LE ROI RBCOUKT AUX NÉGOCIATIONS ET AUX CONCESSIONS
velle guerre et par d'intolérables souffi'aoces, (Tune durée indéfiDie,
Le miracle qui sauva notre patrie du joug de l'étranger ou de la ruine intérieure, ce miracle, pour reprendre l'expression du duc de Roban, fut le génie politique et la patriotique abnégation du roi. Il avait épuisé l'un après l'autre tous les moyens de la contrainte pour abattre la révolte, pour rétablh- l'ordre et la paix. Depuis son avènement jusqu'à la fin du siège de Paris, il s'était servi plus particulièrement des catholiques et des nationaux. Depuis la fin de l'année 1591 jusqu'à la mauvaise issue du siège de Rouen, il avait employé surtout les Réformés de France, les Réformés de toute l'Europe ; il en avait fait le fonds de sou armée, de sa force militaire, et U ne s'était aidé des catholiques royaux que comme d'auxiliaires. Avec les uns comme avec les autres, la guerre, les moyens de la force avaient complètement trompé ses efforts et ses espérances.
Il ne lui restait plus que deux moyens de mettre fin à une guerre civile de trente années, et de retenir le pays qui glissait vers Tabime. Le premier était d'amener Mayenne et la Ligue à poser les armes, à se réconcilier avec lui, et d'opposer à l'Espagnol les partis réunis au moins dans cette peasée. Dès qu'il vit le siège de Rouen mal tourner, il entama des négociations,- qui durèrent pendant les trob mois d'avril, de mai et de juin 1 592. Il poussa les concessions jusqu'aux dernières limites pour obtenir une paix indispensable.
Mayenne, ses parents, les principaux seigneurs de la Ligue élevèrent alors des prétentions qui révèlent à la fois combien ils avaient hardiment exploité la religion et les croyances du peuple, au profit de leur ambition ; quels projets féodaux nourrissait alors la haute noblesse j dans quel affaiblissement étmeut tombés le parti et la puis-
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330 uv. li. CH. VI. pnoposmoNS du roi Atti crbfs db lu ucde.
sance du roi pour que l'on osât élever de pareilles pré- (entious; enfin quel échec irréparable devaient subir le« principes de force et de grandeur du pays, la Uberlé civile, la liberté religieuse, si la Ligue était appelée à dicter des lois.
Mayenne exigeait d'abord : 1° que si l'on voulait permettre ausRéformés de demeurer daps le royaunie,cene fût que par un édit de tolérance, limité à un certûn temps, sauf à le proroger s'il était jugé à propos ; 2' que les Réformés fussent exclus de tous les emplois civils et militaires, de tous les honneurs et dignités. Ainsi tes Calvinistes pouvaient être chassés de leur patrie d'un jour à l'autre, et, en atti'ndant, ils étaient traités comme des coupables et des maudits.
Après les propositions religieuses mises en avant par Mayenne, venaient les propositions politiques qui les valaient bien. Voici le tableau des gouvernements que Mayenne et les chefs de la Ligue exigeaient, l'énoncé des conditions auxquelles ils entendaient les tenir, l'indication des charges et dignités, le chiSEredes sommes d'argent qu'ils réclanuûent.
Princes de la maison de Guise.
Mayenne. . . La Bourgogne, plus le Lyonnais, Forez , Beaujolais , enlevés à Nemours.
D'Aumale . . La Picardie.
Guise. ... La Champagne.
Mercœur. . . La Bretagne.
D'EUbœuf. . . Le Bourbonnais et la Marcbe. Nemoors. . . La Provence, eu échange du Lyonnais.
Principaux seigneurs de la Ligue.
Joyeuse ... Le Languedoc.
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tBURS EXIGENCES DÉSASTREUSES. 331
De Bosne. . . L'He-de-Frauce, moins le Vesin
Français.
Villars ... La Normandie, moias le Vexio
Normand.
La Chasire. . . L'Ofléanais et le Berry. Saint-Paul. . . Le Rethelois ei la tieutenance de la Champagne.
Cela ne faisait pas moins de treize provinces et gouvernements.
Quelques autres chefs de la Ligue moins' puissante devaient être sati^aits par des gouvernements de portions de provinces ou de villes. A leur tête on comptaild'AUncourt, qui recevait le Vexin français et le Vexin normand ; et Boisdauphin, qui obtenait les villes de Laval et de Sablé.
