DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Nous oITrons au public le résultat de quinze années de recherches et d'observations, entreprises dans le but de présenter une histoire vraie, complète, raisonnée, d'iine grande époque et d'un grand homme. Bien que quinze ans soient une portion considérable de la vie humaine, grande mortalis mi'i npalmn, nous n'aurons pas regret de les avoir employés à celle œuvre, si nous sommes parvenu à consacrer la mémoire de citoyens dignes de l'admiration et de la reconnaissance de la postérité, si nous avons tiré des actes de cette génération forte et libre d'utiles leçons et d'imposants exemples pour les hommes de notre âge.
La France, du temps de Henri IV, travailla, opéra, si l'on peut s'exprimer ainsi, sur ta situation que les derniers Valois lui avaient léguée: de plus, dans tout ce qu'elle fil sous le premier Bourbon, il y a solidarité entre elle et la moitié des nations de l'Europe. Ainsi foncièrement, essentiellement, l'histoire du règne de Henri IV est presque autant dans la période qui précède que dans la période comprise entre 1589 et 1610; presque aulant en Angleterre, dans les Pays-Das, en Suisse, en Allemagne, en Italie, en Espagne qu'en France même: Il esl donc impossible d'arriver A la pleine intelligenre des faits si multipliés, si divers, et plus considérables encore que nom-
3,a,l,zctbvG00gIe
XIV PHÉFACK.
breux, accomplis sous ce règne, sans se rendre compte, au moins d'une manière générale, de l'état de l'Europe et de l'état de la France, pendant la plus grande partie du xvi» siècle, et avant l'avènement de Henri IV.
Le XVI* siècle, qui oiïre la plus éclatante des contradictions, le plus étonnant des antagonismes; qui, si on l'envisage sous un certain point de vue, a été une renaissance eu tout; qui a plus servi l'esprit humain, plus favorisé le développement des institutions politiques et religieuses chez quelques nations de l'Occident que les douze siècles précédents; le xvi" siècle, à le considérer par d'autres c6tés, et même dans les événements les plus apparents, fit reculer la liberté, les rapports internationaux, le droit public, la morale, la vraie religion, les destinées de Itumanité.
Ferdinand le Catholique, Gharles-Quint, Philippe II, furent unis dans une même pensée, et suivirent au dedans et au dehors une même politique. En laissant aux Espagnols levain simulacre d'assemblées nationales, ils leur arrachèrent toutes leurs libertés effectives, et les soumirent à l'Inquisition; terrible institution, destinée à établir le despotisme politique autant que le despotisme religieux, l'hilippe II essaya de se rendre souverain absolu dans les Pays-Bas comme il l'était en Kspagne : il voulut abroger toutes les lois, imposer des taxes arbitraires, instituer l'Inquisition, et versa des torrents de sang pour vaincre la résistance des Flamands, punissant la révolte qu'il provoquait, et se transformant en bourreau parce qu'on lui contestait d'ètreJyran.
