‹ Histoire du règne de Henri IV (volume 4)Chapitre 66 sur 158 · INVASION DES ESPAGNOLS EN BRETAGNE ET EN LANGUEDOC · texte numérisé non relu

INVASION DES ESPAGNOLS EN BRETAGNE ET EN LANGUEDOC

le prince de Dombes et par la noblesse bretonne, qui avaient poussé leurs conquêtes jusqu'à la mer, craignant de se voir chasser du pays , avait eu recours, comme Joyeuse, à la protection. du roi catholique. Cinq mille Espagnols, commandés par don Juan d'Âquila, débarquèrent à Blavet, au commencement d'octobre, et se joignirent aux Ligueurs. Tous ensemble ils reprirent sur les royaux Hennebon, poste de la plus grande importance, et où des provisions-considérables avaient été amassées. La ruine de Mercœur était ainsi prévenue. C'était là l'incident, le fait accessoire : le fait capital, c'est que les Espagnols avaient pris pied dans le pays. Le prince de Dombes, hors d'état de résister à tant de forces réunies, avait été contraint de se replier. Le 16 octobre, il écrivit de Rennes aux Etats de Bretagne une lettre où la Fiance elle-même semblait exprimer son indignation contre les chefs de la Ligue, et éclairer les citoyens sur la conduite qu'ils avaient à tenir. « Pour satisfaire, disait-il, son ' ambition particulière, Mercœur ne s'était pas contenté d'avoir violé tous les droits divins et humains, en trahissant lâchement Henri III, qui l'avait comblé de ses bienfiiits; mais, se voyant hors d'état de se soutenir par luimême dans la province, il avait mis le comble à ses attentats en y faisant entrer les Elspagnols. Ensuite le prince exhortait les Etats à tirer enfin ce voile de la religion, que des prédicateurs séditieux, vendus à la Ligue, avaient jusqu'aloi's étendu sur leurs yeux pour les aveugler ; à reconnaître leurs véritables intérêts, à songer, tandis qu'il en était temps encore, à mettre leur liberté à couvert de la tyrannie des Espagnols, dont l'ambition et les cruautés avaient rempli tous les pays de l'Europe et du Nouveau-Monde où cette nation avait mis le pied. « Le roi, attentif à tous les besoins et prompt à y pourvoir autant qu'il le pouvait, envoya au prince de Dombes, après

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26i LIV. II. CH. n. INTiSIOH DES SiYOYABI» EN PROVENCE.

la dispersion de son armée, un corps de -huit cenls lansquenets. Avec- ce renfort, le parti royal put se soutenir en Bretagne, et cTisputer au moins lu pays aux Ligueuis et aux Espagnols '.

L'invasion étrangère, commencée en Languedoc et en Bretagne, s'éteOdit à la Provence. Le duc de Savoie convoitait la Provence pour lui-même et pour lui seul, et c'est avec ces idées et cette ambition qu'il entra en Provence et surprit Fréjus, au commencement du mois d'octobre. L'échec considérable qu'il essuya, en combattant le gouverneur royal Lavalette et Lesdiguières, l'avertit de sa faiblesse, et le contraignit à rabattre de ses prétentions, n s'adressa flu roi d'Espagne, son beau-père, pour obtenir des renforts d'espagnols et de napolitains partis du Milanez, et en échange il lui abandonna la souveraineté du pays, ne se réservant à lui-même que le domaine utile. D obtint, en même temps que les secours de Philippe II, l'aide de l'un des deux partis ligueurs en Provence, celui de la comtesse de Sault, qu'il trompa par des promesses menteuses. Se trouvant alors à la tèle de forces - très supérieures à celles de Lavalette, il le réduisit à l'impuissance, et put fwre des progrès considérables dans le pays. 11 fut reçu à Draguignan par un peuple insensé, criant : « Yive la messe! vive Son Altesse, et soit chassé n Lavalettel » De là, il alla recevoir Lorgère, puis il entra à Aix le 17 noveinbre. Le clergé, la noblesse, le parlement, le corps municipal allèrent au-devant de lui' Trois jours après, ils le déclarèrent protecteur et gouverneur général de la Provence, et en cette qualité lui jurèrent fidélité'. II mit une garnison espagnole d^is Fréjus. Dans l'assemblée des Etatd, qui le déclarèrent comte propriétaire de Provence, il fut proclamé qu'il o tiendrai le

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MATBNNB KT LES GDI8E8 DSVUlUS LES INSTRUMENTS DE L'SSPAGNK. SS5

n comté i?n féodalité de la couronne d'Espagne au lieu de » celle de France, qu'ils répudiaient du tout '. » Ainsi, l'égarement du zèle religieux allait jusqu'à se séparer de la patrie et à la renier.

Tout s'efface devant ces faits qui terminèrent si déplorablementl'année 1590. La France en revenait aux désastres et aux hontes du temps de l'invasion anglaise : elle était démembrée; elle voyait la Souveraineté de l'étraDger s'établir sur une partie de son territoire.

