OCCUPATION STRATÉGIQUE ET
grandes divisions, de la Ville au nord, de la Cité au centre, de rUniversité au midi, le fout subdivisé en seize quartiers. L'occupation eut lieu sur trois points de la Ville, au nord, à l'orient, à l'occident, les troupes envahissantes se dirigeant vers un centre commun pour se réunir, et pour marcher ensuite sur la Cité et sur l'Université. Un détachement de troupes royales, commandé par Vitry, partit du nord et de la porte S^nt-Denis, se recruta de bourgeois armés, et forma bientôt un corps considérable. Vitry et ses gens occupèrent la rue Saint- Denis dans toute sa longueur, et les lieux environnants, après avoir rois en fuite une cinquantaine de factieux qui leur disputaient le passage. Us se placèrent résolument, ils s'établirent comme barrière entre les deux parties de la garnison étrangère , les Espagnols postés près de la porte Saint-Denis et à la pointe Sainl-Eustache, et les Wallons établis au Temple : ils les coupèrent, les empêchèrent de se réunir, de se concerter, de s'entr'aider. Placés dans cette situation , et craignant d'affronter tout un peuple insurgé, les étrangers se tinrent renfermés dans leurs corps de garde, et restèrent immobiles spectateurs des événements. Dans leur marche, les troupes de Vitry, soldats et bourgeois, avaient parcouru et occupé toute la rue St-Denis jusqu'au grand Chàtelet. Quand ils y arri- 'vèrent, ils se rencontrèrent avec les garnisons de Corbeil et de Melun, parties du quartier Saint-Paul : la population s'était jointe à elles, et d'un commun etfort, elles s'étaient rendues maltresses de la partie de ia ville située le long de la rivière , depuis l'Arsenal jusqu'au Chàtelet. Les deux troupes trouvèrent cette forteresse déjà occupée par une autre division de royaux. Des détachements des trois corps se réunirent et envahirent aussitôt la Cité, favorisés dans leur entreprise par le capitaine Chuby et un corpfi de bourgeois, qui étaient descendus de l'Uni-
S36 UV. tV. eu. 11. OCCUPATION AU NOBD BT A L OHIEKT.
versité pour se saisir du petit Ch&telet, et qui gardûeDt ce passage. Les royaux ne trouvèrent dans !a Qté que deux hommes sortis en armes pour les combattre : ib la féduisireot tout eutière, et s'emparèrent du Palus. Ain» l'occupation avait eu lieu au nord et à l'orient de Paris, sur deux grandes ligues formant angle droit, qui venaient se réunir au Chàtelet et par contiDuation à la Cité.
Dans le même temps, Toccupation s'effectuait de la manière suivante à l'occident de la ville. Brissac et Lhuillier introduisirent les troupes royales à la Pwte- Neuve, près des Tuileries <. Le premier corps, commandé par Saint-Luc, après s'être assuré de cette porte, pénétra en éclaireur dans la ville , d'abord jusqu'à Saint- Thomas du Louvre, ensuite jusqu'au carrefour de la Croix du Trahoir, vers le milieu de la rue Sfûnt-Honoré : c'était un commencement d'occupation, que le corps con> duit par le roi devait btentât achever, Ia seconde division, commandée par d'Humières, par Durolet, par Belin, récemment passé dans le parti royal, eut ordre de marcher vers le pont Saint-Michel et de l'occuper, pour couper toute commaincation entre les Napolitains qui étaient établis au faubourg Saint-^rmain et les Espagnols et Wallons qui avaient leurs quartiers au-delà de la Seine ; pour séparer l'Université de la, Ville et faciliter l'invasion de la dernière. Comme cette seconde division s'avançait extrêmement dans la ville, d'Humières recommanda à Saint-Luc de veiller, et de ne pas manquer de
' Dans le» hutoriena du tempe, il y a quelques tonlradictions sur les opérations Je ces divers corps ; cIIadb pour exemple celle» des corps commandes par Matignon et par d'O. Nous avons revu et «hdparé avec soin les assertions de ces auteurs. Les témoignages les pioi graves sont la relation composée aussitôt après l'évéDeiDent, que reproduit P. Gayet, et la narration de de Thou. En les prenant ponr guides, et en les coiupléUnt sur deux points par lea énoncés dp d'Aubi||né et de Davila, noua avons été amené h modifier dana quel* ques détails notre exposé de la. première édition.
