LIV. V. CH. X. HENRI ATTEND LA DÉCISION D'ELISABETH
Ce partage chez le roi et chez ses ministres, entre les dispositions à la paix et les dispositions à la guerre, subsiste et dure pendant tout le temps de l'ambassade de de Maisse, du 2Ï novembre 1 597 au 1 9 janvier 1598 ^ Cette incertitude se marque en termes formels, et dans la lettre que Villeroy écrit à de Maisse le 2 décembre ; et encore dans celle du 20 décembre, que Henri adresse lui-même à son ambassadeur, et où Ton trouve le passage suivant :
t Je ne puis sur votre dépêche prendre un parti et une réiohUimjmt le présent^ et avant que d*attendre celle que la rein« vous déclarera sur votre proposition, laquelle je vous prie de continuer solliciter et poursuivre sans interruption, afin que j*en sois éclairci au plustAt*. »
De Maisse reçut quatre audiences d'Elisabeth, les 8, 15, 24 et 31 décembre ^. Dans les trois premières, la reine par des divagations calculées, par des doutes élevés
1 De Maisse partit de Rouen pour son ambassade le 24 noyembre 1397^ arriva A Londres le 2 décembre, retourna en France et arriva i Dieppe le 19 janvier 1598.
* Manusc. de l'ambass. de de Maisse : 1" pour la lettre de Villeroy à de Maisse, du 2 décembre 1597, fol. 57. « Le légal et le général des » Cordeliers pressent une conférence de nos députez avec c-eux du » roy d'Espagne , comme le seul moyeu d'advancer et couclurre le >» dict traiclé qu'ils poursuivent. Mais nous ne précipiterons rien atten' » dans toujours les intentions de la roi/ne, et les députez des dits Eitatt » (les Holbnidais). » t° ]iour la lettre de Henri k de Maisse du 20 déc»imbre, fol. 116 verso, 117. — Silleiy, l'un des négociateurs de la paix de Vervius, témoigne que le roi et ses ministres ne voulurent prendre aucune résolution avant d'avoir été informés par de Maisse de celle du Conseil d'Angleterre. Il dit, p. 147, 148, en parlant des négociations avec les ministres espagnols et les agents du pape médiatf^ur : « Il falloit que, sans monstrer ([u'on eust volonté de différer, » ou pust avoir le reiour de M. de Maisse. »
3 Journal manusc. de de Maisse, fol. 231 etsuiv.; 25G et suiv.; 283,284. Le Journal de de Maisn; est distinct de VAmhassade. Dans le volume qui les contient , l'ambassade occupe du feuillet 1 au feuillet 204 ; le journal remplit du feuillet 208 au feuillet 421. On trouvera l'exposé plein d'intérêt et de détails curieux de ces quatre audiences, dans l'ouvrage de M. Prévost-Paradol, Elisabeth et Henri IV, ch. Vlll, IX, X, p. 14!i, 155, 168, 180.
DE HAÏSSE LUI EXPOSE LES DESSEINS ET LES BESOINS DU ROI. il 7
à dessein tantôt sur la bonne foi de Philippe II et de Tarchiduc, en proposant la paix, tantôt sur la valeur des pouvoirs de leurs négociateurs, empêcha l'ambassadeur d'aborder et d'exposer l'objet principal de sa mission. Enfin dans la quatrième audience, il parvint à rompre le filet où on l'avait tenu jusqu'alors enlacé^ à reprendre sa liberté, à s'expliquer. Lui-même il relate, dans une lettre adressée à Henri, et le tour qu'il prit pour éviter de blesser la susceptibilité de la reine, et le discours qu'il lui adressa. Il lui dit :
« Que les Etats-généraux des Pays-Bas dévoient bientôt envoyer des députés en France. Que sur cela, onaviseroitâ ce qu'on auroitàfaire pour la paix ou pour la guerre. Que si les députés avoient envie de se porter à la paix, Votre Majesté traiteroit pour eux comme pour soi-môme, et aux plus sûres et avantageuses conditions qu*elle pourroit. Mais que s^ils vouloient continuer la guerre, je pensois aussi que Votre Majesté se résoudroit, pourvu qu'elle se vit assurée de recouvrer les places que les Espagnols lui retiennent et qu'ils offrent maintenant de lui restituer, et que lesdits États voulussent employer leurs forces de ce côté là. Mais qu'enfin s* ils ne wuloient faire ni la paix ni la guerre, j'estimois que Votre Majesté seroit déchargée, et devant Dieu et devant les hommes, de la promesse qu'il leur avoit faite, et à sc;^ alliés, de ne traiter sans eux.