Mayenne et les autres princes de la maison de Guise étaient seuls coupables de ces résilltats. Dans l'ambition illégitime, comme dans les autres vices, il y a une probité relative qui s'interdit les bassesses et les crimes. Cette probité, ils ne l'eurent pas. Si on les regardait comme naturalisés parmi nous, comme Français, pour avoir séjourné et vécu dans le royaume depuis François I", ils étaient des traîtres et des infâmes. Si on les considérait coainie Lorrains, comme étrangers, alors ils n'étaient plus pour nous que des ennemis ; mais des ennemis de la pire espèce, car ils payaient les innombrables bienfaits dont la France et ses rois les avaient comblés, en frappant la France de mortelles blessures. Jusqu'à la bataille d'Ivry, Mayenne avait été coupable d'ambition; mais au moins cette ambition était grande : il prétendait alors commander à la France une, forte, indépendante de l'étranger, tenant dans l'Europe une large et belle place. Maintenant, condamné parles défaites d'Arqués et d'Ivry, il ne pouvait pas être roi. H ne pouvait pas davantage être le maire du palais d'un roi fainéant, puisque le vieux cardinal de Bourbon était mort dans sa prison de Fontenay-le-Gomle, le 9 mai, pendant le blocus de Paris. Il ne Ini restait donc qu'à se soumettre généreusement, à finir

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256 UV. II. Ca. II. COAUTION m L EUROPB CIWTRE la FRANCE.

la révolte et les maux du pays, ou à devenir l'esclave et le jouet de l'Espague. Ce fut le dernier parti qu'il prit'. Perdu de réputation, dénué de ressources, réduit à se mettre à la merci du roi catholique, à ne vivre que de ses secours, à ne combattre qu'avec ses armées, il ne soutenait plus L'étendard de la guerre civile, il ne luttait plu$ contre Henri, que pour livrer à Philippe Q la souveraineté qui lui échappait. Qu'il ait voulu autre chose, qu'en prenant l'argent et les troupes du roi catholique , il ait perfidement travers*'; ses desseins, cela împ(Hte bien peu. Ce n'est ni ce qu'il VTtulut, ni ce qu'il tenta qu'il faut considérer, ce sont les résultats ; c'est le pied que les Espagnols prirent dans le pays, les extrémités auxquelles la France fut réduite, les dangers que courut sou indépendance. Mayenne, les princes de la mûson de Guise, les gouverneurs de provinces pour la Ligue ne recevaient j>lus UD seul soldat, une seule piastre, sans faire eu échange la concession de quelque ville, de quelque (erri- U>ire, de quelque portion des pouvoirs publics. Ce n'était pas là ime grande ambition , mais une convoitise de bas étage, qui se cramponnait à un pouvoir bâtard et subordonné, et ne voulait pas lâcher prise, dût la France périr par leurs violences et dans l'étreinte de leurs efforts désespérés '.

Le roi, avec une forc« militaire très médiocre par le nombre, et plus encore par l'irrégularité du service et l'indiscipline, avait vaincu la Ligue en toutes rencontres, avait fait chaque jour sur elle des conquêtes, tant qu'il

■ Ki les faits cux-méme» qui parlaieol si haut, ni les avis ne manquaient à May? une et à ses parents pour être avertis du précipice où ila jetaient le paye. Voici ce que disait, lor» de la prochaine Mirée du duc de Panne en France, le ligueur Villeroy (Apologie et Disc-, t. XI, p. 157 A) ; « J'asseurois que le royaume seroil bicntosl rempli u de tant d'estrangere que ledit nieur duc lie pourrait plus dkpoftr ny » de » y ny de tta amis. »

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LE ROI HANIHE LE SENTIMENT NATIONAL. ÉCRITS DES POLITIQUES. S5i

n'avait trouvé qu'elle pour adversaire principal, et l'étraoger pour sod auxiliaire. Mainlenant il comptait pour eunemis déclarés et agissant contre lui avec toutes leurs forces, outre la Ligue, qui tenait encore toutes les grandes villes et le tiers au moins du territoire, le Pape, le duc de Savoie, le duc de Lorraine, qui avait envoyé un corps d'armée en France au moment de l'entrée du duc de Parme, et qui désolait la Champagne par ses incursions ', enfin le roi d'Espagne, qui poussait contre notre malheureux pays les armées de l'Espagne, du royaume de Naples, du Milanez, de la Flandre; commandées par un des plus grands capitaines de ce siècle. Le roi avait donc à lutter à la fois contre la moitié de l'Europe et près de la moitié de la France. La tâche était au-dessusde ses forces, avec les ressources dont il disposait. La nouvelle situation qui lui était faite ne put abattre son courage; mais eUe l'avertit de modifier et d'étendre ses moyens de résistance.

