IMPOSSIBILITÉ POLITIQUE D'USER À SON ÉGARD D'INDULGENGE
s'en tenait aux faits compris dans Tacte d'accusation, mais bien au-delà de ce terme si l*on consultait les faits rejetés aux présomptions. Ces délits étaient établis par des lettres et de longs mémoires écrits de sa main , par ses aveux, par les dépositions conformes des témoins. En supposant que le pardon couvrit les attentats qui Tavaient précédé, il ne pouvait, par une confusion, être étendu aux trames qui l'avaient suivi. Les fautes du coupable s'aggravaient de la circonstance que le roi avait nonseulement usé à son égard de clémence, mais qu'il l'avait même épuisée. En effet, Henri lui avait offert jusqu'à trois fois, à Fontainebleau, un second pardon, sous la condition de ce qui pouvait le mériter, un aveu et un repentir : Biron, comptant sur la discrétion de ses complices, avait repoussé la clémence avec dédain , demandé audacieusement justice, réclamé la punition de ses accusateurs , de ses prétendus calonmiateurs. Ce n'était donc pas le roi , c'était Biron lui-même qui avait ouvert le cours de la justice ordinaire et régulière du Parlement , et tout prouvait aux juges qu'ils avaient affaire à un homme qu'une ambition et un orgueil effrénés ramenaient incessamment, invinciblement aux projets de conspiration et de bouleversement du pays. Pouvait-on, en oubliant toute justice pour ne se souvenir que des services de l'accusé, changer et abaisser sa peine? L'intérêt de tout un peuple répondait malheureusement que non. L'exil l'envoyait sur-le-champ aux étrangers; la détention dans une prison d'Etat le Içur livrait quelques mois plus tard : en effet, une tentative pour le faire évader de la Bastille avait failli réussir, et il avait trop d'amis au dedans et au dehors pour qu'ils ne trouvassent pas promptement le moyen de le rendre à la liberté *. Il était impossible, sans expo-
' Matthieu, Hist. de Heori IV, I. III, p. 509. « Aux premiers jours » de la prisoD du duc du Biron.... il y avoit un dessein de le faire
632 LIV. VI. en. II. BIRON CONDAMNÉ A L^UNANUilTé FAR SCS JUGES.
ser le salut de la France , de jeter un pareil ennemi dans les rangs des Espagnols , quand les eonseils et Taide de de Rosne leur avaient valu la prise de Calais et de la fron tière de Picardie. Enfin, depuis vingt-cinq ans, les grands, dans tous les partis, avaient conjuré impunément contre Tautorité royale et la [>aix du royaume, et on grand exemple était indispensable pour leur ap{Mnendre qu'il y allait désormais de la tète à se jouer des destinées du pays *. Tous ces faits furent repris et discutés , toutes ces considérations intervinrent dans la mémoraUe délibération du Parlement avant le vote. Ainsi que la justice^ la raison d'État, la sûreté et la tranquillité du royaume dictaient au tribunal la sentence qu'il avait à rendre. Le Parlement ne pouvait répondre et ne répondit à la défense de Biron que par une condamnation rendue à l'unanimité des sufirages de cent vingtnsept juges. Il le déclara coupable a de conspirations- faites contre la personne du roi, » entreprises sur son Etat, {HX)ditions et traités faits avec n les ennemis de l'État. » È le condamna à avoir la tète tranchée en place de Grève , confisqua ses biens et son duché. Mais il était impossible que Ton considérât sans pitié la faiblesse humaine démentant et dégradant de si nobles précédents par des crimes ; que Ton vît sans douleur tant de gloire et de services portés sur un échafaud; que le cœur ne se brisât pas en remplissant le rigoureux devoir que l'intérêt public commandait impérieusement. « n y eut des juges , disent les contemporains , qui , en » Parlement, jetèrent des larmes et pleurèrent en leurs » maisons , par lacomraisération non de son innocence, » car elle ne paraissoit point, mais de sa fortune si misé-
» sauver. Les ferremens en furent forgez en Bresse. Le refus de ciuq » cents escus pour )e pélardier, empescha l'exécution de sa liberté. » et fut cause de sa mort. »
> Matthieu, Hist. do Henri IV, 1. III, p. 5l9-5i3. — Relation conleuiporainc, dans P. Gayet, L V, p. I9G.
