligue un roi, sans lequel elle ne pouvait se soutenir d’une manière durable, comme Villeroy et tous les hommes politiques le reconnaissaient dès 1592; de relever et de fortifier ce parti de telle sorte qu'il pût venir à bout de Henri, établir dans le pays un seul souverain et une seule loi.

Ce devoir, les États le trahirent honteusement. En se séparant, ils ne laissèrent à la France, au lieu de la paix, qu’une trève précaire de trois mois, au-delà de laquelle on entrevoyait le renouvellement de la guerre civile avec toutes ses horreurs. En effet, aucun roi n'avait été nommé : Mayenne et Henri restaient aux prises avec leur titre et leur pouvoir précédents, avec les mêmes prétenüons et les mêmes forces. Non-seulement la porte restait ouverte à l’anarchie par cet endroit, mais les États lui avaient donné accès dans la société par plusieurs côtés nouveaux. Leur fameuse décision du 20 juin, en proclamant le principe de l'élection , sans le restreindre et sans l'appliquer immédiatement, n’attentait aux droits de Henri, le prince vraiment national, que pour établir une

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déplorable concurrence entre les HArpauon de Mayenne, du duc de Guise et de Philippe I : c'était doubler les principes de trouble et de dissolution. Les États n’avaient pas mieux réglé les rapports de l'État avec l'Eglise. En acceptant PR de Trente, malgré l'avis “E leurs propres commissaires, 1ls avaient sciemment livré au Saint-Siége les libertés gallicanes, et abandonné au pape, non pas comme chef de l'Eglise, mais comme prince étranser, une partie importante de la souveraineté nationale. L’immoralité de cette assemblée égale, si elle ne surpasse son incapacité politique. De l’aveu des historiens des deux partis !, l’immense majorité des députés était arrivée à Paris avec le projet arrèté d'appeler au trône un prince espagnol, de livrer la France à l’étranger. Plus tard, la majorité passa de Philippe IT à Mae et alors elle rejeta les propositions successives faites par les ministres espagnols pour la royauté exclusive de l’Infante et de la maison d'Autriche. À ce propos, on s’est récrié de nos jours sur le patriotisme et le courage de l’assem— blée. Il nous semble qu’elle a mérité cet éloge à bon mar-

ché. D'abord si elle cessa de favoriser la poursuite exclu-

sive de l’Infante et d’un prince autrichien, c’est qu’elle ne trouva n1 son compte dans les libéralités de Philippe, ni une protection suffisante contrele ressentimentde Mayenne et des Politiques à la fois, dans les armées du roi catholique, qui sous la conduite de Mansfeld, n’osèrent dépasser la frontière de Picardie. En second lieu, par le vote du 20 juin, et par les pouvoirs confiés à ses commissaires, elle ouvrit l'élection au profit de Claire-Eugénie, elle appela l’Infante à partager la royauté. Si elle ne livra pas à une étrangère la moitié de la souveraineté du pays avec chance pour son père de s'emparer du tout plus tard , c’est uniquement parce que les mésintelligences de Mayenne

1 Voyez ci-dessus, pages 352, 361.

et de Philippe IT, c’est parce que les progrès de Henri, tous faits indépendants des résolutions de l'assemblée, frappèrent son vote d’un ajournement qui devint plus tard une nullité. Il faut n'avoir ni compris le sens de cette résolution, n1 apercu les conséquences qu’elle devait en traîner, pour faire aux États de la Ligue honneur de leur conduite: loin d’avoir défendu l’ ie LuS nationale, ils y attentèrent.

Suivons encore leur conduite morale, à partir de la troisième proposition des Espagnols et du-22 juin. Selon la coutume de ces temps, 1ls étaient payés par leurs provinces au prix, les uns de quatre écus ou douze livres, les autres au prix de trois écus un tiers ou dix livres du temps, pour chaque jour de leur législature !. Prenons indemnité la moins forte, celle de dix livres. La livre du temps équivalant à trois francs soïxante-six centimes d'aujourd'hui, chaque député recevait trente-six francs soixante centimes pour chaque jour de session aux États. C'était certes un salaire plus que suffisant pour couvrir toutes leurs dépenses pendant leur séjour à Paris. En supposant que l’argent leur manquût à la fin de la session, leur ressource devait être un emprunt sans danger pour eux, puisqu'ils étaient sûrs d’être remboursés à leur retour par le pays qui les avait députés. Leurs commettants, comme on le voit, ne mettaient pas leur désintéressement à une trop rude épreuve. Cependant elle passa leurs forces. Dès le mois de juin, ils entrèrent à la