D se servit de la présence même des Espagnols dans le royaume pour ranimto- chez tous l'ardeur des convictions et la pratique des principes des Politiques, c'est-à-dire la haine de l'étranger et de sa domination, la répression de l'abus de la religion, transportée dans la politique, l'horreur de l'anarchie et de la guerre civile. Dans les corps tels que les Parlements et le Clergé, ces dispositions produisirent des actes conservateurs des légitimes prérogatives de la royauté et des franchises nationales tout ensemble. Chez les particuliers,- elles enfantèrent des écrits modelés sur la lettre du prince de Dombes, et sur l'Anti- Espagnol d'Antoine Arnauld. Ces ouvrages, parmi les— quels on remarque le second Discours de Hurault sur l'état de la France, la Maintenue et défense des princes souverains et églises chrétiennes, le Traité dés ridicules, > Lettres nÛM. île Henri IV, du IS noTembre, L m, p. S03.

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fô8 LIV. II. CH. n. DKMI-BLOCUS PARTOUT. L'EUROPB PROTESTAKTB

exercèrent une puissante influence sur l'opinion publique : après les armées et les victoires, rien ne servit mieux ta cause du roi. D'Aubigné signale les effets qu'ils produisent en ces termes : « Ds ont mené les esprits aux » pensées, aux connoissances, aux affections partisanes, 1) enfin aux choix qui ont enflé ou diminué les partis, » soit en nombre, soit en ardeur... Ils ont dessillé les n yeux à plusieurs François et les ont amenez au service » du roy '. •

Henri disposa tout pour que Paris et les autres viUes de la Ligue, entourées de' toutes parts par les villes et les garnisons royales, restassent dans un état de demi-blocus, éprouvassent des privations et des souffrances continues, qui lassassent leur opiniâtreté, et les amenassent aux pensées de soumission.

Mais le soin principal du roi fut nécessairement de s'assurer une force militaire proportionnée à celle de ses ennemis. Depuis son avènement, il n'avait eu dans ses années qu'un corps médiocre de troupes régulières : tout le reste se composât de gentilshommes et de leurs suivants, dont le service était toujoiu^ intermittent et court, et souvent capricieux d'une manière désastreuse. Les Espagnols, au contraire, retenaient leurs soldats sous le drapeau autant que l'exigeaient les circonstances. Il sentait cette infériorité, et l'accusait au moment où il était contraint de licencier l'armée qui avait vainement réduit Paris aux dernières extrémités. « Je vois, disait -il, mon » armée quasy composée de noblesse volontaire, et ceUe » de mes ennemys soldoyée et nouvellement payée *. » n résolut de rétablir l'équilibre en se donnant, par un grand effort, une armée permanente et égale en nombre à ceUe des coalisés. L'Europe catholique était presque

• D'Aubigui. HÎBl. Univ., 1, m, c. H, t. lli, p. 486, S87.

* Lettres du roi au duc de Hoatpeusier, 6 geptembre, t. m, p. W-

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opposée A L'BtiHOPE CATHOLlaUE' NOUVEAU 8V8TÈHE DE GUERRE. 269

tout entière armée contre lui : il résolut de lui opposer l'Europe protestante, en démontrant à cette dernière que leurs causas étaient étroitement unies, et que le jour de sa ruine serait la veille de celui où les puissances réformées seraient asservies. Il demanda donc à la reine d'Angleterre, aux Hollandais, aux Suisses, aux princes allemands une levée en masse, et il assigna à la paie de ces soldats réguliers les sommes considérables qu'il était parvenu à se procurer. L'insu£Bsance des ressources ordinaires, la vicieuse administration et l'opposition calculée de d'O, que la déclaration et les engagements de Saint- Cloud l'empêchaient de renvoyer, lui refusant également l'argent dont il avait besoin, il recourut aux moyens extraordinaires que l'on trouvera exposés plus loin '. Les faréparatifs de ce grand armement, commencés par l'adresse et l'activité de Turenne, dès les derniers mois de 1 590, entravés par le nombre et la difiBculté des négociations, s'achevèrent enSu l'année suivante, et amenèrent l'armée de la Réforme en France aux mois d'août et de septembre 1591. Le roi recourait aux étrangers, comme les princes lorrains. Mai^dans des mesures eu apparence semblables, il y avait une différence radicale, .un frappant contraste, entre ses procédés et ceux dé Mayenne et des autres Guises. Toujours roi au milieu de ses plus grandes nécessités, Henri n'abandonnait aux étrangers qu'il appelfùt dans le pays, ni une ville, ni une lieue de territoire, ni la moindre partie des pouvoirs publics. 11 les réduisait à l'état d'auxiliaires au service du royaume, comme l'avùeat été les Suisses depuis le règne de Louis XI.

' LpUrea de Henri au dui^ de Snxe, des S et 17 octobre ; aux aeU gneura et cooeeil d<^a Provinces-uiiies, du 17 octobre; à la reine d'ADgIelerre et & M. de Beauvoir, an oclobre 1590 : à la reine d'AagleUlTC, du 30 janvier 1591,1. m, p. 161, 176, 377,179, 180-188,831, • m. — UèmoireB de M-* Ou Pletsia, U 1, p. 197, 198.

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260 LIV. It. CH. m. EFFORTS DU ROI POUR AHBNEH LA HËDDCTION DE

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