INTRODUCTION
Questions de droit public soulevées par l’avénement de Henri IV. Conduite politique et moralité de la Ligue.
À la fin du xvi° siècle et sous les derniers Valois, la France semblait conduite à ces extrémités où elle n’arriva qu'à la fin du xvm siècle, et sous les derniers Bourbons. La royauté, le pouvoir central était devenu odieux pour le sang répandu à flots et en trahison à la Saint- Barthélemy sous Charles IX; il s'était rendu méprisable par les dilapidations et les débauches de Henri IT; 1l provoquait toutes les attaques et toutes les usurpations par sa faiblesse. On imputait à l’institution les torts des hommes : par lassitude et par dégoût, le pays se lançait dans un changement de gouvernement, dans une de ces révolutions où les peuples jouent leur existence pour changer leur sort.
La mort de Henri IT et l'extinction des Valois, au lieu de simplifier la situation, la compliquèrent. La branche de Bourbon était appelée au trône; mais Henri, chef de cette branche, était hérétique, excommunié, déclaré incapable de régner par le Pape; et parmi les catholiques,
une grande moitié, soumise aveuglément aux décisions l 1
du Papé, docile à la voix des prêtres et des moines qui prêchaient cette doctrine, animée enfin par trente ans de guerre et de haines contre les huguenots, aimait mieux périr que de subir un roi calviniste.
Que ce fussent là les sentiments et la passion d’une partie du peuple, il faudrait être aveugle pour le nier. Que le clergé de la Ligue trouve quelque excuse dans la décision du chef de l’Église, dans le défaut des lumières, dans l’entrainement, on peut l’admettre pour ceux de cet ordre qui furent désintéressés et de bonne foi. Mais que la Ligue armée contre Henri IV eût pour elle le droit en sénéral, ou même le droit public de la France à cette époque, c’est une erreur qu’il faut combattre jusqu’à ce qu'elle soit détruite.
Un illustre écrivain, M. de Châteaubriand, a dit : «La » Ligue, coupable envers le dernier Valois, était inno- » cente envers le premier Bourbon, à moins de soutenir » que les nations ne sont point aptes à maintenir le culte » qu’elles ont choisi, et les institutions qui leur convien- » nent !, » Sur ve phrase, on a construit tout un édifice d'ouvrages historiques, oratoires, polémiques. Mais dans l’assertion de M. de Châteaubriand, 1l y à autant d'erreurs que de mots, et les nombreux écrits élevés sur ce fondement croulent nécessairement dès qu'il est détruit.
Henri, pendant dix- -sept années de règne en Navarre et dans ses autres principautés héréditaires, avait assuré aux catholiques la plus entière liberté de conscience. Quand il était maitre à peine de la moitié de la France, quand dix millions de citoyens étaient à même encore de se lever, et de lui donner un démenti, il pouvait, sans crainte d’être contredit, dire publiquement aux députés de l’une des premières villes de la Ligue, qui se rédui-
1 M. de Châteaubriand, Études historiques, t. 111, p. 564.
PAR L'AVÉNEMENT DE HENRI IV. se:
sirent sous son obéissance : « J'ai en mon royaume de » Béarn deux provinces joignantes l’une à l’autre, sépa- » rées d’une fort petite rivière, en l’une desquelles ne » s’est Jamais fait, pendant mon règne, aucun prèche, » ains ont vécu selon l'Eglise catholique, apostolique et » romaine. Dans l’autre, ne s’y est Jamais dit aucune » messe, sans que pour cela les habitants de l’une ou de » l'autre se soient jamais fait tort d’un sou ‘. » Par la déclaration solennelle qui date du troisième Jour de son règne en France, Henri accordait aux catholiques toutes les. garanties et toutes les süretés imaginables pour leur culte. Dès sa première campagne, 1l conforma scrupuleusement ses actes à cette promesse dans vingt villes qu'il prit. Les catholiques n'avaient donc pas à s’armer contre lui pour maintenir leur religion contre ses attaques. C'est ce que voyaient et proclamaient bien haut les nombreux Politiques qui, dans le parti royal, appartenalent à la croyance orthodoxe.
La révolte des Ligueurs contre lui ne se légitime pas plus par la considération des institutions nouvelles que l'on prétend qu'ils s'étaient données et qu'ils voulaient soutenir. 1ls proclamerent pour roi le vieux cardinal de Bourbon, oncle de Henri IV, sous le nom de Charles X ; ils reconnurent Mayenne pour lieutenant-général de la couronne de France. C'était certainement là une monarchie; ce n’était pas une nouvelle forme de gouvernement, de l’invention ou du choix des Ligueurs : seulement ils viciaient la vieille institution par une double usurpation. Îls renversaient l’ordre certain de succession, l’ordre par représentation que la France avait suivi depuis Philippe de Valois, et au moyen duquel elle avait échappé aux convulsions et à l'anarchie, lors de l’extinction successive
1 Harangue de Henri IV aux députés de la ville de Beauvais, en date du 22 août 1594; imprimée dans la vie militaire et privée de Henri IV par M. de Musset-Patay, p. 216, 217.
de chaque branche de la famille royale. Ils vien le maire du palais de 1 Mayenne à se saisir de l'autorité, et encourageaient la maison de Guise à L'üsurpationde la couronne sur les Bourbons, comme naguère 1ls l'avaient aidée à détrôner les Valois, et 1ls inauguraiïent ces belles innovations par une nouvelle guerre civile.
Il est vrai qu’un certain Rotbre de villes de la Ligue adoptèrent bientôt réellement un régime nouveau; que rompant avec le passé monarchique, êllés affectèrent les formes républicaines; qu’elles se rendirent indépendantes de tous les pouvoirs, de tous les gouvernements. Mais la liberté consistait pour elles, comme le témoignent les contemporains, à ne fournir de soldats, à ne payer d’impôts à personne, à ne supporter aucune des charges publiques. Ce n’était pas tout à fait ainsi que les Suisses avaient compris la république, quand ils avaient secoué le joug de l’Autriche, et que les Provinces-Unies la pratiquaient maintenant dans leur lutte généreuse contre le despotisme de Philippe IE. Si les Ligueurs prétendus républicains méritent quelque approbation, e’est apparem— ment pour avoir cessé de remplir tous leurs devoirs de citoyens.
Dans le parti général de la Ligue, à côté des Ligueurs guisards dévoués à l’usurpation des princes lorrains, à côté des Ligueurs espagnols conspirant pour celle de Phi- Hppe IT, à côté des Ligueurs républicains, on trouvait les Ligueurs français. Les Ligueurs français étaient un composé d'hommes très honnêtes, très désintéressés, bien que leurs chefs ne fussent étrangers ni à la cupidité, ni à P’ambition ; combattant en conscience l’ayvénement d’un roi hérétique, parce qu’ils étaient convaincus que son pouvoir mettait le catholicisme en péril, mais obéissant à une erreur qui, pour être sincère, n’en était pas moins désastreuse.
En effet, 1l faut bien remarquer que les Ligueurs ré-
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