‹ Histoire du règne de Henri IV (volume 5)Chapitre 128 sur 344 · PLAN DU ROI. TROIS PARTIS QUE PEUVENT PRENDRE NOS ALLIÉS · texte numérisé non relu

PLAN DU ROI. TROIS PARTIS QUE PEUVENT PRENDRE NOS ALLIÉS

Tandis qu'à Tintérieur la vigilante activité du roi maintenait la paix publique contre l'effort des diverses factions, et d'un bout du royaume à l'autre défendait nos frontières, au dehors sa politique cherchait à la France, dans les alliances maintenues, rendues plus efficaces, étendues à de nouvelles puissances, des appuis et des moyens de résistance contre la persistante et redoutable attaque de Philippe IL

Une ligue entre la France, l'Angleterre , la Hollande mettant franchement et intégralement leurs forces en commun ; faisant agir leurs armées combinées tantôt à la frontière de Picardie, tantôt dans les Pays-Bas; conviant par cette conduite résolue et par ces premiers succès les protestants d'Allemagne, les couronnes du Nord, un peu plus tard les Etats d'Italie, à entrer dans une vaste coalition, une pareille ligue devait ruiner à jamais les projets de monarchie universelle de l'Espagne, l'abaisser sans retour, assurer à la moitié de l'Europe en même temps qu'à la France, l'indépendance et une paix' durable. C'était là le projet de Henri IV, exposé par ses ambassadeurs*.

Des secours limités et précaires , fournis à la France par l'Angleterre et la Hollande, des diversions, quoique insuffisantes, opérées par ces puissances, devaient aider notre pays à sortir de la périlleuse situation où il était engagé, sous la condition que le roi et la nation fissent un effort suprême, et que cet effort fût heureux.

La paix conclue par l'Angleterre et la Hollande avec

1 Propositions faites à la Royne par les sieurs de Bouillon et de Sancy, ambassadeurs de Henri iV, p. 1155. « Quand les princes d'Aile- » magne verront que par ceste ligue, et par les forces conjoinctes du » Roy, de vous, et des Pais-bas, nous serons déjà forts et puissans pour » attaquer nos ennemis, ils joindront volontiers leurs xforces aux nostres, » y estans desjà joincts d'aflfection et d'iuterest. Les princes d'Italie » feront de mesme. »

216 LIV. V. GH. Vil. RAPPORTS DE Lk FRANCE, DE L'aMGLETBRRB,

l'Espagne, séparant leur cause de celle de la France, dans le cours de ses revers, exposait notre pays à la honte d'une paix désastreuse; ou lui imposait une résistance désespérée, qui en supposant même l'issue heureuse, devait, pour une longue suite d'années, le laisser dans un état d'épuisement complet et de décadence.

Pour arriver à la pleine intelligence du traité d'alliance offensive et défensive conclu au mois de mai 1596; pour bien juger de la politique de la France, de l'Angleterre, delà Hollande, depuis la formation de cette ligue jusc[u'au traité de Vervins, il faut d'une part examiner quels étaient les rapports entre les trois puissances, et leurs relations avec l'Espagne au moment où elles s'unirent. Il faut, d'une autre, bien préciser les obligations contractées par les coalisés aux termes du pacte qu'ils souscrivirent. C'est ce que nous allons essayer de faire en recourant aux actes et instruments publics, à la correspondance da roi et de ses ministres, à l'exposé de ses ambassadeurs.

