RIGUEURS DES ESPAGNOLS : IMPORTANCE DU BUTIN FAIT PAR EUX
Amiens. II se retira alors à Âbbeville, laissant les Espagnols pleinement maîtres de leur conquête K flemantello usa de la victoire, sinon avec cruauté , du moins avec une impitoyable rigueur. Il contraignit les habitants à lui apporter leurs armes qu'il fit enfermer : dès qu'il n'eut plus rien à craindre, il donna toute licence à ses soldats. Le pillage des maisons dura trois jours : les habitants, quoique dépouillés jusqu'à la chemise, comme disent les histoires locales, furent mis à rançon, et cruellement traités jusqu'à l'entier payement. Hemantello s'empara en outre des denrées apportées dans Amiens par les marchands de toutes les provinces du royaume, et par ceux des Pays-Bas, qui fréquentaient ce marché. Le butin fut estimé à un million d'écus, trois millions de livres de ce temps-là, près de onze millions d'aujourd'hui : une partie de cette riche proie fut envoyée à Arras. Cette perte n'était ni la seule , ni la plus sensible qu'eût essuyée la France. En s'emparant d'Amiens, Hernantello s'était saisi en même temps de la caisse militaire, de l'artillerie, des munitions , des vivres, amassés par le roi pour l'attaque de l'Artois. Le royaume avait perdu tout son matériel pour la guerre du Nord : l'Espagnol avait trouvé dans sa conquête les moyens de la défendre ; la guerre pour lui nourrissait la guerre^.
* On voit par Cheverny, p. 55î A, et par P. Cayet, 1. IX, p. 759 B, que le comte de Saint-Paul séjourna quelques jours à Corbie ; par la Lettre missive du 12 mars, t. IV, p. 698, et par l'histoire des Mayeurs d*Abbeville, qu*il se retira ensuite à AbbeviUe.
* Pour ces trois paragraphes relatifs à la surprise d'Amiens, voir : Thuanus, 1. CXVIir, § 6, t. V, p. 674, 675. — P. Cayet, 1. IX, p. 758- 759. — La petite chronique de. Flandre. — Cheverny, Mém., t. X, p. 551-558, coll. Michaud. — P. Matthieu, 1. U, p. 228. — D'Aubigné, t. ni, l. IV, c. 16, p. 886-388. — Dupleix, Hist. génér. de France, t. IV, p. 811, Paris, Sonnius, 1632, in-fol. — Davila, 1. XV, t. UI, 2« part., p. 98, 94. — BenUvoglio, 1. XX, t. IV, p. 71, 72,75-81. — Lettre du roi au Connétable du 12 mars 1597, et aux eschevins et habitants de la ville d* AbbeviUe du 25 mars, t. IV, p. 697, 698, 721.—
312 LIV. V. en %. DANGERS DE LA FRANCE AU DEHORS.
Quatre-vingts habitants, en donnant leur vie, avaient sauvé leur honneur personnel ; mais celui de leur ville et de leurs concitoyens avait péri. Les bourgeois d'A* miens avaient donné la triste contre-partie de rhéroîqoe conduite de la bourgeoisie de Bourgogne. Il était impossible de faire plus sottement, et plus lâchement, au moins en masse, un plus grand mal à la France. Hemantello écrivait au cardinal Albert et à Philippe D qu'Amiens désormais servirait de borne au pays d'Artois, comme il avait fait jadis au temps du duc Philippe de Bourgogne, et que la prise de cette ville rendait Paris frontière *. Les Espagnols, déjà maîtres de six places dans la Picardie et dans le Boulenois, venaient d'enlever une grande ville réputée imprenable, que le roi lui-même appelait le boulevard de la France^ D'un côté, ils paraissaient au moment de con^ quérir sans résistance toute la partie de notre territoire entre les Pays-Bas et la Somme. D'un autre ^ ils pouvaient fair» des courses jusqu'aux portes de Paris, attaquer la capitale elle-même, et s'avancer en armes j usqu'au centre du pays. Jamais, depuis le commencement de la rivalité entre la France et la maison d'Autriche , ils n'avaient été ni établis si avant dans le royaume, ni si menaçants. A ces dangers du dehors, se joignaient les graves embarras de la situation intérieure. Le duc de
Le P. Daire, Hist. de la ville d'Amiens, t. 1, p. 350-354, pour quelques détails tirés des maQuscrits existants à Amiens, des registres de la ville, des registres du bailliage. — La carte de Cassini dans son Atlas général de France n^ 20, et la carte du dépôt de la guerre. — Il y a divergence sur plusieurs circonstances entre les bistoriens originaux. La lettre du roi, écrite le iî, le lendemain de la surprise d'Amiens, et sur les premières nouvelles, contient une inexactitude : elle porte que le comte de Saint-Paul resta plus d'une beure et demie h Amiens après l'entrée des Espagnols. Les historiens contemporains, qui ont eu le temps de vérifier les faits, témoignent d'une manière contraire ; ils disent : « Le comte de Saint-Paul , qui ostoit alors do- » dans, n'eut loisir que de se lever et passer Todu. » (La Somme.) » P. Gayct, 1. IX, p. 759 13. — Mattbieu, 1. II, p. 229.