DÉSASTREUSE NÉGLIGENCE DU GOUVERNEUR ET DES HABITANTS
Bosme, distant d'Amiens seulement de deux petites lieues, pour qu'il pût se joindre aux habitants, augmenter leur force et secourir la place au premier danger *,
Au moment même où il était occupé des préparatifs contre Arras et T Artois, Hemantello de Portocarrero, gouverneur de Dourlens pour les Espagnols, formait le projet de surprendre Amiens. Du temps que cette ville était engagée dans la Ligue, il s'y était rendu plusieurs fois : depuis il Tavait encore visitée déguisé en capucin, et il en avait reconnu avec soin l'intérieur et les environs. Il fut guidé de plus par les avis et les conseils de quelques ligueurs français réfugiés aux Pays-Bas, qui étaient en rapport avec des traîtres de leur opinion restés dans Amiens : il noua des intelligences avec ces derniers, du nombre desquels était secrètement le maire *. Ainsi Ton retrouve le parti de la Ligue dans le dernier désastre de la France , et pactisant comme toujours avec l'étranger. Un scélérat, nommé Dumoulin, banni de la ville pour ses crimes et ruiné, cherchant l'impunité et l'occasion de réparer ses affaires, avait informé Hemantello que la garde faite aux portes par les bourgeois avec soin pendant la nuit, l'était négligemment durant le jour, temps où l'on ne croyait pas avoir à redouter les entreprises de Tennemi. Contrairement aux intentions formelles et aux prescriptions du roi, le gouverneur Saint-Paul et les échevins n'avaient pas tenu la main à ce qu'un nombre suffisant de bourgeois fût sans cesse sous les armes, et ils ne lessurveillaient pas dans leur service pendant la durée des gardes. Dès que Hemantello eut reconnu qu'une
« Sully, OEcon. roy., ch. 73, p. 243, 244. — P. Cayet, 1. IX, p. 758
— Matthieu, 1. Il, p. 2t8. — D'Aubigaé, t. Ill, 1. IV, c. 16, p. 388.
« P. Cayet, 1. IX, p. 758 B. — D'Aubigné, t. III, I. IV, c. xvi, p. 387.
— Le père Daire, daus son histoire de la ville d'Amiens, 1. 1, p. 348, 351, 854, 577, prouve, par les manuscrits, et par la lettre des échevins au roi du 24 janvier 1599, la trahison du maire nommé Famechon.
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surprise était po6sible,'il demandaau cardinal Albert, gouverneur des Pays-BaSy les forces nécessaires pour rexécuter, luiremQntrantque c'était le moyen de détourner sur Paris les dangers qui menaçaient Arras, et de mettre à couvert les pays de la domination du roi d'Espagne. Le cardinal envoya les ordres, et fit les dispositions voulues pour la réussite de l'entreprise. Quatre mille fantassins et sept cents chevaux, partis des diverses garnisons des places occupées parles Espagnols enPicardie, se réunirent sous la conduite d'flemantelloy aux environs de Dourlens, le 10 mars. Il les fit marcher toute la nuit vers Amiens, et le matin, avant le jour, il arriva avec eux aux environs de la ville. D fallait dérober au gouverneur et aux habitants la connaissance de l'approche de ces forces. Au dehors 9 il distribua sur tous les chemins des soldats qui arrêtèrent les passants , et les empêchèrent de porter aucun avis à Amiens ; au dedans, le maire, son complice, ne mit aucune vedette à l'hàtel-de-ville et à la tour du Be&oi.