Nous avons vu qu'au mois d'août 1593, Henri IV et Elisabeth avaient signé à Melun une convention aux termes de laquelle les deux souverains s'étaient engagés à ne traiter ni de paix ni d'aucun accord avec le roi d'Espagne, que du consentement l'un de l'autre. La condition imposée au roi emportait, de la part d'Elisabeth, l'obligation de fournir à son allié les moyens de faire têle à ses ennemis et de soutenir la guerre. Cette obligation était devenue plus étroite pour elle depuis qu'elle avait promis au mois de janvier 1595, au moment de la déclaration de guerre à Philippe II, d'opérer avec les Hollandais sur le continent de si puissantes diversions qu'elles occuperaient toutes les forces de l'Espagne, et donneraient un libre cours au progrès des armes du roi *. Elisabeth et ses ministres n'avaient tenu aucun compte de ces

» Voir ci-dewus l. IV, c. I, t. I, p. 503, 504 ; et 1. V, c. I, t. Il, p. 5,6

DE Lk HOLLANDE ENTRE ELLES ET AVEC L*ESPAGNE. 217

engagements. Dans le but et dans Tespoir d'affaiblir et d'abaisser la France, en la laissant seule aux prises avec l'Espagne, ils nous avaient retiré, au commencement de 1 595, jusqu'aux faibles et insuffisants secours qu'ils nous avaient précédemment fournis. Entre l'attaque de Cambrai et la prise de la citadelle de Calais le 27 avril 1596, l'inaction de l'Angleterre avait été pour moitié dans nos pertes. Il était clair que le roi était relevé, par ce refus calculé de secours, de toutes les obligations contenues pour lui dans le pacte du mois d'août 1593. Elisabeth cependant continuait à prétendre qu'il était lié par la lettre de ce traité, et par sa parole, à laquelle il s'était imposé la loi de ne jamais manquer ; elle se réclamait de l'une et de l'autre auprès de ses ambassadeurs * . Le roi maîtrisait ses justes ressentiments : sa politique apportait un soin infini à empêcher que les liens qui unissaient les deux puissances, déjà relâchés, ne se rompissent tout-àfait, n sentait que si les Anglais l'abandonnaient sur le continent, ils faisaient ailleurs une utile diversion en sa faveur, occupaient une partie des forces de l'Espagne, alors qu'ils interceptaient ses galions lui apportant les tributs de l'Amérique; qu'à la fin de 1595 et au com-

1 Discours de la négociation des sieurs de Bouillon et de Sancy en Angleterre, dans les œuvres de Du Vair, p. 1145. Harangue de Sancy à la reine d'Angleterre le dimanche 19 mai 139G. « il y a des gens au o Conseil du roy qui ne faudroient pas, Madame^ de nous dire : Eh I» quoi vous ne nous rapportez que des paroles, et vous savez bien » que, depuis trois ans, la reynenenous donne autre chose, et que depuis » qu'elle a veu la fortune du Roy se rendre plus favorable, elle luy a » dénié tout secours. » Dans les trois ans, Sancy ne compte pas le secours envoyé sous la conduite de Norris, parce qu'il a été retiré. — Propositions faites à la Reyne par les sieurs de Bouillon et de Sancy, p. 1156. a Vous nous dites que nous avons promis de ne nous point » accorder avec le roy d'Espagne, «/ que quand mesme vous nenous secour- » ret point , now le devons faire. Geste obligation là de nostre part » n'emporte-trelle pas une condition de la vostre : sçavoir est que j» vous donniez le moyen de subsister et soustenir la guerre ? »

218 LIV. V. eu. vu. LE PEUPLE EN HOLLANDE DISPOSÉ Â LA PiCtx.

mencement de 1596, Drack emportait la ville de Nombrede-Dios, et près de Tîle de Pinos combattait la flotte de Philippe II «.