» La reine, ayant un peu pensé, me dit que Votre Majesté lui en pouvoit dire tout autant qu'aux États, et que c'étoit tout autant que si Votre Majesté disoit â ses alliés que s'ils ne l'aidoient à reprendre ses places, qu'elle feroit la paix ; mais qu'il falloit regarder à ce que chacun pouvoit faire et se contenter de la raison. Elle montra s'altérer un petit.
» Je lui dis que je la suppliois de se mettre en votro place, et considérer l'état du royaume de France, sa nécessité, les longues guerres qu'il avoit souffertes, les hasards où Votre Majesté se mettoit tous les jours, et mille autres inconvénients qui étoient à craindre.
> Qu'il n'y avoit plus moyen de continuer la guerre de la façon qu'elle avoit été faite depuis la Ligue , qui était plus r entretenir qu'en chercher la fin, et qu'en somme il falloit faire guerre prompte et résolue dans les Pays-Bas, où toM Us alliés employassent à bon escient leurs forces, et aidassent Votre Majesté à ravoir fe quelle avoit M 27
4l8 LIV. V. CH. X. DANGERS POUR L^ANGLET. A REPOUSSER CES PLAKS.
perdu, depuis que tout le fort de la guerre étoit tombé sur eile^ ei k traiter ommunément entre tous les alliés ^
» Je lui remontrai qu'une ligue, quelque étroite qu'elle fût, n'emportoit pas quant et soi une guerre perpétuelle ; au contraire qne le but en ctoit de parvenir i la paix.
» Que si les allies ne vouloient entendre i la paix, et cependant laisser consommer et ruiner leur compagnon sans le secourir comme il bot, j*eslimois qu'il feroit sagement de prendre son parti, et ne se perdre à Vappétit des autres '. »
La f^iuerre, telle que la demandaient Henri et son ambassadeur, la guerre faite avec les armées des coalisés dans les Pays-Bas et en Espagne, était dans Tintérét bien entendu de l'Angleterre, au moins autant que dans Tintérêt de la France, comme les faits le démontrèrent bientôt. La tempête avait laissé presque intacte la force navale de l'Espagne : dans les derniers jours de 1 597, Philippe II projeta de s'en servir pour une nouvelle invasion de l'Angleterre : sept mille hommes, partant de Dunkerque, (levaient débarquer dans la province de Cornouaille^ se saisir d'un p(jrt et s'y fortifier, en attendant le gros de Tannée. Philippe III, son successeur, se chargea de l'exécution de ce dessein, en changeant seulement le point d'attaque. L'an 1598, il envoya en Irlande des munitions et un cor[)s nombreux de troupes aux comtes de Tyrone et d'Odonel , qui chacun pouvaient lever douze à quinze mille liommes parmi leurs vassaux. Les confédérés vainquirent d'abord les Anglais, occupèrent la forte place de Kingsale, et demourèri^nt maîtres de la campagne jusqu'en ICOl. Un hasard qui causa la défaite du comte de Tyrone», alors qu'il devait espérer la victoire, ramena seul la fortune du coté de l'Angleterre, qui avait couru le sérieux danger de perdre l'Irlande, et de voir l'Esj^agnol,
* La se rapporte à guone : In traiter vent donc dire traiter la guerre. « Lettre au rui du 9 janvier 1598, daus le inaiiusc. de l'ambassade do de Maisse, fol. 137, 138.*