0CCUPATI(H4 A L'OCCIKENT SUR DEUX GRANDES LIGNES. 537
les secourir si on les attaquait. Mais d'Humières ne trouva aucune résistaoce sérieuse : quarante ligueurs sortis de la rue de la Huchette, après avoir fût feu se sauvèrent, et les royaux s'emparèrent du pont Saint-Michel. Le troisième corps ayant pour chefs le maréchal de Matigoon et Bellegarde, dut occuper les bords de la Seine depuis les Tuileries jusqu'au pont au Change , en face du pont Saint-Michel. Dans sa route, elle rencontra sur le quai de l'Ecole un poste de cinquante lansquenets qui tenta de résister, et qu'elle taîlta en pièces : vingt-cinq ou trente étrangers furent tués et autant jetés dans la rivière. Matignon envoya sous la conduite de Bellegarde un détachement qui s'empara du Louvre, occupa la place Saint* Germain-1' Auxerrois , et se relia ainsi à la division de Saint-Luc. Le gros du corps de Matignon, continuant sa route, se porta sur le pont au Change et sur le granit Chàtelet dont il se saisit. Il opéra en outre sa jonction avec la troupe de "Vitry efavec celle partie de l'Arsenal, et leur fournit son contingent pour l'occupation de la Cité et du Palais. La quatrième division était conduite par le duc de Retz : elle avait pour instruction d'affermir la prise de possession depuis la Porte-Neuve jusqu'au grand Ch&telet, et d'envahir toute la rue Saint-Martin. Deux corps de troupes, l'un commandé par d'O, l'autre conduit par le roi, furent destinés à étendre l'occupation dans la ligne que Stdnt-Luc avait suivie : Henri marchût après d'O, et surveillait ses démarches. Les troupes de d'O en partant de la Porte-Neuve prirent à gauche , se saisirent du rempart sur leur route, et marchèrent vers la porte Saint-Honoré où l'échevin Neret les attendait avec sa famille et nombre de citoyens dévoués , ses amis. Ces troupes débouchèrent la porte, s'y fortifièrent, puis tournèrent les canons placés sur tes remparts du côté de la " ville, et en face des grandes rues, de manière à foudroyer
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538 Liv. IV. CH. II. Le roi entre a paris par la roRTE NEWe.
ceux qui lenteraie- 1 d'opposer résistaoce. Henri, à la tête du dernier corps, traversa le poot-levis de la Porte- Neuve, entre cinq et six heures du matin '. Brissac, le prévdt Lhuillier , les écbevins , plusieurs compagnies boui^eoises s'avancèrent au-devant de lui pour le salotf , et lui faire leurs soumissions. Le roi détacha son écharpe blanche, et la passa au col de Brissac en lui donnant le nom et le titre de maréchal de France. Le prévôt des marchands présenta les clefs de la ville. Brissac, disant à Lhuillier : t H faut rendre à César ce qui est à César, » Lhuillier lui répartit fièrement : o II faut le lui rendre et non pas le lui vendre. » Le roi rentrait dans Pari» par la même porte que Henri IH en était sorti. C'était une revanche des Barricades prise par le pouvoir protecteur de l'ordre public, un contraste éclatant propre ;i frapper l'esprit de la multitude d'une mauièn: salutaire. Henri et sa troupe remontèrent de la Porte-Neuve à la porte Saint-Honoré, parcoururent la rue Saîiit-Honoré et les rues qui en forment la continuation, jusqu'aux Innocents et au pont Notre-Dame. On doit remarquer que la troisième division et la troupe du roi avaient suivi ])arallèleiaent la même direction, mais en mettant entre elles la distance qui sépare les bords de la Seine de la rue Saint-Honoré, et en a'assurant de ce vaste carré ; qu'elles avaieut convergé toutes deux vers le point oîi elles devaient rencoatrer le corps de Vitry et le corps parti de l'Arsenal. L'invasion avait donc été faîte en confonnllé " d'un plan savamment combiné, d'après lequel les parties occupées de lEi ville formaient deux angles adjacents; d'après lequel eucore les divers corps des troupes royales, partis de points opposés, devaient se rejoindre et s'unir,
' Il j a dans les Mémoires ds Cbcverny, p. 5*8, A, une faute grave d'impressioD. « Le Ro; ; entra par la porte Meufve à dix heures du » matin, h II faut lire : lùs heures.
