AVORTEMBNT DES PROJETS UE BOUILLON
Le complet avortemeDt des projets de Bouillon et des Espagnols, le supplice de leurs suppôts lâchement abandonnés par eux, étaient déjà une grave leçon pour le public. Toutefois, il était nécessaire de recourir à quelque chose de plus décisif pour déraciner lespensées de complots et de révolte : il fallait convaincre Bouillon d'une impuissance absolue, et le réduire aux actes de la plus complète obéissance, dans sa principauté même de Bouillon, dans cette ville de Sedan que Ton donnait pour imprenable, et qui pouvait être secourue par tous les princes protestants d'Allemagne intéi^essés à soutenir leur coreligionnaire. L'ordre public n'était pas seul intéressé à cette entreprise : la France y gagnait d'assurer l'un des points principaux de la frontière de Champagne. Au mois de février 1606, le roi ordonna à Rosny, qu'il venait de créer duc de Sully et pair du royaume, de préparer, comme grand maître de l'artillerie, le matériel nécessaire pour faire le siège de Sedan et pour réduire cette place. L'alarme fut grande parmi les protestants de France, et leurs commissaires essayèrent de ménager un accommodement entre le duc et le roi. Mais Henri eidgea que Bouillon reçût dans Sedan un gouverneur et une garnison, et les négociations furent rompues. Le roi marcha sur Sedan avec une armée et cinquante pièces de canon, artillerie formidable pour le temps (23 mars). Sully resta toujours fidèle à sa religion, et sacrifia pour lui-même et pour son fils la plus grande fortune qu'un sujet put faire. Mais il voulait couper jusqu'à la racine les principes de rébellion et de guerre civile qui désolaient le royaume depuis quarante-cinq ans. Bouillon ayant osé attendre le roi, Sully prétendait qu'il fallait prendre Sedan de vive force et user du droit de conquête : il a£Srmait qu'il connaissait les parties faibles de la place, et qu'en moins d'un mois il la remettrait prise ou rendue entre les mains de Henri.
65i LIV. VI. en. 111. SIÈGE DE SEDAN : SOUMISSION DE BOUILLON.
L'événement aurait justifié ses prévisions, car Bouillon n'avait réuni qu*un nombre insuffisant de troupes mal aguerries, et les princes protestants de TEmpire, sur l'armée desquels il comptait, n'envoyèrent pas un soldat à son secours. Dans cet abandon, il fut réduit à se soumettre. Après avoir reçu des lettres d'abolition, il se rendit auprès du roi, à Donchery, et l'aborda en se'mettant à genoux, posture non d'un suppliant, mais d'un sujet dans les usages d'alors (6 avril). Il remit sa principauté à la discrétion du roi. Henri entra dans Sedan où il séjourna trois jours : il reçut la ville et là citadelle qui lui furent livrées : il y établit pour gouverneur le calviniste Nettencourt : il tira de la garnison et des bourgeois un serment par lequel ils s'engageaient à servir la couronne envers et contre tous, même contre le duc de Bouillon, s'il entrait dans des intérêts contraires à ceux du roi : enfin, Henri obligea le duc à se rendre à Paris et à déposer les allures d'un prince indépendant pour prendre celles d'un sujet*. Le roi pouvait le perdre et le dépouiller; il lui conserva sa principauté, et se borna à exiger de lui les actes d'une pleine obéissance : comme il le disait ingénieusement, il n'avait pas conquis Sedan, mais il avait conquis le seigneur de cette ville. Dans toute sa conduite à regard de Bouillon, il est évident qu'il fit sans cesse acception du parti protestant; qu'il s'appliqua fi prévenir ses craintes et ses mécontentements, tout en rétablissant pleinement les prérogatives de la puissance royale. C'est par ces sages tempéraments, par cette modé-
* Lettres de Duplessis, de Lanouc, de Gesvre, de SaiDt-Angel, du roi, du 17 février au 13 avril 1606, dans les Mém. el corresp. de Duplessis-Morûay, I. X, p. 156-173, el dans les correspondances h la suite des Méjii. de La Force, t. I, p. 425-437. — Sully, CEcou. roy.. cil. 158, à la lin, 159, IGO, t. II de la page 133 B à la pa^e 148. Plus pour le serment prôt*^. par les habitants et la garnison, eh. 174, t. Il, p. 210, 211. — Tliuanus,!. CXXXVI,t. XIV, p.547-550 de la traduclioD.
nETRAITR DU PRINCE DE CONDÉ A L'ÉTRaNGER. 655
ration politique, par ce respect pour les diverses classes de la nation, que l'on consolide le pouvoir, et-^que l'on ferme l'ère des révolutions. Depuis le commencement de l'année 1606 jusqu'à la mort de Henri, on ne trouve plus trace d'un seul complot, même d'une seule menée des grands seigneurs.