Hernantello partagea et échelonna ses troupes dans l'ordre suivant. Il enjoignit à deux de ses capitaines de conduire deux cents arquebusiers près de la chapelle de Saint-Montan qui était à une portée de mousquet des murailles, et de les embusquer dans des haies et dans des ruines : ce corps était destiné à soutenir ceux qui devaient tenter de s'emparer de l'une des portes de la ville. Hernantello se posta avec le gros de son infanterie, près de l'abbaye de la Madeleine, située à un quart de lieue d'Amiens : il cacha non loin de là sa cavalerie dans une vallée, au milieu d'uue saussaie. Le matin, entre six et sept heures , les portes de la ville s'ouvrirent : dès qu'un signal l'en eut informé, il commença l'exécution. Par son ordre, quarante soldats déterminés, parlant français, et arrivant par divers chemins, se présentèrent à la porte
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Montre-Écu *. Us étaient déguisés en paysans, vêtus de longues saies de drap et de toile à la mode du pays, sous lesquelles ils tenaient cachés des pistolets et des poignards. Quatre d'entre eux conduisaient un chariot où l'on avait entassé de forts échalas que recouvrait une quantité de foin et de paille. Les autres soldats étaient chargés de hottes, de corbeilles, de sacs remplis de pommes et de noix, qu'ils feignaient de porter au marché. Par suite d'un vicieux usage, toléré avec une souveraine imprudence, les bourgeois aisés envoyaient les pauvres faire la garde à leur place, moyennant une légère rétribution, et il ne se trouvait alors à la porte Monlre-Écu qu'une vingtaine d'habitants, la plupartindigents, vieux ou invalides. Quand les soldats déguisés virent le chariot arriver près de la porte, l'un d'eux feignant de recharger son sac sur ses épaules, en délia adroitement l'ouverture, et les noix qu'il contenait se répandirent à terre. Les bourgeois de garde se précipitèrent pour les ramasser, avec des paroles de moquerie pour la maladresse du prétendu paysan. Cependant le chariot étant arrivé sous la voûte de la porte h l'endroit où était suspendue la herse, Tûn de ceux qui conduisaient l'attelage coupa les traits de chevaux , afin que par ce moyen le chariot restât en place. Au même moment, un autre tira un coup de pistolet, signal convenu pour faire avancer la première embuscade, laquelle devût donner un pareil signal à la seconde, et celle-ci à la troisième. Tous les soldats mettant alors la main aux armes se précipitèrent sur les bourgeois , tuèrent les uns, blessèrent et dispersèrent les autres, et s'emparèrent du corps de garde. Aux cris des blessés, la sentinelle qui était pla-
^ Cette porte, enclavée aujourd'hui dans la citadelle, avait été ainsi nommée, soit parce qu'elle avait été construite sur remplacement d'une ancienne fabrique de monnaie, soit parce qu'elle avait reçu Técu de France entouré d'une devise. ( Le P. Daire, Histoire de la vjlle d'Amiens, 1. 1, p. 484, Paris, Delaguette, 1757, in-4».)
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cée au haut de la porte, coupa la corde de la herse, s'efforça de l'abaisser et de fermer l'entrée de la ville ; mais la herse en tombant trouva Tobstacle du chariot, ne pat descendre jusqu'à terre, et livra passage des deux côtés aux assaillants. Les habitants voisins de la porte tentèrent tout aussi vainement de la défendre. Les deux cents soldats de la première embuscade , pi'omptement accourus, se joignirent aux premiers attaquants, accablèrent sans peine les bourgeois et demeurèrent maîtres de la porte. Quelques-uns d'entre eux se détachèrent pour monter sur le haut de cette porte, massacrèrent la sentinelle, relevèrent la herse, et ouvrirent le passage à la masse des forces espagnoles.
Hernantello ne tarda pas à paraître à la tête de toute son infanterie et de deux compagnies de sa cavalerie. Il marcha droit vers la grande place, dans le dessein de s'établir au cœur de la ville, et de hâter l'occupation en la faisfint rayonner autour de ce point central. L'étranger était dans la place, mais il n'en était pas maître, et les moyens de salut manquèrent peut-être moins à Amiens qu'ils ne furent perdus. A là première nouvelle de l'entrée des Espagnols, un certain nombre de bourgeois se réunit en armes au Bloc, sur le ruisseau des Tanneurs : un rassemblement plus considérable se forma près des portes de Beauvais et de Noyon : ces portes étaient situées i Textréniité de la ville opposée à celle par où l'ennemi venait de pénétrer, et il ne parvint à s'en saisir qu'une lieure plus tard. La conduite que le gouverneur, le comte de Saint-Paul , avait à suivre, était dès lors tracée. Il devait, avec les gentilshommes de sa suite, se mettre à la tête des bourgeois disposés à la résistance ; rallier ceux qui s'étaient réunis autour des portes de Beauvais et de Noyon ; se barricader avec eux dans ce quartier de la ville et disputer le terrain aux Espagnols ; appeler à son aide