Les chefs de la Ligue voulaient obtenir ces diverses provinces à titre héréditaire ; avoir chacun dans leur gouvernement la nomination des gouverneurs des villes, des magistrats, des archevêques, évèques, abbés ; la disposition des garnisons à l'entretien desquelles seraient affectés les taillons et tailles des provinces. Ainsi ils ùtaient à la couronne tous les droits régaliens et se les appropriaient. De plus. Us demandaient, Mayenne la lieuteuance générale ou la charge de connétable ; et les autres, quatre chairs de maréchaux de France. Enfin ils exigeaient que pour vingt d'entre eux. le roi payât toutes leurs dettes, et leur fil des pensions proportionnées à la qualité de chacun d'eux; la seule pension annuelle du duc de Mayenne montait à 300,000 fraûcs de ce temps, environ un million d'aujourd'hui '. On voit ce qu'il y
1 SuUy, Œcon. royales, c. to, p. 113, lit, rapporte le texte même des conditioue. — Villeroï, Apol. et duc., t. Il, p. 1S9 B, 190. Madame DaplessiB, Mémoires, t. 1, p. il4, fSO, 321, doime le rËsomé des demandes de Hsjeime et des cbeb de la Ligue. — Pour IbéTÉdilé des
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33S UV. 11. CH. Vl. CONCEgSlONS QUE LE ROI DOIT FAIRE
avait d'ambition et d'avidité cachée sous ce zèle reli^mix des chefs de la Ligue.
Comme il ét^t impossible au roi, ainsi que le faisaient remarquer les négociateurs, de traiter les piinces du sang et les principaux seigneurs qui l'avaient reconnu et soutenu depuis son avènement, plus mal que les ligueurs qui l'avaient combattu, il fallait alors qu'il accordât encore dix gouvernements en toute souveraineté :
Au duc de Montpensier. Au duc de Montmorenci.
Au comte de Soissons. Au duc de Nevers.
Au prince de Conti. A Lesdiguières.
Au maréchal de Biron. A la TrémoiUe.
Au maréchal d'Aumont. Au duc d'Épernon '.
Le duc d'Ëpernon, après la mort de son frère La Valette, réclamait le gouvernement de Provence, qui lui avait été donné autrefois par Henri III, et qu'il prétendait ajouter à celui d'Angoumois.- Joignapt les anciens soldats de son frère aux troupes nouvellement levées par lui, il commandait à 10,000 Gascons qui ne reconnaissaient d'autorité et de volonté que la sienne. C'était sans contredit l'un des chefs qui avaient alors le plus de disposition à tout exiger, et le plus de moyens de tout ohte-
gouvemecnenU , Sully, p. 114 A. « Le prisideol Jeannin respondit au » sieur de VUleroy par letlres du 3 mai 1S9S, du camp de Caadebec,... n que U. du Mayoe el les autres princes se plaindroient qu'il usToit D poiut eaU parlé des villes de seurelè qui'^sloieat demandées, ny n des engagemenla des domaines de provinces dont iU atiroitnt Us jou- » vernemenls, ny de les rendre héréditaires à leurs enfants, doul il » (Mayenoe) avoit aouvenl discouru avec luy. u — Villeroy, Apol. et dise., p. 189 B-193.
< Réponse de Duplesais aux propositions de Mayenne 0l des princes de la Ligue, danit les mémoires de Duplexais, 1. 1, p. 3tO. iiViendraieDt n â pli^ tarte raison les priuces du sang qui ne vooldroienl pas avoir H moins acquis en bien servant, que les aultres en faisant au pis.* — P. Cayet, I. iv, p. 3S6, 887. Bouche, HUt. de Provence, 1. X, p. 7G8 ei suiv., pour d'Épemoo.
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AUX PRINCES ET »1GNB0R8 DE SON t>AHn. CONSÉQUENCES. 333
nir. Si on lui ôtait la Provence pour l'attribuer à Nemours, il fallait le récompenser eu lui accordant un autre gouvernement,
11 n'existait alors que vingt-trois gouvernements en France. Si treize étfdent donnés aux cbefn de la Ligue et , dix aux seigneurs royaux, en toute souveraineté, de compte fait, il n'eu restût pas un seul pour Henri, et, comme le dît un contemporain , « il n'y avait désormais » rien' en France de moins roi que le roi '.» La couronne n'avait plus même le domaine des premiers Capétiens, rne-de-France et l'Orléanais. La conséquence de cette révolution territoriale était bien autre chose que la ruine de la grandeur d'un homme, que la ruine même d'une insUtution , de la royauté : c'était la destruction de l'uoilé territoriale et nationale, c'étfdt le déchirement de la France en morceaux. Et cependant le renversement de ce pouvoir central et régulateur, qu'on nommait la royauté, était à lui seul une calamité publique. En effet, il entraînait pour les masses la perte de la liberté civile : déjà du côté de la Ligue, comme du côté du parti royal, les seigneurs, ne trouvant plus de répression, inauguraient leur nouveau pouvoir féodal par les exactions et les tyrannies les plus odieuses exercées contre te peuple des campagnes.