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LE ROI A NOTHG-DAKE : ACTES HBLIGIEUX SIGNIFiGATIFE. 530
après avoir surmonté sur leur route toutes les résistances qui pouvaient se présenter. Comme elles s'étaient recrutées » chaque pas de capitaines de quartier et de troupes de boui^eois armés, elles avaient, avec leur concours, pris les artères de Paris, les rues Saint-Honoré, Saint- Denis, Saint-Martin el les quais ; occupé les prii)cipales places, les carrefours, les avenues des ponts, toutes les positions fortes , tous les points stratégiques.
Les choses étant en cet état, le roi et les Politiques n'employèrent plus que la clémence et la persuasion , pour prévenir ou «ïésarraer la résistance partout ailleurs, et pour entraîner la masse de la population. Henri , en se rendant à la cathédrale, arriva au pont Notre-Dame, suivi de cinq ou six cents hommes, qui, au lieu de se servir de leurs armes, « traînaient leurs piques en sij^ne de » victoire volontaire, » comme parlent les contemporains, c'est-à-dire en signe de victoire prorédant de la volonté même de ceux qui se soumettaient. Sur le pont Notre-Dame, entendant le peuple crier avec allégresse Vive le roil il dit : « Je vois hien que ce pauvre peuple a » été tyrannisé. » Arrivé devant l'église Notre-Dame, il mit pied à terre. La foule était si nombreuse qu'il en était porté. Ses capitaines des gardes voulaient faire retirer le peuple. Il les en empêcha, disant qu'il aimait mieux avoir plus de peine et qu'ils le vissent à leur aise , n car, ajouta-t-il, ils sont afTamés de voir un roi. » Il assista dans la cathédrale à une messe solennelle et au Te Deum. Vainqueur maintenant, pleiniiment maître de ses déterminations, n'ayant plus rien à feindre, rien à ménager, il annonçait par cet acte, et par une promesse formelle, contenue dans sa déclaration, que sa résolution était de vivre désormais dans la religion de la majorité des Français. Tandis qu'il entendait la messe à Notre- Dame, le gouverneur, le prévât des marchands, les écbe-
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540 UV. IV. eu. II. 8UITB M L'oCCnPATWI) DE PARIS.
vins, accompagnés de quelques soldats et d'une foule de twni^geois Politiques, se transportaient de proche en proche jusque dans les quartiers les jAns éloignés. Ils répanduent de nombreuses copies de l'amnistie que le roi avait accordée aux Pariâens, sans en excepter personne, pas même les Seize : ils annonçaient en même temps la paix. Cette prodamation excita la reconnaissance et Teothousiasme dans la masse du peuple , dont les démonstraticais réduisirent les opposants au silence et à l'inaction. Les habitants témoignaient leur joie par les cris répétés de Vive le roi, vive lapaix! se mêlaient librement et taaàlièrement avec les soldats qu'ils faisaient boire et entrer dans leurs maisons. La lutte acharnée que la population parisienne, dominée par les chefs de la Ligue, avait soutenue cinq ans durant contre le parti royal , se terminait par un rapprochement et une-fusion qui les confondait toiis désormais dans un même peuple de concitoyens et de frères.
En sortant de Notre-Dame, Henri se rendit au Louvre, oii il réinstalla la royauté. A dix heures, il était maître de la Cité et de toute la ville, excepté des quartiers Saint- Martin, dii Temple et Saint-Antoine, où plus de 3,000 Espagnols et Wallons, et leiu% chefs le duc de Féria et Diego d'ibarra, restaient encore maîtres. Rien n'était si facile au roi que de les exterminer, en poussant contre eux ses troupes et la masse des Parisiens qui demaodfdent à finir la journée, et à effacer le passé, en exterminant les étrangers. Mais il y avait lieu d'espérer encore que Philippe II céderait comme la Ligue, qu'il cesserait de harceler la France, que dès lors l'on pourrait rendre la paix au royaume, en lui épai^ant une guerre au dehors. Dans cette éventualité, Henri se garda de pousaer lea choses à l'extrême à l'égard du roi catholique. B se borna à signifier aux Espagnols qu'ils eussent à ne pas
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SUITE BT FIN DE L OCCUPATION DB PAftiS. 5il
bouger de leiira quartiers, à soi-tir de Paris dans le jour, à promettre de ne plus porter les armes contre lui dans la guerre de France. Us acceptèrent avec reconnaissance les conditions proposées, et les jurèrent. Cette capitulation acheva de mettre sous la loi de Henri toute la partie de Paris située sur la rive droite de la Seine.
