AVIS OPPOSÉS DE BIRON ET DE MAYENNE
tement à travers le pays. Le roi alla reconnaître en personne son armée, et par l'envoi de forts détachements, mit à l'abri de ses entreprises Pontdormy et Pecquigny, deux localités qui avaient des passages sur la Somme, et dont l'occupation aurait grandement incommodé l'armée royale. Prévenus dans ce dessein, les Espagnols campèrent et passèrent la nuit du 14 aux environs de Fabbaye de Bertaucourt : là ils firent une décharge générale de leur artillerie pour informer la garnison d'Amiens qu'ils venaient à son secours, et pour l'avertir qu'elle eût à se tenir prête à une sortie *.
Le roi, de retour à son camp, délibéra avec le maréchal de Biron et le duc de Mayenne sur le parti qu'il y avait à prendre. Biroa proposait de réunir en masse tous les corps de la cavalerie française, et d'aller en rase campagne attaquer celle des Espagnols. H prétendait que notre cavalerie remportant par le nombre et la valeur'des hommes, par la bonté des chevaux, l'on devait compter sur une victoire assurée : il ajoutait que par cette manœuvré, le roi écarterait l'ennemi de son infanterie sur laquelle il avait peu à compter. Le conseil de livrer bataille donné par Biron était complètement d'accord avec le désir et l'espoir des Espagnols qui, si Ton en venait à une action générale, ne doutaient pas de la victoire. On verra bientôt comment le maréchal s'entendait si bien avec eux. Le duc de Mayenne combattit énergiquement cet avis. U représenta qu'on connaissait mal la force des ennemis; qu'en hasardant la cavalerie seule contre une puissante armée composée de vieux soldats, on l'exposait
* Davila, 1. XV, t. UI, î« partie, p. 116 (et non 106) et p. 118. — Discours véritable, p. 5. « Le lendemain quatorzième, Sa Majesté... » pourveut à la seureté des lieux de Pecquigny et dudit Pontdormy, » qui sont passages sur la rivière de Somme... dont estans maistres^ » ils pouvoient grandement incommoder l'armée de Sa Majesté. »
380 LIV. V. GH. X. ORDRE DANS LEQUBL S*AVANCB L'ARMÈE ESPAGNOLE.
à recevoir quelque funeste échec, qui entraînerait la défaite de l'infanterie abandonnée à elle-même, et par omh séquent la perte de l'armée, la perte des quartiers et des travaux infinis que les troupes s'étaient imposés pour les fortifier ; que c'était hasarder le royaume sur un coup de dé. L'objet que Sa Majesté s'est proposé, ajouta-t-il, n'est pas de rassembler la France entière pour faire un vaio défi à l'Espagnol, mais de recouvrer Amiens. Puisque le roi peut y réussir, sans se commettre avec sa fortune, dont les revers sont surtout à craindre dans les batailles, il est imprudent de s'y exposer. Le roi ne doit pas perdre l'avantage de ses retranchements : il doit y attendre l'ennemi, et croire ou qu'il n'osera les attaquer, ou qu'il ne les attaquera (pi'avec perte et avec honte. Henri se détermina par cet avis, et confia au duc de Mayenne la défense des retranchements ' .
Le 15, de grand matin, les Espagnols quittèrent leur logis de Bertaucourt, passèrent à Vignacourt, puis gagnèrent les bords de la Somme, un peu au-dessous de Pecquigny, situé sur la rive opposée et à trois lieues d'Amiens : en côtoyant la rive droite de la rivière, ils marchèrent droit sur les quartiers des Français -. L'armée espagnole s'avança dans l'ordre formidable que lui avait appris le prince de Parme. La cavalerie, répartie en plusieurs escadrons, ouvrait la marche. Venait ensuite Tinfanterie, partagée en trois divisions, l'avant-garde, le corps de bataille, l'arrière-garde. Les corps des deux premières divisions étaiient disposés de manière à se former au premier ordre en bataillons carrés. L'artillerie était placée à la tête de l'infanterie : elle était masquée par les
1 Davila, 1. XV, p. 116, 117. — Bontivo-îlio, 1. XX, t. IV, p. 119, W de la troductiou.
• Discours ^rilabie, p. 5. — Advia très notable et très véritable par UD proche de la personne du Roy dans Lestoile, p. 287 B. — Thuanos, 1. CXVIII, § li, p. 68i, 688.