Terribles à leurs sujets, les rois d'Espagne ne furent pas moins redoutables aux étrangers. Ils ravirent par la force leur héritage aux souverains, leur indépendance aux peuples de Naples, de la Sicile, de la Navarre espagnole, du Hilanez, du Portugal; ils assujellirenirAmérique et les Indes. Montesquieu a défini le droit de conquête u un droit malheureux qui laisse D toujours à payer une dette immense pour s'acquitter envers » la nature humaine'. * Deux exemples, l'un pour l'Europe,
' iùiprit dis loi*, tiv. s, ch. *,
ntËFACE. XV
t'aulre pour l'Amérique, montrent comment les souverains de l'Espagne payèrent cette délie. En Portugal, la victoire obtenue, Philippe n enveloppa dans ses proscriptions, ses confiscations, ses supplices, tous ceux qui avaient essayé de défendre leur patrie contre une usurpation. Le nombre des simples citoyens, des ofTiciers civils et militaires, était inlini ; il les sacrifia sans pitié comme sans remords : le meurtre de deux mille prêtres et religieux lui inspira quelque scrupule; mais il arracha une absolution au pape, et dès lors il fut bien tranquille. En Amérique, son père et lui lolérèrenl et exploitèrent, dans l'intérêt de leur avidité, l'extermination de douze millions d'indi\idus, d'après le calcul de Las Gazas. L'accroissement de territoire et de population qu'ils s'étaient donné par leurs conquêtes; la puissance impériale que Charles-Quint y avait. Jointe; les richessesde l'Amérique et des Indes portugaise:^ qu'ils s'étaient assurées, et que tous les publicistes du temps considérèrent comme plus redoutables encore que leurs armes, les conduisirent à ces projets de monarchie universelle, dont ils désolèrent tous leurs voisins, en même temps que leurs propres sujets. Celles des principautés italiennes qu'ils ne réduisirent pas en provinces espagnoles, ne se sauvèrent de l'invasion que par une obéissance passive. Venise restée la plus indépendante, envoyait quinze vaisseaux de renfort aux flottes de Philippe pour ses entreprises maritimes. Les principautés allemandes abattues À Muhiberg. relevées à Inspruck, après le relâche momentané que leur donna la paix d'Augsbonrg, eurent à craindre de nouveau pour leur existence, quand Philippe II eut engagé la branche allemande de la maison d'Autriche dans les plans d'invasion générale, et persuadé à l'empereur Rodolphe de dépouiller l'électeur de Cologne. Philippe II trama une conspiration en Béarn pour se saisir de la personne de Jeanne d'Albrel, la livrer à l'Inquisition, la faire brûler comme- hérétique, et achever ce qu'av^t commencé son aïeul, en s' emparant de la Navarre française et de la principauté de Béam. L'Angleterre, qui, du vivant de la reine Harie, sa femme, lui avait donné ses subsides et ses armées pour combattre la France à Saint-Quentin, ayant, sous Elisabeth, cessé d'être sa tributaire et embrassé la Réforme, il lança contre elle la for-
^oiizccbvGoogle
XVI PniFACE.
inidable Armada pour la subjuguer. Si l'entreprise eût réussi, les Espagnols, suivant le serment qu'ils lui avaient prêté, auraient massacré tous les habitants de l'Angleterre, sans distinction d'âge ni de seie, au-dessus de sept ans, auraient raar- <)ué les enfants au visage, et s'en seraient servis comme d'esclaves. Les mémoires trouvés dans les galions capturés, les dépositions des prisonniers de toute condition, prouvent la vérité du fait, et la cruauté avec laquelle son père et lui avaient traité les Américains et les habitants des Pays-Bas en établit la vraisemblance '. L'entreprise avait échoué, mais il s'apprêtait à tirer de ce revers une éclatante revanche. Ainsi que l'Angleterre, la France était destinée au joug. Les trois invasions qu'elle avait subies du temps de François \^' et de Henri II, .ayant montré que la force ouverte ne suflisait pas, Philippe II y avait ajouté les machinations, les pratiques sourdes, et sous Henri III, il bouleversait notre pays par ses intrigues, en même temps qu'il le menaçait de nouveau de ses armes. Il soulevai! contre