Cependant au-delà de la rivière, et dans la partie de Paris nommée l'Université, on ne savait encore que confusément l'entrée du roi dans la ville, et l'on ignorait ses succès. Là les étrangers et les Seize firent une tentative de sérieuse résistance, en s'emparant de deux des portes de Paris, qui étment alors de véritables citadelles.
Les Napolitains, au nombre de douze cents^ se stûsirent de la porte Bussy, et leur chef se disposa à repousser les attaques que l'on dirigeait sur ce point. Les Seize , soutenus par les Minotiers, dont on comptait plusieurs mille dans l'Université, s*attroupèrenl autour de la porte Saînt- Jactpies. Deux autres bandes d'insui^és, l'une commandée par Crucé, l'autre par Hamîllon, curé de Saint-Côme, avaient dessein de se réunir à eus. Tous ensemble devaient s'emparer de la porte Saint-Jacques et s'y fortifier. Mais ils ne pure;it se jomdre et exécuter leur résolution. Hamilton, parti de Sainl-Côme, armé lui-même, et entouré d'hommes armés, trouva sur son passage, rue des Matburins Saint- Jacques, le conseiller Du Vair, qui (lès la veille avait réuni et placé des soldats de la garde boui^eoise à l'hdtel Cluiiy et aux Mathurios. Du Vair, secondé de ses soldats, dissipa la bande du curé, et le renvoya lui-même dans son éghse prier Dieu pour le roi. La troupe de Crucé, et les factieux rassemblés près de la porte Saint-Jacques, furent attaqués par les royaux avant d'avoir pu réunir leurs bandes et rien commencer de sérieux. Les entants de Paris, qiie l'on retrouve dans tes grands mouvements de toutes les époques, et une multi-
5i2 UV. IV. CH. It. tes TROOPES E8PA(»tOUS OOTimn' PUE.
twJe de peuple avaient franchi le pont Saint-Micbe), et s'étaieDt précipités sur le quartier de rUniveraité aux cris mille fois répétés de La paix! la paix! Après avoir parcouru la rue de la Harpe et celle des Mathurins, ils Irouvèrent, à l'extréoiité de la dernière, Briasac, le sàgaeur de Humières, le prévât des marchands, avec des gendarmes à pied, qui avaient pénétré dans l'Univosité [)ar un autre point. [^ force militaire et le peuple réunis formaient déjà un corps considérable; ils ne tardèrent pas à recevoir un important renfort. C'étaient les c<h»seillers du Parlement et de la Cour des comptes Damours, Marillac, Boucher-d'Orçay qui, accompagnés d'un nwnbre considérable de bourgeois armi>s, descendaient de Sainte- Geneviève par la nie Saint-Etienne des Grès. Tous ensemble, ils mirent en fuite h s deux troupes de factieux. Feu après, les Napolitains et leur cdonel Alexandre del Monte, qui s'étaient saisis de la porie Bussy, reçurent l'ordre du duc de Féria de se soumettre à la capitulation consentie par lui : ils obéirent et abandonnèrent cette iwrte.
Dès lors le quartier de l'Université, où il y avait en le plus de bruit et de tumulte, fut aus^ paisible que les autres, et vers midi les trois parties de la ville étaient entièrement réduites sous l'obéissance du roi, qui dina au Louvre. A trois heures, Li garnison espagnole à laquelle Phihppe II avait commis, depuis 1591, la garde de sa bonne ville de Paris, évacuait la capitale et prenait le chemin des Pays-Bas. Henri assista à son départ, placé h. une fenêtre au haut de la porte Saint-Denis, entouré de sa noblesse et de ses gardes. En défilant devant lui, les étrangers, qui lui devaient la vie, s'inclinaient respectueusement. 11 vit passer à leur rang le duc de Féria, Diego d'Iban-a et Taxis, les trois ministres de Philippe II, qui, par leurs actives intrigues, avaient le
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l'OHDRE est AËTABLI : LA CONFIANCE RENAIT A PARIS. 6i3
plus traversé sa fortuae du vivant du duc de Parme, et qui en dentier lieu avaîentleplus travaillé, dans les États de 1 593, à le chasser du trdne pour y placer l'Infante. Il leur rendit leur salut comme aux autres et leur dit : Rf-commandez-moi à voire maître. Allez-vous-en, à la bonne heure, mais n'y revenez plus.
