PRÉFACE. XLVII
a-l-elle eu lieu en France ? La grande navigation inlérieure D'à pu être établie qu'après une élude éclairée par le génie des accidents de notre sol, de tous nos cours d'eau dans toute l'étendue de notre territoire, dans tout l'intervalle qui sépare une mer d'une autre; et quand cette élude a-t-elle été faite pour la première fois ? Cependant si ces questions ne sont résolues, non-seulement l'histoire reste vague, incertaine; mais même il n'y a plus d'histoire à certains égards. On s'en convaincra en réfléchissant que l'industrie des soieries, devenue aujourd'hui la plus importante et la plus avantageuse de nos industries, a de plus, dans un temps très rapproché de sa fondation véritable, permis au royaume de s'affranchir d'un tribut de plusieurs millions qu'il payait à l'étranger; que les voies de communication par eau ont donné aux produits de notre sol, restés jusqu'alors sans débouchés, une valeur incalculable; qu'aprèâ avoir accru notre prospérité intérieure, ils nous ont fourni les moyens de les exporter à l'étranger et de réaliser d'immenses bénéfices; que dès lors les linances de la France et ses ressources se sont trouvées tout autres; que ce changement a exercé l'inlluence la plus directe et la plus décisive sur son état mijitaire, sur ses rapports avec les autres nations voisines, sur sa puissance eu Europe.
Nous nous sommes donc astreint à composer une histoire de tous les arts de la paix et de tous les grands travaux publics, en nous livrant aux études spéciales qui nous étaient nécessaires ; consultant sur les points restés obscurs et douteux les hommes qui à la science joignent la pratique; appuyant chacun des sentiments et des énoncés auxquels nous nous sommes arrêté, sur des témoignages et des pièces de l'époque, que l'on trouvera dans te texte ou dans les Documents historiques. Nous sommesparvenu ainsi, si nous nenous trompons, à éclairer de nouvelles lumières l'histoire générale de ce temps. Nous avons retracé les commencements de l'histoire particulière de chacun de ces arts. Nous avons donné enlin aux hommes spéciaux des détails qui ont pour eux un intérêt particulier, et qu'ils sont eu droit de demander, au moins dans une certaine mesure, à l'histoire de chacun des grands règnes. L'économiste, l'ingénieur civil, l'ingénieur militaire, l'homme
livré à l'industrie et au commerce, Irouveront dans cet ouvrage des délails qui se rattachent aux éludes el aux travaux qui on! rempli leur vie.
Au commencement de l'année 1853, nous avions entièrement achevé la partie politique el la partie économique de cette histoire '. Nous y avions ajouté même un aperçu de l'état moral et intellectuel de la société sous le ré^ne de Henri TV; mais nous n'avions don^é à cet essai que des développements restreints. Quelques-uns de nos amis nous pressèrent de combattre, autant qu'il était en nous, la disposition de notre temps à délaisser les préoccupations littérairt;s et philosophiques pour les pensées et les goâts d'une civilisation quelque peu matérielle ; les travaux purs de l'esprit pour les applications utiles ; ce qui s'adresse à l'âme pour ce qui touche aux calculs et aux intérêts. Ils nous invitèrent  ne pas constituer, par les proportions mêmes données à notre travail, les choses de la théorie el de l'imagination dans un état d'infériorité à l'égard de ce qui avait été accompli de merveilleux en économie politique sous le règne de Henri fV. Presque en même temps , une éloquente réclamation de M. Mignet en faveur des principes et des tendances. spirilualistes nous décida à céder à leur avis ^. Bien que l'étendue et les diflîcultés de ce travail aient dépassé nos premières prévisions, nous l'aurons embrassé avec plaisir, s'il peut, dans
■ K celb^ époijue nous comptions publier très prochainement notre oovra^e. Dauji son numéro du il jaiivinr 1Bj3, le Journal des Débatt voulut bien publier un TragniPiit «Icudu de notre travail, el M. Saiut- Marc Girardin eipriiui'r son o[iiiiioii favorable sm' ce morceau. Dèa lors suisi nous avous fait usage d'nue partie de nos recberebes, et amioDcé les autreit, dan;; ta uauvellc édilioD du Pricit de l'histoire de France pendant les lem/is modernes.
* Voici le beau passage de M. Itfiinii'I, auipiel nous faisons allusion : « LA où il n'y a pas de pliilosupliie, ta civilijalion dépérit, et riiuman nilé s'affaisse. Il ne faut pis même supposer que te mouvement de » la acicnte puisse de beaucoup survivre à l'ardeur de la pensée. La i> pensée est la sève qui vivifie le grand arbre de l'esprit liumain. Nous D louchons à l'un de ci's moments où l'humanité éuervée n'aspire B qu'à se reposer et k jouir, où la science surtout, passant des théo- D ries aux appliratious, s'expose à perdre sa force inventive, en laisa saut éteindre le souftle spirituel qui la lui avait donnée.