l'autorité du souverain l'ambition des Guises, les niéconlenlements politiques et les craintes religieuses des peuples, et il s'apprêtait à fondre sur le royaume avec les armées des Pays-Bas, du Milanez, de l'Espagne, jointes aux troupes d'une coalition dans laquelle il entraînait le duc de Savoie, le duc de Lorraine, et bientôt après le Pape. Il ne dit son mot que plus lard, mais il le dit, quand à la fin de 1589, il demanda à être protecteur de la France, et quand aujt Étals de 1593, il réclama le trône de France pour sa fille. Si l'indépendance de tous les Etats voisins de l'Espagne était
1 Brief et eimple discoure des grands appareils de Philippe, roy d'Espagne, contre la royne et te royaume d'ADglel^rre, dans les Mémoires de la IJgue, t. m, p. SB, 89, SS. « l^s liémoires pris en ce >j galion (de Valdès) et depuis es aulrpsvaisaeaui, avec les con/iïHonj H des prisonniers de haule, moyenne et bass? qualité, sont qu'ayant » mis le pied en Anglelerre, ils avoïeut juré d'estenniner toute la i> nation, sans égard de sexe, ni de qualité, ni d'Age, et ne dévoient » épargner sinon les entants de sept ans et au-dessous qui seroieul H flétris au visage, et s'en serviroit'On comme d'esclaves,... Selon j> la confession propre des priionniers, ils s'éloient emlmrquez avec n protestation bien expresse de faire en Augletet^rrc l'un des plus H satiglanls et horribles carnages qui ayeul jamais étf faits au monde, n
^oiizccbvGoogle
détruite ou menacée-, si les rapports internationaux et le droit public de l'Europe tombaient pièce à pièce sous '«s coups que leur portaient chaque jour les rois d'Espagne, la morale publique n'avait pas moins à soullrir de leur politique. Les crimes entraient comme complément dans leurs moyens d'action, et venaient s'ajouter aux ressources militaires el Hnancières employées par eux pour subjuguer l'Europe. Ferdinand le Catholique répondait à Louis XII, qui se plaignait d'avoir été trompé par lui dans une circonstance, qu'il en avait menti, parce qu'il l'avait trompé plus de dix fois. Charles-Quint, en moins de deux années, se parjurait à l'égard de François I»^, au sujet du Milanez, et faisait assassiner ses ambassadeurs Frégose et Rincon. Philippe U trempait dans tous les complots contre la vie d'Elisabeth et de Henri IV, alors roi de Navarre : il provoquait Uallazar Gérard au meurtre du prince d'Orange, par les récompenses promises et par les instigations du prinoe de Parme, et il anoblissait la famille du meurtrier.
Que l'on pèse bien ces faits divers, et l'on verra que l'Europe en étail revenue au droit de conquête des barbares dans toule sa violence, avec un degré de plus dans la perfidie el l'assassinai, avec les doctrines de Machiavel érigées en code et passées dans ta pratique.
Ce n'était pas seulement le droit public, l'bumanité, la morale, qui avaient profondément soulTert : le principe religieux avait été altéré et perverti partout; de la religion de l'Evangile on avait fait une religion de sang. L'Espagne avait eu contre les Juifs, contre les Morîsques, contre les réformés, le sainloffice et les aulo-da-fé; les Pays-Bas, le tribunal de sang; la France, la Sainl-Barlhélemy, puis l'édit de Nemours, qui enjoignait aux Calvinistes d'abjurer leur religion dans six mois ou de sortir du royaume, et qui portail peine de mort contre ceux qui lenleraient d'y rentrer. Le glaive et la proscription, partout employés, avaient frappé le catholicisme de coups aussi sensibles, de blessures aussi dangereuses que le protestantisme lui-même. En France, d'après le témoignage de tous les historiens, la Saint-Barthélémy avait~grossi les rangs des réformés d'une foule de catholiques appartenant aux classes élevées, qui avaient aliandonnë leur religion en hùne des excès commis en
XVm PRÉFACE.
son Doni ; elle avait jelé de plus une autre classe, et une classe très nombreuse, dans l'athéisme, comme nous l'apprend le ministre Villeroy, aussi zélé catholique qu'attentif observateur des mouvements de l'opinion publique.