La reprise de la capitale de la France sur les étrangers, les Seize et les Minotiers, n'avait coûté la vie qu'à une cinquantfùne de lansquenets sur le quai de l'École, à deux Français dans la rue Saiat-Denis, et à deux autres dans la <^ité, Toutf! violence contre les habitants avait été défendue aux soldats royaux sous peine de la vie, et pas - une seule n'avait été commise : chacun des citoyens avait été respecté dans ses biens, dans sa vie, dans son honneur. Dès midi, l'ordre était si bien rétabli et la confiance tellement revenue, que l'on etVI cru que le roi était entré dans Paris au milieu d'une p^x assurée : les boutiques étaient ouvertes, les marchands ii leurs comptoirs, les ouvriers et artisans à leurs ouvragesordinaires. L'amnistie accordée anx Seize fut observée scrupuleusement : pas un seul d'entre eux n'expia par le supplice ou la prison ses excès politiques; cent vingt seulement des plus furieux furent bannis pour assurer la vie du prince et la paix publique : il n'y eut de recherchés et de punis, en petit nonabre, que ceux qui s'ùtaient rendus coupables de crimes dans l'ordre civil. Dès son entrée à Paris, Henri avait donné des gardes au légat du pape et à l'archevêque Peievé, pour les garantir contre le courroux de la multitude. Il avait aussi généreusement garanti leur liberté, leurs biens, leur état à madame de Nemours, mère des Guise, et à madame de Montpensier, sa mortelle ennemie, qui, à la nouvelle qu'il était entré à Paris, avait demandé le matin qu'on lui donnât d'un poignard dans le cœur : le soir il conversait familièrement et jouait aux cartes
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5U UV. IV. CB. n. LA BASniXB ET VraCEMNKS RBNDOS AO BOI.
avec elle. La haine de c«tle femme céda à tant de clémence, cachée sous tant de coartoîsie et de familiarité. Le légat et Pelevé persistèrent dans leurs seotimeots hostiles. Le légat, après avoir pris quelques jours pour met- Ire ses biens en sûreté, sortit de Paris et du royaume sans vouloir avoir une entrevue avec le roi. Pelevé malade, et renfermé dans l'hAtel de Sens, mourut le samedi suivant dans les transports d'une folie furieuse, au milieu desquels il criait sans cesse : « Qu'on le prenne! qu'on le prenne I o Quatre jours après son entrée à Paris, Henri reçut à composition la Bastille et le château de Vincennes, et se vît alors complètement maître de la capitale (26 mars] < .
A chaque ligne que l'on vient de lire , on a pu remarquer que la réduction de Paris avait été l'œuvre en commun du roi, des Politiques, des Ligueurs français, aidés par l'assentiment et le coucours de la masse de la population ; que Henri avait par conséquent repris cette ville, comme il le désirait en 1590, lors du blocus, non enconquéranl, mais eu vrai roi qui reçoit ses sujets égarés â pardon, comme on s'exprimait alors, ou en chef de l'Ëlat qui se rapproche de ses concitoyens. Nous avons emprunté les détaib de la reddition de Paris à dix contemporains, dont cinq furent témoins oculûres , et qui tous déposent de ta même manière '. Les historiens les plus
< Pour les 8«pt paragraphes relatif i la réduction de Paiis, vojez l'auteur des Mémoires de la Ligue, ATerlissemeut en Ute de l'édit du roi, t. u, in'4*, p. 67. — Lesloile, Regislre-joumal. Premier SuppUineutaire de LeetoUe. Deuxième Supplémeutsire, p. 309 A, 114 B, SIS B, deit7 & !3D. — UgraiD, Décade, I. vi, p. 175-3B3.— P.Caj^ I. V], p. 56^460, d'après les relatiou» coalemporaines le pliu circoosUnciées comme il le témoigne. — Mallhieu, Histoire de Umri IV, L t. p. 17S-17S. — Sully, c. (8, 1. 1, p. 141, édit. Micbaud. — D'Aubigué, 1. K, c. 3, t. III, p. 334-33B. — Thuapus, 1. cix, ^ t. S, p. 3SII-353. De ces (Contemporains, nous dc citons que quelqueS'^mâ dfs passages lea plue împorlauts relatib au petit nombre de troupea dont le roi
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r^ VÉRITÉ HISTOnraUB SUR LA RÉDUCTION DB PAtllS. 545