EMOTION DES JUGES. DERNlEllS ACTES DR BIHON. 633
» rablement précipitée et abattue *. » Et il n'est personne qui, après les juges , ne pleure sur cet homme qui, pendant tant d'années, avait été l'un des plus braves et des plus utiles capitaines de la France, avant d'en être le plus grand coupable !
Le roi apporta à la sentence tous les adoucissements compatibles avec l'intérêt public. Il permit à Biron de faire son testament en faveur d'un bâtard et d'une femme qu'il avait rendue mère. Il lui lit remise de la confiscation de ses biens, et en accorda l'héritage à ses parents. Il ordonna que le supplice aurait lieu à la Bastille, sous les yeux de quelques magistrats, non à la Grève en présence de la multitude, et il en retrancha ainsi l'ignominie pour le condamné et pour la famille. Biron, grand dans sa vie, noble dans sa défense, l'un des morceaux les plus éloquents de notre langue, affaiblit l'intérêt et la pitié qu'on lui aurait conservés au milieu de ses torts politiques, en se dégradant à ses derniers moments par un mélange de violences et de fureurs, d'iiistances et de supplications indignes d'un homme de sa naissance et de son rang. A la lecture de son arrêt, il satisfit d'abord sa colère en se répandant en reproches et en invectives contre le roi, en se débordant en injures contre le chancelier et contre ses juges, qu'il appela dans l'an et le jour au jugement de Dieu, pour répondre de l'iiiique jugement rendu par eux *. Puis, s'attachant à l'idée d'échapper au
^ Matthieu, Hist. de France pendant les sept années de paix, 1. V, t. II, p. 814. - Hist. de Henri )V, I. III, p. 518-523 et 527, pour le texte de rarrél. — Thuanus, 1. CXXVUl, § 7, t. VI, p. 144. « Postridie, » dictœ sententiœ concordes, et les» majestatis reus pronunciatur, de- » cerniturque. » — Relation contemporaine, dans P. Gayet, p. 196 A, 199 A. — Supplément de Lestoile par un contemporain, page 334 B. (( Ainsi par arrêt solennel, fut le mareschal condnmné par cent vingt- » sept juges à être décapité »*n Grève. »
* Ou trouvera parmi les Documents historiques les invectives de Biron contre le roi, au moment où il apprend sa coudamnation.
634 Liv. VI en. ii. faiblessb et violences de l'accusé a ses
supplice, irabissaDt la passion de conserver la vie, il reprit et discuta tous les points de son procès, toutes les dispositions de l'arrêt, s'efforça d'établir son innocence, rejeta tout le crime sur La Fin, pressa tour à tour Rosny et le chancelier de demander sa grâce au roi et de lui envoyer un courrier, implorant ainsi ceux qu'il insultait tout à l'heure et répétant jusqu'au bout ces paroles : a N'y a-t-il pas de pardon ; n'y a-t-il pas de miséricorde pour moi ? » Les f ureiurs revinrent ensuite et terminèrent cette déplorable scène. Il défendit au bourreau, s'il ne voulait qu'il le tuât, de l'approcher et de le toucher, sinon pour lui donner le coup mortel. Il ajouta que si on le mettait en désespoir et en fougue il étranglerait la moitié des assistants, et forcerait l'autre à le tuer. La tête déjà placée sur le billot, il se releva et se débanda les yeux jusqu'à trois fois, et contraignit l'exécuteur à le frapper par surprise. L'arrêt reçut ainsi son exécution le 31 juillet 1602^ au milieu de ces tristes emportements qui ôtaient la dignité au malheur *.
On a vu les efforts que le roi avait faits pendant deux ans, après le pardon de Lyon, pour sauver Biron : des grandes affaires de son règne, il n'en est aucune à laquelle il ait donné plus de temps, de soin et de peine.