LE ROI ATTEND L*BNNEM1 DANS^ SES LIGNES. 38i
escadrons de la cavalerie qui la précédaient, et qm en se séparant des deux côtés, donnaient un libre jeu aux décharges des canons. La rivière couvrait la droite de l'armée de l'archiduc, et les chariots qu'il avait disposés en trois longues files, protégeaient sa gauche. Ces chariots, au nombre de six cents, que liaient les uns aux autres des chaînes de fer, étaient défendus par cinq cents arquebusiers, placés dans les intervalles laissés de distance en distance : ils formaient à la fois des remparts mobiles pour l'armée durant sa marche, et des retranchements pour son camp, partout où elle s'arrêtait : ils étaient chargés de bateaux et de pontons pour passer les rivières qui se rencontreraient sur la route, avec des munitions de guerre et des vivres destinés à Amiens. Le comte de Mansfeld, vieux guerrier âgé de quatre-vingts ans et porté en litière, remplissait les fonctions de mestre-decamp général de l'armée : il servait de conseil à l'archiduc, avec le duc d'Arschot et l' amirauté d'Arragon *.
Le roi, résolu à attendre l'ennemi derrière ses lignes, fit toutes les dispositions en conséquence. Il n'envoya hors du camp que la cavalerie légère commandée par le survivant des frères Montigny, et soutenue par le corps du duc de Montpensier : il enjoignit à cette cavalerie de n'engager aucune action générale ; de se borner à observer, à harceler, à fatiguer l'ennemi. H laissa trois mille hommes pour garder les tranchées et repousser les sorties des assiégés. Il distribua une partie de l'infanterie dans les forts : il en posta une autre partie en dedans et au pied
« Davila, 1. XV, p. 116, 117. — Bentivoglio , 1. XX, t. IV, p. tl6, 117 de la traduction. — P. Cayet, I. IX, p. 768 B. — Thuanus, l. CXVIII, § 12, p. 682, 683. — Pour deux détails importans : Le Discours véritable, p. 6. « Les ennemis ayant mis leur canoo à la teste de leur infan- » terie. » — D'Aubigné, 1. IV, ch. 17, p. 89S. « Pour les charges de la » cavalerie et à chaque moustache du front quatre canons» que deux » troupes de cavalerie descouvroient à propoi* »
38^ LIV. V. GH. x: DISPOSITIONS FAITES PAR LE ROI POUR REPODSSUI
(les retranchements, et il enjoignit à la grosse cavalerie de se mettre en bataille derrière elle pour défendre les lignes. Il prescrivit à de Born, qui commandait rartillerie depuis la mort de Saint-Luc, de former à la hâte une redoutable batterie, d'épier le moment où Tannée espagnole pandtrait sur une hauteur qu'elle avait nécessairement à franchir pour arriver jusqu'au village de Longpré, et d'ouvrir alors contre elle le feu le plus cx)ntinu et le plus nourri. 0 ordonna au connétable de demeurer dans le camp, et à tous les princes et officiers de la couronne de se tenir près de leurs régiments*. Les préparatifs terminés pour recevoir Tennemi sur la rive droite, le roi s'occupa aussitôt de prévenir ses entreprises sur la rive gauche et au midi d'Amiens. Il quitta le camp, passa le pont établi au-dessous de Longpré, qu'il pourvut de nouveaux moyens de défense, et à la tête d'un corps de cavalerie, alla dans la direction de Pecquigny, observer la marche de Tarmée de l'archiduc au-delà de la rivière , pour traverser ses mouvements et ceux de ses lieutenants. Quand les Espagnols furent arrivés au village de Saint-Sauveur, rarchiduc détacha le comte de Buci|uoy avec un cx)rps de deux miUe hommes d'élite, conduits par quatre cents officiers. Il lui ordonna de jeter un pont volant sur la Somme et de tenter d'introduire ce secours et des vivres dans Amiens, par