récents nous parlent d'une occupation violente de Paris, de l'entrée d'un chef armé de toutes pièces, et la dague au côté, entouré de vieux arquebusiers à l'œil farouche, au teint basané, lesquels font feu sur des babitants qui fuient ou se précipitent dans la rivière '. Le récit de ces historiens est une confusion erronée en un point, et, en tous les autres point, un roman. Ils confondent l'engagement partiel qui eut lieu sur le quai de l'Lcole, avec ce qui se passa dans tons les autres quartiers, dans toutes les rues de Paris : ils confondent encore cinquante lansquenets, cinquante étrangers, avec deux cent mille habitants. Dans tout le reste, leur narration n'est qu'une pure invention, qu'one fabie inventée à plaisir pour dé~ natui'er à la fois la conduite du roi et celle des Parisiens. Ce roman repose sur une impoi^sibilîté. En effet, dans son entreprise sur Paris, le roi ne disposait pas de plus de quatre mille soldats. Quatre mille' soldats ne viennent pas à bout de quatre ou cinq mille hommes de garnison, et d'une population de deux cent mille âmes, qu'ils traitent en ennemie , et à laquelle ils mettent par conséquent les
diapoeait et an concours que lui préièrent parlout les bourgeois et le peuple, v Ce fut une chose remarquable que quatre mille 'ham mes à u pied et à cheval ; eutrez les armes an poing dedans ce monde de n Paris, imposassent en moins de rien silence à la Ligue—; qne tout I) le peuple se meslu incontiuent parmi les gens de gaerre et autres D entrez avec le joy, en toute telle privauti^ que s'ils eussent tous jours •1 demeurez ensemble. Taisant retentir les rues de cris de joie et de » merveilleuse allégresse, autant que s'ils feussent échappez des mains D d'un bourreau, pour revoir la face de leur père et de leurs meillenra n amis. D — n Après qu'il eut occupé, ou fait occuper par la copilainei " de quartier royalties, le Louvre, le Palais, le grand Cbàlelet, — » Lhuillicr, prévAt des msrcliands, Langloïs, échevin, et bon nombre « d'autres occompognét) de hÉraulls, trompettes et gens de toute sorte, u couroient et alloient en tous les quartiers et rues de la ville, dont u ili a'aasuroimt par la capitaine! tt bons boargeoà. ■
' M. Sismondi, et les historieus modernes qu'il cite et dont il adopte tes récits et l'opiiiiou, dans son Histoire des FrAiçais, t. JXi, p. 203,
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5i6 LIV. IV. CH. 11. U VÉRITÉ HISTOMaOB StTR Ll RËDOCTiON DB PUIS.
armes à la mùn. La fureur de faire du aoitveaa et s\atout l'esprit de parti, dénaturent les «véDemeats et les caractères, détruisent la vérité et jusqu'à la vraisemblance.
Dans la révolution de Paris, comme dans celle de Lyon, comme dans celle de Marseille plus tard, et de toutes les grandes villes de la Ligue , le peuple invoqua la liberté, non sans raison. En effet, quel joug est plss odieux, plus intolérable que celui des étrangers et des factieux exploitant l'anarchie à leur profit! La fin de leur règne était donc une délivrance. Les populations le sentaient, et les contemporains l'exprimaient vivement. L'un d'eux parle en ces termes : a Après cette sortie d'étran- » gers, furent faits feux de joie et grandes réjouissances » par les rues de Paris , et en tous tes quartiers de la » ville , avec cris de : Vive le Roy ! vivent la paix et la » liberté! Tous les bons boui^eois , le moyen et le mena tt peuple étaient fort contents de se voir bors d'esclavage, » et de la faction et gouvernement des Seize, et remis en » liberté dans leurs honneurs et biens , délivrés de la ty- M raimie des Espagnols et étrangers, estimée très dure et » insupportable aux Français ■. »
La réduction de Paris est le dernier acte des Politiques de cette ville et des Ligueurs français qui , depuis la fin de 1591, étaient passés aux Politiques. Leur effort commun contribuait puissamment à donner pour dénouement à la situation la fin de la guerre civile et la pacification de l'Etat. Les premiers lerminiùent dignement leur tâche. Les seconds rachetaient la faute immense qu'ils avaient commise au mois de mai 1588, et àu~mois d'août 1589, lorsqu'ils s'étaient rangés du côté de Tinsurrection et de l'inlolérance, contre le pouvoir légitime et la liberté de c«nscience. Ils s'étaient sauvés d'autres ' Lestoile, Supplémpiil, p. îi5 A, § S.