1 Lettres patentes de Mayenne pour faire payer la taxe de sa députation à Odet Soret, l’un des députés de la Normandie. — Appendice aux Etats, p. 676. « Mandons et ordonnons que vous ayez à faire le » département de la somme en laquelle se trouvera monter et reve- » nir les frais durant le dict temps du dict voyage, à commencer du » 19° jour de janvier dernier jusques au jour de son retour, à raison » de trois escus un tiers pour chacun jour, et ce sur tous les subjects » contribuables aux tailles d’icelle eslection. » — Bailly, Hist. fin., L. 11, pages 300, 301. ù

solde de l'Espagne. Ils recurent pour les mois de Juin et de juillet 8,000 écus (24,000 livres); pour le mois d'août 6,000 écus (18,000 livres); pour le mois de septembre 5,000 écus (15,000 livres) ; pour le mois d'octobre 5,048 écus (15,144 livres). Ils savaient, et leurs registres portent qu’ils savaient que cet argent était fourni par le duc de Féria. Il est vrai qu'ils annoncçaient la prétention de recevoir ces sommes non de Philippe Il, mais de Mayenne. L’excuse est si misérable, que ceux d’entre eux qui avaient conservé quelque sentiment d'honneur refusaient, comme nous l’avons vu, de toucher à cet argent de crainte d’en être souillés, et qu'ils l’envoyaient aux hôpitaux de Paris’. Ils recurent done, outre le salaire de leurs provinces, une haute paie de l'Espagne. qui, sans obtenir d'eux tout ce qu’elle voulait, trouvait encore son argent bien placé, et avec raison. En effet, si les Etats, prenant le mot d’ordre de Mayenne, refusèrent à - Philippe IT et à sa fille la totalité du pouvoir souverain, ; ; Je ils les appelèrent au partage du trône, et par le principe de l’élection ils donnèrent un nouvel et actif aliment à la guerre civile. Or après l’usurpation de la France, le grand but de Philippe était son affaiblissement, sa décadence au moyen des troubles, et le vote des Etats servait merveilleusement ce projet ? ù

1 Registres du Tiers-État, p. 249, 291, 353, 354, 364, 365, 368, 373, 374. — À la date du 6 décembre 1593, on trouve une dispute dégoûtante entre les Chambres au süjet du partage de l'argent espagnol. Le clergé, qui.a trente membres présents aux Etats, veut avoir la plus grosse part. Le Tiers-état entend avoir part égale, c’est-à-dire 2,000 écus. «MM. Bourgoing et Lariglois ont esté envoyés dire à M. d'Amiens, à » cause que la Chambre du clergé estoit levée, que nous sommes fer- » nes à deux mille escus, et protester à défaut de les baïller, que la » Chambre n’entreroit plus. » (Registre du Tiers, p. 374.)

? Sully, Œcon. roy., c. 39, p. 112. B. «Le roy d'Espagne vouloit en » tous cas maintenir les divisions commencées, par les diverses es-

» pérances qu’il donneroit à chaseun des chefs, afin que ne pouvant » avoir la France pour luy, il essayast d’en faire autant de parts qu'il .

C’est l’histoire entière du temps, ce sont leurs actes surtout, qui accusent et condamnent les États de 1593, aussi sévèrement au moins que la Ménippée, la satire contemporaine. La critique moderne a fait appel de ce jugement; mais à un nouvel et sérieux examen du procès, le bon sens public, la conscience publique, confirmeront la sentence et repousseront la réhabilitation demandée : incapacité politique, salariée par l'étranger, u’obtiendra pas amnistie. Les États de la Ligue eurent une honorable minorité, dont nous nous sommes plu à proclamer en toute circonstance les lumières et le courage. Mais ce serait fausser l’histoire que de prendre les actes de cette minorité et de les reverser sur la majorité, pour la blanchir aux yeux de la postérité.

» y avoit de prétendants, suivant l’ancien désir de l’empereur Charles- » Quint. »

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