PRÉFACE
celle cour, étaient restes fidèles aux intérêts de la couronne. Mais la minorité de ce Parlement demeurée à Paris, et la très grande majorité dans les Parlements de province, èUiient hostiles à la royauté. Les Guises avaient peuplé les Cours souverdnes de leurs créatures, qui, soit par reconnaissance , soit par l'espoir d'un grand avancement, favorisaient leur usurpation. Les Parlements, réduits depuis Charles IX à n'Être que des cours de justice, s'indignaient de ce qu'ils considéraient comme une dégradation, et avaient l'ambition de joindre le pouvoir politique au pouvoir judiciaire. Enfin la magistrature, qui, dès le principe, avùt montré une intolérance passionnée contre la Réforme, voyait succéder à Henri III, qu'elle accusait de mollesse contre l'hérésie, un prince hérétique. Sous l'influence de ces mobiles divers, les Parlements poussaient à la révolte et à la subversion de l'État.
Les Etats-généraux, qui en exigeant de justes réfo!;mes, mais en se rangeant du cÂté de la royauté, en lui apportant la force de la nation qu'ils représentaient, auraient mis à ses pieds tous ces fanatiques et tous ces ambitieux, dans leurs deux sessions à Blois, en 1576 et 1588, s'él^ent signalés par leur esprit de faction, par leurs attaques contre le trône, et avaient porté le désordre au comble.
De quelque cdté que la nation se tournât, elle ne trouvait donc que des pouvoirs, l'un insuffisant, tous les autres trahissant leurs devoirs et ses besoins ; et comme après tout c'étaient les pouvoirs, et les pouvoirs seuls, soit monarchique, soit aristocratique, soit parlementaire, soit représentatif, qui pouvaient metife fin aux désordres et aux désastres du pays, la dégradation de ces pouvoirs était la plus profonde des plaies, le plus grand des malheurs publics.
Chacun des vices, chacun des désordres de l'état politique et religieux de la France avait eu son contre-coup dans l'état administratif et la situation matérielle du pays. En 1589, après vingt-sept ans de troubles et huit guerres civiles conduites par des chefs tels que Montluc et le baron des Adrets, faites par des soldats nationaux qui étaient des brigands, par des soldats étrangers qui étaient des cannibales, et le terme ne partira que juste à ceux qui liront les détails fournis par d'Au-
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XSII PRÉFACE.
bigné sur les Argoulets, deux cent cinquante villages avaient été dévorés par le feu , cent vingt-huit mille maisons avaient été détruites, la population avait été exterminée, l'agriculture avait péri dans plus du tiers des campagnes. Les villes, malgré des désastres partiels, avaient moins souiïert en général : les personnes et les biens de leurs habitants avaient été mieux respectés. Mais on peut imaginer quel était l'état de leur industrie et de leur commerce, quand on voit chez les contemporains que, dans presque toutes les localités, le marchand ne pouvait faire deux lieues sans 6lre rançonné par les péages que les tyrannies locales avaient établis sur les rivières, et sans s'exposer à être dépouillé s'il voyageait par terre. Les finances avaient suivi la progression de la décadence de. l'agriculture el du commerce. A la fm du règne de Henri III, la dette publique était montée à iib millions, environ un milliard d'aujourd'hui, somme prodigieuse pour le temps et écrasante pour le gouvernement. En effet, comme les revenus n'étaient que de 31 millions, el comme l'intérêt de la rente était communément de huit pour cent, il en résultait que près de la moitié de l'argent levé sur le peuple, et desUné à défrayer tous les services publics, était absorbée par les arrérages de la dette. Ce n'était là ni le seul ni le plus grand mal. Les finances étaient administrées avec tant de désordre, le produit des impéls si fort diminué par les concussions, que l'Epargne ou Trésor public n'eu percevait que la plus faible partie. Il résultait de là qu'à tout instant le gouvernement se trouvait dans l'impossibilité de faire (ace à ses engagements ou aux plus indispensables dépenses. En 1581, il avait cessé d'acquitter les rentes sur l'hôtel de ville de Paris, el fait banqueroute aux créanciers de l'Etal : en*158d, il ne pouvait plus payer les armées nécessaires à sa défense et au maintien de la paix publique ; les Suisses et les Allemands, que Henri m conduisait contre la Ligue et contre Paris révolté, étaient soldés en partie des deniers particuliers de Sancy, en partie au moyen des expédients qu'il avait imaginés pour les satisfaire.