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niGBHlUiT BDR LA COHIWITE DB LA MAGlSTIUnmE DE PARIS. 547
fautes irréparables, en se tenant au moins attachés à la cause de riodépendânce nationale, de la loi et de, l'ordre public. C'est par là qu'ils étaient rentrés dans la voie de la saine politique. Lorsque, même en cédant à la passion, on reste honnête , on redevient , à un jour donné , sensé , habile , utile à son pays : la conscience finit pur éclairer l'esprit et redresser la raison. Avant de quitter pour toujours la Ligue française qui expire à Paris, il faut observer une dernière fois ses chefs, les membres du Parlement. En lisant le récit de la réduction de Paris, il n'est personne qui n'ait remarqué le rôle militaire, ta part d'action des con3eillersDuYair,Damours,Marillac,Boucher-d'0rçay, dans cette mémorable journée. -Singulière et admirable magistrature de ce temps-là, qu'on trouve à la fois rendant la justice, Ubeliant depuis quinze mois des arrêts politiques, qui ont force de loi, pour conjurer la dissipation de l'Ltftt par les ambitieux, et l'envabissement de la France par les étrangers, enfin maniant le mousquet, combattant de son corps et au péril de sa vie, pour dissi- ' per les factieux, rétablir l'ordre public, la société civile, Ip pouvoir légitime. On pourrait se laisser séduire à l'idée qu'elle eût mieux fait de se tenir en dehors des troubles, parce que cette calme situation allait mieux à la gravité de ses fonctions. Mais en examinant de plus près les choses, on change d'avis à cet égard. Quand on considère quels immenses services elle rendit au pays à la fin de 1591, dans la conspiration des Seize; en 1593, pendant les Ëtats de la Ligue; en 1594, dans la réduction de Paris, on reconnaît de quelle utîhté est la présence des bons citoyens dans les troubles civils et daus les révolutions. En supposant qu'ils soient subjugués un moment par les idées du jour, par les erreurs et les passions régnantes, ils ne tardent pas à les dominer : au lieu de
648 IJV. CV. CH. II. CONstaOBNCBS DB LA RÈDUCHON DB PAS».
laisser la «ocîété en proie aux factieuzi ils la lair arrachent.
La réduction de Paris entraîna après* elle des CMiséqaences d'une immense portée. Elle conféra d'abord i U royauté de Henri une haute consécralioD ; car, dans l'opinion du peuple, quiconque n'était pas roi de Paris, n'était pas roi de France. Sous Henri HI, l'exemple de Paris avait jeté la moitié du royaume dans la révolte; sous Henri IV, il la ramena dans l'obéissance. La soumis^on des grandes villes et des provinces renversa à son tour les projets de domination ultramontaine , d'invasion et de partage du territoire, nourris jusqu'alors par la cour de Rome, ia Lorraine, la Savoie et surtout l'Espagne. Ces résultats n'ont pas échappé aux contemporains. L'un dit « que du Paris plusieurs grandes villes apprirent en » même temps leur leçon. » Un second témoigne « que » le roi trouva au Louvre, dans un coffre, toutes les clefs » des villes dé son royaume. » Un troisième ajoute a qu'il » triompha en un coup des rebelles, et de plus des deux » tiers de l'Europe joints à eux ' . »
< D'Aubigné , 1. IV, c. (, t. m, p. ISS. — Lesloile, Begist-Joum. de Henri IV, p. Si3 A, à la On. — Legrain, Décade. 1. vi.
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