Les rois d'Espagne, pour leurs projets de despotisme intérieur et de conquêtes au dehors, avaient emprunté le bras d'innombrables soldais, l'aide d'armées sans cesse recrutées. Les rois d'Esp^ne et les rois de Fiance, pour la persécution religieuse, avaient trouvé des bourreaux, et ceux de France des complices, dans la moitié du peuple, une partie des seigneurs, les Parlements, les Étals-généraux. Lorsqu'on veut aller au fond des choses, remonter aux principes de ces projets sanguinaires, de ces actes d'une ambilion et d'une intolérance qui vont jusqu'à la démence, on découvre des causes générales, fécondes en désastreuses conséquences. Le droit du plus fort, %ué par l'antiquité aux peuples modernes, entretenu par la grossièreté du moyen-àge, n'était pas usé, n'avail pasJTait son temps. L'idée que toute religion autre que le catholicisme était abominable aux yeux de Dieu ; que tout fidèle était tenu, sous peine de risquer son salut, de maintenir de tout son pouvoir la pureté et l'unité de la foi; que la fin justifiant les moyens, tout moyen était bon pour détruire les cultes dissidents ; celte idée dominait encore dans la majorité des classes de la société civile. Condamnée par tout ce que l'Église avwt d'émineni et d'éclairé, elle était soutenue dans presque toutes les chaires par le bas clergé, qui ne consultait que son intérêt, et qui, sentant son étal et son existence menacés par l'assaut que leur livrait la Réforme, recourait à la violence pour tes maintenir. Elle était exaltée par les écrits, dont l'ardeur de la passion multipliait le nombre et variait la forme à l'inlini. Elle trouvait une aide puissante dans les craintes que les fureurs de quelques sectes nées de la Réforme en Allemagne avaient inspirées; dans les appréhensions que les excès des calvinistes français avaient fait naître. En voyant ces derniers commencer une guerre acharnée contre ce qu'ils nommaient l'Antéchrist, les populations catholiques avaient redouté de se voir arracher la foi de leurs ancêtres. C'est donc dans l'étal de l'esprit public que l'on trouve l'explication de tout ce
PRÉFACE. Xl\
qui s'était passé en Europe jusqu'aux dernières années du xvi< siècle, la cause dominante des maux qui pesaient alors sur l'humamté.
Si après s'être rendu compte' de la situation générale de l'Europe, on cherche quelle était la situation particulière il intérieure de la France, voici ce que l'on trouye en examinant successivement l'état des pouvoirs publics et des partis; l'étal du peuple dans son agriculture, son commerce, ses finances; l'état du pays dans ses rapports avec l'étranger.
Sous Henri III, ta royauté, haie pour le détestable gouvernement qu'elle avait donné à la France, méprisée pour sa faiblesse, dégradée par les vices honteux du prince, n'était plus ohéie que de la moindre partie de la nation , laquelle avait le bon sens de tout préférer à la guerre civile, et qui se composait de six mille nobles sur huit mille, de la minorité des magistrats, d'un certain nombre de villes, mais la plupart secondaires, enfin de quelques portions de la population des campagnes. La royauté ne conservait alors plus que des débris du pouvoir royal. Les princes lorrains s'étaient saisis d'une part de la sodveraineté, et cherchaient à s'en approprier le reste, projetant d'usurper la couronne sur le dernier des Valois et sur la maison de Bourbon tout ensemble. Mais ce dessein, qui n'avait que de médiocres chances de succès, contre les compétiteurs nationaux, et surtout contre le compétiteur étranger Philippe II, même avec le duc de Guise, dominant et entraînant tout dans son parti, n'en conservait plus aucunes avec Mayenne; el les Guises n'avaient pris de la prérogative hrisée que juste aulant'de parties qu'il était nécessaire pour soutenir la rébellion, perpétuer l'anarchie, et ajouter prodigieusement aux désastres publics. Le traité de la trêve, conclu au mois d'avril 1589, avait bien rapproché Henri de Bourbon de Henri m, confondu l'intérêt des deux princes, rendu à la couronne une force qu'elle n'avait plus depuis longtemps. Mais Henri IH avait été frappé à mort, avant que rien de décisif eût été fait contre la révolte et pour la pacification de l'État. Henri IV, que ta loi fondamentale appelait à régner après lui, était de toute nécessité un souverain contesté pour longtemps. En effet son pouvoir était afi'aibli dans son essence
DoiizccbvGoogle