Henri, parvenu à sa cinquante-sixième année, eut la faiblesse de ne pas rester insensible à l'incomparable beauté de mademoiselle de Montmorency, femme de seize ans, qui épousa le prince de Condé le 3 mars 1609. Condé craignit pour son honneur, et fut poussé aux mesures extrêmes par la jalousie de Marie de Médicis et par les intrigues des agents espagnols : la première redoutait d'être supplantée par cette nouvelle rivale; les autres voulaient donner à cet incident un éclat et des proportions redoutables pour le roi et pour la France. Le prince se sauva du royaume avec sa femme. Au lieu de chercher un refuge soit en Allemagne, soit en Italie, chez une puissance amie de Henri, il se retira auprès de l'archiduc Albert et de l'infante Claire-Eugénie, qui gouvernaient les Pays-Bas sous l'influence et la dépendance de l'Espagne (29 août 1609). Henri employa l'adresse de ses ambassadeurs et la menace pour retirer le premier prince du sang des mains de ses constants ennemis, et pour prévenir l'abus qu'ils pouvaient faire de sa présence et de son nom. 11 n'y parvint pas. Condé passa des Pays-Bas danà le Milanez, où il fut accueilli par le gouverneur espagnol, le comte de Fuentes*. Toutefois les Espagnols ne retirèrent aucun avantage de l'hospitalité intéressée et hostile qu'ils avaient accordée au prince de Condé : la tranquillité et l'ordre public, désormais affermis en France, ne furent pas un moment troublés. La réputa-
1 Sully, CEcon. roy., ch. 189, 190, 192, 193, 194, 195. — Mémoires de Bossompierre, collectioD Michaad. — Mémoires de Leuet.
656 LIV. VI. CH. m. ATTENTATS CONTRE LA VIB DU ROI.
tion du roi, malgré le ridicule pour lui qui s'attachait à la fuite de Condé, ne souffrit aucune atteinte au dehors : son influence dans les affaires de TEurope, qui était prépondérante depuis plusieurs années, resta la même : il fallait qu'il fût bien grand par d'autres côtés.
La Ligue avait été la révolte contre la royauté, contre la première magistrature du pays : elle avait en outre attenté à la vie des rois eux-mêmes. Une doctrine perverse, propre à troubler et à bouleverser un Ltat, ne cesse jamais en même temps que le fait principal qu'elle a produit : déposée dans un grand nombre d'esprits qu'elle a pervertis, elle a toujours une longue suite. C'est la honte des gouvernements faibles ou aveugles, c'est leur éternelle responsabilité devant Dieu, que cette durable conséquence d'un principe vicieux, répandu dans les masses par suite de leur coupable tolérance. La doctrine de la révolte, mise d'abord en avant pour favoriser l'ambition des Guises, devait, après les Guises abattus, donner naissance aux complots de Biron, des d'Entragues, de Bouillon. L'abominable doctrine du régicide, pratiquée contre Henri III, devait faire souche, et amener toute une succession d'attentats contre Henri IV. Les assassins ne relevant plus que des docteurs du meurtre, avaient secoué l'autorité de tous les maîtres légitimes que leur avaient donnés la société civile et la société religieuse. Foulant aux pieds les lois civiles et politiques, s'insurgeant contre les divins préceptes de l'Evangile, des apôtres, des Pères de l'Église, ils ne se mettaient pas moins en révolte contre la discipline et la hiérai^chie catholique, puisqu'ils attentaient aux jours d'un prince absous par leurs évoques, absous par le pape depuis 1595, et, dès lors, devant être sacré pour eux. Voilà à quels exc^s sans nom un odieux fanatisme avait entraîné des esprits pervertis