Cette misère de notre état inl^ieur nous créait de formidables dangers au dehors : Philippe II projetait et préparait notre asservissement. Les Guises, qui se faisaient aider |;tar lui
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dans leur tentative d'usurpation , pouvaient bien se llatler que pour loyer de son assistance, pour prix des secours qu'il leur Tournissait, il se contenterait' d'un certain nombre de places frontières démembrées du royaume, de Marseille, de Bordeaux, de Boulogne-sur-Mer, qu'ils tentaient de lui livrer dès 1585, de quelques provinces contiguËs à ses Etals ; ils pouvaient se repaitre de l'espoir que le gros du territoire, le corps de la monarthie leur resterait'. Mais Philippâ se riait de leur dessein, et s'apprêtait à le ruiner. Son plan était de nourrir la révolte, d'alimenter la guerre civile, en. soutenant les Guises et la .Ligue contre Henri III et son successeur Henri de Bourbon ; d'jyouter ainsi à l'afTaiblissement de la France; et quand elle serait arrivée au dernier degré d'épuisemenl, de la serrer et de l'étouffer avec ses armées, parties à la fois de l'Espagne, de l'Italie, des Pays-Bas.
Quand on s'est rendu un compte exact de ces faits divers, les lins communs à la moitié de l'Europe en même temps qu'à la France, les autres particuliers à ta France, on peut délinir la tâche que la Providence donnait à accomplir à Henri IV : tirer le royaume de l'anarchie et de la guerre civile, le sauver à la fois du démembrement intérieur et du joug étranger ; régénérer dans toutes ses parties son gouvernement et son administration et les perfectionner; prêter l'appui de la France ainsi transformée à tous les Etals qui n'étaient pas devenus espagnols et autrichiens, garantir leur indépendance, asseoir sur une base nouvelle et solide le droit public, la morale, la vraie religion, tous les principes de la civilisation et du progrès. L'immensité et la difficulté du travail frappèrent les hommes du temps. « Quand je me remets devant les yeux, > dit Pasquier, tout ce qui s'est passé par la France, depuis le » mois de mars 1585, je ne pense pas qu'entre les histoires, » tant anciennes que modernes, il y en iut jamais eu une plus » prodigieuse que celle-ci '. > Un homme hors de pair, par la
> Pasquier, LetErea, U». xn, lettre 7, t. n, p. (66.
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XXIV PHÉFACE,
variété des talents comme par la force de la volonté, était seul capable de conduire à fin une pareille œuvre. Kolre but est de présenter dans ce livre l'ensemble exact des travaux de Henri dans la guerre et dans la paix, et de retracer en~oulre l'état de la société et de l'esprit humain en France Sous un semblable chef,
Après avoir fait connaître le fond et la matière de l'ouvrage, nous en indiquerons lés grandes divisions, tracées d'atance par la succession des efforts que fit Henri TV pour la pacification et la grandeur de notre pays, intimement unies aux intérêts généraux de l'Europe, Son règne se divise en trois périodes, qui chacune ont leur caractère particulier et leur physionomie différente : la période où il combat l'emiemi intérieur et extérieur; celle où il^ réforme l'Ëtat et la société; celle enlin où il revient à la guerre étrangère, entreprise sur un plan immense, pour conjurer les dangers dont la France, et toutes les nations restées indépendantes de la maison d'Autriche, sont menacées, non plus dans le présent, mais dans l'avenir.
Nous venons de donner l'argument et le plan de cette histoire, nousallons exposer maintenant comment nous avons traité notre sujet, et quelle méthode historique nous avons suivie. L'histoire, pour être vraie, doit être non-seulement critique, mais raisonnée. Elle doit s'appuyer sur des autorités incontestables, sur des originaux qui n'aient pas dénaturé les faits par l'ignorance, le mensonge, la passion aveugle ; de telle sorte qu'elle ne soit pas viciée dans les éléments mêmes dont elle se compose. Elle doit en outre reposer sur des principes fermement établis. Elle doit enfin se garder contre l'esprit de parti et contre l'esprit de système, contre la tentation de renouveler les sujets par le paradoxe , aux époques vieillies et dans les sociétés blasées, qui demandent du nouveau, n'en fùt-il pUis au monde. Dès le temps de Tnyan, un rhéteur composait un discours ou traité pour prouver que Troie n'avait pas été prise par les Grecs. Le procédé est bien vieux, comme on le voit, mais il n'a pas cessé d'être employé, et si l'on remonte à quelques années, on trouvera que l'histoire nationale, et particnlièrement celle de l'époque qui nous occupe, n'a guère moins été altérée dans certains ouvrages.