Henri ne pouvait accepter ces conditions , donner les mains à ces désastreuses mesures. 11 consentait bien, selon l'expression de ses négociateurs, a à se couper un 0 bras pour sauver le corps. » U offrait donc d'abaudonôer à Mayenne et à ses descendants la Bourgogne en toute souveraineté. Il promettait encore d'abandonner aux principaux seigneurs de la Ligue les gouvernements dont ils étaient maîtres. Mais il refusa à Mayenne et le gouvernement de Lyonnais, Forez, Beaujolais, et la beu- 1 Uëmolreft d« Uadame DupleMÙ, p. HO.
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334 UV.n.CH.VI HBKBIBejETTELESPROPOSITIONSDGSCHEFSLKitrECaS.
tenance-géaérale. H refusa pareillenieut aux grands de la Ligue de leur accorder l'hérédité et l'exercice des droits régaliens dans les provinces ; tes rédimant aux prérogaUves et au pouvoir de gouverneurs, c'est-à-dire d'ofQciers dépendant de la couronne, et soumis au pouvoir central de la royauté '. Mayenne et les seigneurs de son parti se flattèrent que la continuation de la guem civile leur livrerait ce que Henri leur déniait. Mayenne en particulier ayant obtenu, par le-traité même entamé avec le roi, quelque relâche et quelques concessions temporaires de la p«u*t des E^pagnob, revint avec prédilection aux troubles, qui le maintenaient dans le {vemier rang, dans la royauté dissimulée de la lieutenance-géné- - raie, et qui lui promettaient de s'y affermir^ Dès le coinmencement du mois de juillet 1 592 , Henri s'aperçut qne les négociations avec les chefs de la Ligue n'amèneraicDi aucun résultat satisfaisant, et il dut chercher ailleurs les moyens de pacifiOT le royaume et de combattre l'Espagnol*.
Le dernier moyen qui lui restait étût de détacher les peuples de la Ligue de leurs chefs, de les gagner, de les attirer à lui fax son abjuratioli, et par la s^uction légitime de la paix qu'ils désiraient ardemment , tandis qu'il les pousserait à la soumission eu continuant à les presser par ses armes , et en augmentant momentanément leurs souffrances.
Le changement de religion consenti par lui l'aurait, au début de son règne, déshonoré sans profit : les peuples de la Ligue n'y auraient vu que le désir d'acheter w
> M6moiTee de Madame Duplesûe, 1. i, p. itl, 339. — Sully, c. td, p. m A.
* Mém. de Madame Dupleeaû, p. aso. — Mém. et cott. de Dnpleaeo, t. V, p. Bie, 3ST, m. lU DOte mise par avance aux deux premièrM pa^B doit être rejetée à la page 3tB et à la.fln de juin- — Villeroïi Apol. et dise., t. si, p. IB&pIOI.
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IL s'adresse aux PEDI>LBS. ira DÉLIBÉRATION SUR SON ABJORATION. 335
royaume par use apostasie , et l'auraient méprisé sans se soumettre. Maintenant, après trois années durant lesquelles il avait épuisé tout ce qu'il était possible humainement de faire par la guerre et par les négociations pour paciHer le royaume, le changement de religion paraissait à tous les hommes de bonne foi, à tous les bons citoyens, la dernière planche de salut qui restât à la France , et l'abjuration dû roi, appelée par leurs vœux, devait être reçue avec reconnaissance. Cette abjuration répugnait à sa conscience', blessait les susceptibilités de son honneur; mais aprèsunséiieuxexameu,iljugeaq)iele premier devoir d'un prince était de sauver à tout prix l'Etat dont la Providence lui avait confié le gouvernement, et il surmonta ses répugnances. Or l'abjuration était de tous les moyens le plus sur de tirer ta France de ses nombreux et pressants périls ; parce que si elle refroidissait à son égard les huguenots de France et les réformés d'Europe, avec lesquels il n'avait pu conquérir son royaume, elle lui donnait la majorité nationale, et mettait à né^t les intrigues et les cabales des partb. En effet, elle dtait à la Ligue sa raison d'être, son principe vital, ses plus puissants soutiens. A Paris et dans les villes ligueuses, il existait bien des gouverneurs, des magistrats miinicip^ux, une por- " tion de la populace, déterminés à rester ennemis du roi, quoi qu'il Ri ; mais ils étaient en minorité, et ils se partageaient d'ailleurs entre Mayenne, lés grands ambitieux, les Espagnols. La grande majorité se composait des ligueurs français et des Politiques dans le parti de la Ligue,
■ C'est ce que prouvent lea témoignages réunis de Villeroy, t. xi, p. 183 B, et de DupleMb, t. t, p. Ï3ï et euiv. La boutade : ParU vaut hien une messe, n'est pas de Henri IV, mais de Sully, ûnsi qae l'a montré M. Edouard Fourtâer, àameonUyrti àeVEsprîl dan» l'Mtloirt. Le mot : « Ce sera dimanche que je fairoy U tattlt périUeux, » est bien de Henri IV ; mais nous établirons plus laid qu'il ne prouve riea contre les sentiments sérieux et durables du roi.
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