» p. Gayet, 1. IX, p. 768, 769. — Duvila, I. XV, t. III, «• parUe, p. 118. — Discours véritable, p. 6, 7. « Le sieur de Montigny esloil » logé sur railveiiiie d(> l'armée de Sa Majesté... Sa Majesté commanda » à M. le luaresclial de Biron de faire venir toutes les coiupasDÎes de » cavallerie, ot faire sortir les rei^imcns do g»^ns de pied à la place de » bataille, et y loger une partie de l'artillerie, après avoir donné ordre » à la seureté des tranchées contre la ville... ordonnant à M. le conn ucstabln de demeurer dans le cauip^ et à tous les princes et officien » de la couronne de se tenir ptès de leurs régiments. » — Thuanaf^ 1. GXVlli, § 12, t. V , p. 683. « Tormeutariis , quibus Bornius, post » Sanlucii mortem praeerat, acceleran* jussis , ut hostem tumaionn » oppositum, qua Lougumpratum veuientibus traiiseundum erat aope* » rautem, crebra displotione infestaret. »
l'ennemi sur les deux f^IYES DE LA SOMME. 383
le côté méridional de la ville et la pbrte de la Hautoye ou de Beauvais, tandis que lui-même, avec le gros de son armée, se porterait sur le camp français. Bucquoy exécuta la première partie de ses instructions, et s'établit avec sa division au village d'Ailly, sur les bords de la Somme. On a vu que le roi avait depuis plusieurs mois disséminé des détachements entre Pont-de-Mez et Saint- Acheul, pour repousser les courses de la garnison, et la priver des fourrages et des vivres qu'elle tirait de ce côté de la campagne. Il réunit ces troupes aux éhvirons du village d'Ailly, les renforça de bon nombre de gens de cheval et de pied appelés du camp, et commanda au sieur Saint-Denis Maillot de s'opposer à tout mouvement en avant des Espagnols, et de les empêcher de gagner Amiens. L'accomplissement des devoirs de chef d'armée, tout du moins donne à le croire, fut la seule vraie cause de l'absence momentanée que le roi fit du camp : elle est formellement attestée par deux témoins oculaires *. Contrairement à cela, on lit dans d'Aubigné : « Je ne puis > cacher que le Roy, pour monstrer à ses capitaines com-
i Discours yéritable, p. 7, 8^ 9, 15 à la fin, 16. Ou lil à la page 7 : « Sa Majesté passa la rivière au pout de Longpré , qu'elle avoit fait » accomoder avec quelques compagnies de gens de cbeyal et de pied, » et ayant laissé celles-ci au dit pont pour la seureté d*iceluy, elle » alla elle mesme, avec la cavalerie, recognoistre la façon de laquelle » les ennemis marchoient, se défiant tousjours qu'en faisant parade » de leur armée, ils feroient passer la rivière à deux ou trois mil » hommes de pied pour jetter dedans la ville. » — Ad vis très-notable et très-véritable d*un proche de la personne du Roy , dans Lestoile, p. 287 B. (( Les ennemis s'arrestèrent près le village de Saint-Sauveur, » et envoyèrent deux mille hommes de pied gagner la rivière de là, » auprès du village d'Ailli : elle ne leur fut nullement disputée, quoi- » qu'il y eut force de gens de pied là, lesquels pensèrent faire plus de » service au Roy , Tallans joindre pour combattre auprès de luy. Le » Roy sur ces entrefaictes, faisant contraire jugement, au li>^u de rece- » voir les gens de guerre qui l'alloient trouver, leur fait faire ferme, » et fait passer Teau, pour les renforcer, à bon nombre de gens de i guerre, de cheval et de pied. »