» Matthieu, Hist. de Heuri IV, livre III, p. 523-533. — La Relaliou contemporaine, dans P. Cayet, 1. V, p. 197 B-201. — Les contemporains do croyances et de conditions les pins opposées, catholiques et protestants, hommes d'Etat et gens du monde, s'accordent à blâmer le défaut de courage de Biron contre la mort. — De Thou, 1. CXXVllI, § 8, t. VI, p. 144, 145, dit : « Ad quœ ille commotior, et vitaB nimium )) desideriiun prae se ferens, clemenliam régis, miiltii verbis laudatam » imploravit... Tum rursùs ad miseras preces revolutus... Cum publi- )) eus minister conclave ingressns esset, ab eo tangi et omnino vinciri » rocusavit, niinis ferociler additis. » Mme Duplcssis ajoute, t. I, p. 413 : « Le duc de Biron atlendoit jusques à la fin la clémence du Roy, » laquelle luy manquant, il ne monstra qu'ung transport de fureur, » sans rezolution, laissant uug exemple à tous qu'il faut tout autre » courage et discipline à bien mourir qu'il tuer les uultres. m
DERNIERS MOMENTS. EXAMEN DE l.A CONDUITE DU ROI. 635
Tous les historiens contemporains sans exception, Sully, l'auteur de la Relation insérée dans Cayet, Matthieu, rimpartial de Thou,- d'Aubigné lui-même, en général plus avare que prodigue d'éloges envers Henri , admirent et célèbrent sa longanimité et sa clémence envers Biron, jusqu'au moment où, vaincu par l'obstination du coupable, il fut contraint de le livrer à la justice. Quant au Parlement, l'unanimité des suffrages, dans un nombre de cent vingt-sept juges, et dans un procès politique, unanimité dont on ne trouve, nous le croyons, aucun autre exemple ; la douleur des juges, en prononçant la sentence, montraient jusqu'à quel point la culpabilité était hors de doute, et la condamnation commandée par l'intérêt de tout un peuple. Mais comme il n'est pas de caractère si noble qu'on ne puisse attaquer, comme il n'est pas de vérité si évidente sur laquelle on ne parvienne à répandre des doutes, quelques écrivains modernes ont prétendu que, dans toute cette affaire, Henri IV s'était montré petit, dissimulé, ingrat, sévère jusqu'à la cruauté; que Biron, s'il n'était innocent, était du moins innocenté ; que le Parlement, trop complaisant, pour ne pas dire servile, avait prononcé un supplice ^à où il n'y avait lieu à décerner qu'une peine correctionnelle. Nous avons extrait des originaux une série de faits inattaquables qui réfutent une à une ces assertions. Au témoignage résultant de ces faits, au témoignage rendu par tous les hommes du temps, vient s'en joindre un autre, celui-là irrécusable, qui présente dans leur véritable jour la conduite de Biron d'une part, du roi et du Parlement de l'autre, et qui fixe à leur égard le jugement .de la postérité. La Force, beau-frère de Biron, qui, pour la défense du coupable, mit en œuvre tout ce que le sang et l'amitié pouvaient suggérer, écrit à sa femme dans l'intimité : <i Je ne puis vous taire que j'ai vu les choses les plus
696 1.1V. VI. CH. n. biron condamne par son bcau-freiie la fobcc.
» étranges des malhenreux desseins de M. de Biron qui » se paissent dire, et c'est on vrai jugement de Dieu qœ » ce que nous voyons à présent. Son insatiable ambition » l'avoit porté à de si horribles projets qae le discours » en est monstrueux *. »
Sous le rapport poUtique» le supplice de Biron eut de graves conséquences au dedans et au dehors du royaume. Depuis le règne de Henri H, il y avait eu impunité pour les grands à se révolter, à allumer la guerre civile^ à traiter avec l'étranger. En dernier lieu, les cheCs de la Ligue avaient tous tarifé leur obéissance à une certaine quantité d'argent, à certaines charges, et avaient reçu le prix qu'ils avaient voulu y mettre. Le supplice de Biron produisit les mêmes résultats que le supplice de Saint- Pol et des d'Armagnac au temps de Louis XI. Il apprit à la noblesse qu'il y allait de la tête à conjurer contre le pays et contre le prince : en frappant les grands de terreur, il rétablit l'ordre public, et donna à la royauté une force qu'elle n'avait plus depuis un demi-siècle. Dans les complots qui suivent la mort de Biron, on n'en découvre pas un qui menace sérieusement la tranquillité du royaume et la constitution de l'État, qui mette en péril le f^ouvernemenl. Ce sont d'abord des imprudences de jeune homme. C'est plus tard une conjuration d'assassins qui subordonnent le succès de leur entreprise à la mort du roi, craignent de s'en prendre à une royauté virile, ne projettent de lutte que contre une royauté de femmes et d'enfants, an milieu de droits contestés, parmi les troubles d'une minorité. Plus tard enfin ce ne sont que d'obscures intrigues. Les auteurs de ces diverses trames ne trouvent personne dans la haute aristocratie
' Lettre de La Force à ^^a femme, sœur de Biron, du 4 juillet I60i. t. I, p. 330, dans sa correspondance k la suite de ses Mémoires publiés par M. le marquis de La Grange, in 8°, 1843.