La Hollande était sous le protectorat de TÂDgleterre par les traités, et dans sa dépendance, par la crainte que lui inspirait pour son commerce et pour sa sûreté la puissance navale de sa redoutable voisine; par sa dette exigible ; par les trois villes de Ramekens, La Brille, Flessingue, qu'elle lui avait engagées ; par les secours de troupes qu'elle en recevait. Elisabeth usait durement à l'égard des Hollandais de son titre et de son autorité de protectrice. Ses ministres ne leiur reconnaissaient pas la qualité d'État indépendant et souverain ; leur contestaient le droit de transaction avec les étrangers ; prétendaient que placés sous la protection de la reine, ils ne pofUvaient se porter à aucun traité qu^avec elle et sous elle. Irritée du secours qu'ils avaient fourni au roi depuis le mois d'octobre précédent, parce que ce secours contrariait sa politique à l'égard de la France, elle avait traité et puni cet acte comme une infraction à leur devoir et à leurs obligations envers elle. Elle avait d'abord réclamé avec menaces l'énorme somme qu'ils lui devaient : peu après, au 7 avril, elle avait annoncé la résolution de leur retirer le contingent de troupe^u'elle leur avait prêté jusqu'alors, pour les contraindre à reprendre eux-mêmes les régiments qu'ils avaient envoyés au camp de LaFère *. f^e mécon-

' Ferreras, XV part., t. X, p. 101, 102.

* Discours de la uégocialion, p. U46, 1173. « Le grand-trésorier » ne vouloit pas reconnoistre ceux du Pays-Bas en ce rang de princes, » ni permettre qu'ils traitassent à part, attendu qu'ils estoient sous la » protectiou de la Reyne, aùis qu'ils se portassent avec elle et sous » elle au traicté. » Lettre Miss, du 7 avril 1596 à la reine d'Angleterre. « Pour COU) poser et renforcer vostre armée vous avés retiré vos gens M de guerre qui estoient à la solde des Estais des Proviuces-Uuies » des Pays-Bas... Nous nous voyons frustrez de Tassistance des dicte )) Eslats, lesquels affoiblys des dicls gens de guerre, seroieut contraincte

POMTIQUE ET AVANCES DE PHILIPPE 11 A L*ÉGARD DE LA HOLLANDE. 2l9

tentement voisin de rinimitié d'Elisabeth, le tiraillement où ils se trouvaient entre l'Angleterre et la France, n'étaient pas le seul côté pénible de la situation des Hollandais. L'occupation de Dunkerque par les Espagnols, depuis le traité de Cateau-Cambresis, avait gêné et restreint leur commerce : ils craignaient de perdre celui de la Flandre et de l'Espagne, qui avait subsisté jusqu'alors, malgré leur révolte et leur guerre contre le roi catholique, à cause des avantages qu'y trouvaient les deux nations. Le peuple en Hollande était las d'une guerre qui se prolongeait depuis tant d'années, à laquelle il ne voyait pas de fin, et qui avait cessé d'être productive pour lui de conquêtes et de gloire : la campagne de 1595 avait été une suite d'entreprises manquées ou de revers, et en 1 596 les armées de la république étaient réduites à se tenir sur la défensive *. Depuis dix-huit mois, Philippe II avait travaillé sans relâche à amener les Hollandais à une suspension d'armes , mêlant aveb adresse les avances et les séductions aux menaces et aux moyens de contrainte. A la fin de 1594, en envoyant le cardinal Albert prendre le gouvernement des Pays-Bas, il avait tout-à-coup relâché les nombreux vaisseaux des Hollandais détenus dans les ports de l'Espagne et du Portugal , annoncé que leurs navires pourraient désormais librement commercer dans ses États, promis à cette fin de délivrer passe-port à tous ceux de leurs marchands qui le demanderaient. Tout cela

» de révoquer ceux qu'ils nous ont envoyés, et encore se tenir cette D année sur la deffensive... Je vous prie, Madame, de surseoir les ré- » soluUons et entreprises juqu'à ce que vous avés oy le sieur de Sancy. » * Discours de la négociation. Propositions faites à la Reyne par les sieurs de Bouillon et de Sancy, p. 1163, et ad vis sur la Constitution de TEstal d'Angleterre, p. 1170. « Avec Donquerque le commerce leur » a esté fort incommodé.... Les Holandois et Zelaudois ont attiré tout » le trafic à eux, et bien que la guerre d'Espagne soit à leur occasion, » il n^y a qu'eux qui y trafiquent.... Ces peuples là sont las d'une » longue guerre, en laquelle ils ne voyent point de fin. »)

Page 1