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PRÉFACE. SLIX
une cerlaine mesure, agir sur l'esprit public, chauger aa tendance, le reporter vers des régions plus élevées.
Nous présentons le premier, nous le croyons du moins, un tableau complet i^t de quelque étendue des travaux de l'esprit humain en France sous ce règne, embrassant à la fois les sciences, la littérature, les beaux-arts.
Un grand mouvement dans les sciences eut lieu à celte époque, qui est celle de Viète, de Riolant et de Belleval, Nous avons donné un exact énoncé des ouvrages des savants ; et nous n'avons rien dit sur la nouveauté et l'importance des découvertes qui Turent faites alors, que sur l'autorité de Montucla, de Bossut et de Fourier.
L'examen auquel nous avons soumis la littérature s'étend à toutes les branches, il a pour but de faire connaître les genres, et le développement que chaque genre a pris, plus que la biographie des auteurs; le point de départ et le point d'arrivée dans la marche de l'esprit humain nous ayant surtout occupé. L'ne partie des ouvrages appartenant à ce règne a donné lieu, dans les deux derniers siècles, à des recherches érudiles : ils sont devenus depuis 1821 le sujet d'écrits dont quelques-uns ont pris rang parmi les monuments de la critique. Nous rendons hommage à tous ces travaux, auxquels nous essayons d'ajouter. Pour les auteurs du règne de Henri IV déjà jugés, nous nous attachons aux portions deHeurs ouvrages, aux cAtés de leur talent, aux tendances de leur esprit qui n'avaient pas été signalés. Pour les autres auteurs, très nombreux, dont les travaux embrassent le droit public, la science du publicisle, une partie deTbistoire, l'éloquence politique, l'éloquence de la chaire depuis ta lin des troubles, nous donnons une analyse nouvelle et une appréciation de leurs écrits. Nous avons abordé toutes les questions de critique que soulevaient les principaux ouvrages de ce temps. Nous avons assigné leur date véritable à la publication des Tivgigties de d'Aubigné et à celle 'de la Satire Mi-nippée, qui l'un et l'autre exercèrent une action marquée et puissante sur les événements politiques, tirant les preuves de cette date de nombreux passages de ces deux livres. Nous avons discuté les reproches adressés aux (Economies royales de Sully, soit en ce qui regarde l'exactitude
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des rériu, soit en <.e qui concerne la transcription des pièces jointes  la narration : nous espérons avoir répondu victorieusement à ces accusations, et rétabli pour tous les . esprits non prévenus la juste confiance que mérite le témoignage d'un grand ministre sur un grand règne. L'étude des ouvrages appartenant à cette époque n'a pas été pour nous une étude exclusivement littéraire; nous y avons trouvé, et nous enavons tiré une vive peinture des mœurs, de l'esprit, des caractères du temps. Mais cette étude ne nous a pas détourné de l'examen des progrès de l'art, lesquels se résument ainsi pour nous. La littérature du temps de ilenri IV, une fois les troubles et les excès de la Ligue passés, s'inspire presque unanimement des idées d'une baute et sage politique, d'une saine morale, de l'esprit chrétien, de l'esprit d'une religion éclairée ; elle unit la supériorité intellectuelle à la beauté morale; c'est là son fonds et il est magnifique. Elle n'achève pas la perfection de la forme, mais elle l'avance. Par ces deux côtés, les auteurs de ce règne préparent la voie aux génies du temps de Louis XIII et de Louis XI\'; ils sont des précurseurs en littérature comme leurs contemporains le sont en administration et en économie politique. A ne compter que les genres élevés, la liltératuFO du règne de Henri FV en constitue et en fonde six, trois en poésie, et trois en prose, par des ouvrages non pas seulement consultés des curieux et'des érudits, mais lus de tout le monde encore à présent '. C'est là sa solide grandeur et sa gloire d'u-
' Soua le règne de Henri IV, sii genres, trois en poésie, trois en prose, sont fond^'s et constitués dans noire littérature par desceuvres durables, lues encore aujourd'hui. Lee trois genres ea poésie sont le lyriqae profane, le lyiique sacré, la satire morale, auxquels donnent une solide consistance 1* les ode» de Malherbe; i° les paraphrases et imitation» des psaumes de Malherbe et de Uerlaut; 3* les satires de Régnier. I«s trois genres eu prose sont les Mémoires, l'HUtoire, l'Ëloquence appliqués aux matières politiques et administratives. Les monuments de ces trois iienres en prose sont 1° les Mémoires de* Marguerite de Valois, de Clieverny, de LestoUe, de d'Augoiilesme et de plusieurs autres, les (Economies royales de Sully; 2* l'Histoire de mon temps, de de Thou, et l'Histoire universelle, de d'Aubigué ; 3* les Ecrits politiques de Duplessis-Momay, les excellents et libres Discours de Hurault-Dufay, la Satire Méuippée; les Harangues de Du
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tilité. Son erîginalîté est d'avoir produit dans l'éloquence politique, sous la forme satirique et sous la forme sérieuse, des chefs-d'œuvre que les deux époques suivantes n'auront pas.
Il ne nous serait pas dilTtcile de prouver que dans les histoires générales du règne de Henri IV, l'histoire particulière des Beaux-Arts n'a pas été traitée avec plus d'exactitude que l'histoire des partis entre 1589 el 159*. Pour donner aux chapitres de notre ouvrage qui traitent de l'architecture, de la sculpture et de la peinture, l'exactitude et la plénitude désirables, nous avons consulté quelques précieuses inscriptions encore subsistantes, des plans du temps, les témoignages des historiens contemporains et ceux des auteurs venus immédiatement après, les recherches des modernes jusqu'aux travaux d'une critique si sûre et si élevée dont nous sommes redevables à M. Vitet. Nous avons complété les renseignements que nous avions â recueillir, en examinant à diverses reprises et avec la plus grande attention ceux des monuments qui subsistent encore aujourd'hui.
Avec l'aide de ces secours, nous avons pu présenter l'énumération de toutes les œuvres d'art de quelque importance, exécutées sous ce règne ; assigner une date certaine à la plupart d'entre elles; dresser la liste de tous les artistes qui se sont fait un nom; indiquer toujours, souvent décrire, les principaux prodoits des arts; préciser l'état, el signaler les progrès de l'architecture, de la sculpture, de la peinture, qui peuvent se formuler peut-être d'une manière exacte en ces termes. L'architecture donne une contiimation, sinon très pure, au moins élégante et variée dans la forme, de l'architecture de la Renaissance : elle y ajoute les premiers essais dans un genre très admiré par les uns, attaqué par les autres, mais à coup sûr nouveau et fécond- La sculpture offre une forte el belle transition entre la période de Goujon el de Pilon, et celle de Coysevox et de Pugel. La peinture, par des fresques et des toiles, admirées, dit Sauvai, de tous les connaisseurs de son temps, et quel temps ! s'approprie noblement les genres mythologique
\'air, de Henri IV, de BiroD, en diverses uLrconsttuicee et sur des
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Ul PRÉFACE.
et épique, dont les maîtres d'Italie lui ont fourni des modèles à Fontainebleau ; elle développe dans de vastes proportions tes sujels.de sainteté par des composilions où éclate le plus grand talent, peut-être le génie; elle donne à notre art un genre nouveau, la représentation des événements empruntés à l'histoire nationale.
Nous venons d'exposer au public le plan et les principaux développements de cette histoire. Qu'il nous soit permis d'indiquer en quelques mois d'où elle procède et à quoi elle se rattache. Ce livre n'est pas seulement un ouvrage; il est aussi l'expression d'un enseignement auquel, soit comme professeur, soit comme administrateur chargé d'une direction partielle, nous avons pris une part active pendant plus de trente années; auquel, durant tout ce temps, nous avons essayé de conserver religieusement le caractère qu'il avait reçu, à son origine, d'un homme qui a honoré notre pajspar ses talents et par ses vertus. Quand H. Royer-Collanl, le grand philosophe, le grand orateur, le grand citoyen, plafa, en ISIS, l'enseignement de l'histoire dans les écoles de l'Étal, il doinia ses instructions à ceux qu'il appelait à le fonder sous sa haute direction. Nous étions de ce nombre, et nous avons recueilli ses paroles : « La société, nous dit-il, peut attendre de salu-
> taires résultats de l'enseignement que je vous confie ; il faut » que cet enseignement les produise. Servez-vous de l'his- » toire pour agrandir l'intelligence des jeunes gens, et pour « affermir leur raison; ce sera quelque chose. Servez-vous en
> pour développer chez eux l'amour de la patrie, d'une liberté ■ sage, d'une religion éclairée;ce sera beaucoup, k Nous avons cherché à perpétuer dans notre ouvrage l'esprit qui a présidé, en d'autres temps, à cet enseignement : si nous y sommes parvenu, ce sera en nous inspirant des idées de son illustre fondateur, et l'expression des principes qu'il soutenait deviendra un nouvel hommage rendu à sa mémoire.
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