PRISE DE HAM PAR LES FRANÇAIS ; DU GASTELET PAR LES ESPAGNOLS
l'égard des Espagnols, et que rien ne les autorisait à faire dans notre pays une guerre d'extermination. La ville à moitié ruinée resta au pouvoir des Français, qui payèrent cher leur conquête. Ils perdirent plusieurs de leurs plus braves soldats, et vingt-cinq gentilshommes, entre lesquels Descluseaux et Lacroix, excellents mestres-decamp, et le brave d'Humières. IfHumières, lieutenantgouverneur de la Picardie et le premier gentilhomme de la province, qu'il défendait depuis plusieurs années, honoré pendant sa vie de toute l'armée , pleuré à sa mort comme le père des soldats , fut regretté de la France entière. La perte de tous ces chefs ne se fit que trop sentir peu après pour la fortune de nos armes *.
Le léger avantage que nous venions d'obtenir par la conquête de Ham , fut suivi de nombreux revers* Tandis que les lieutenants du roi conduisaient leurs troupes à l'attaque de cette place , le comte de Fuentes poursuivait le siège du Castelet. A la première nouvelle de l'entrée des Français dans le château de Ham , il quitta le siège du Castelet avec une partie de ses troupes , et marcha au secours de ses compatriotes en péril , mais il arriva trop tard pour les sauver. Il vengea leur désastre par une atrocité, n fit trancher la tête à Gomeron, au pied de la citadelle, en vue de sa mère et de son beau-frère. Il retourna ensuite sous les murs du Castelet , et contraignit la place à se rendre (25 juin). Après en avoir réparé les brèches et y avoir mis une garnison, il alla assiéger Dourlens (15
* Lettre de Lafond à M. de Rosny dans les Œcon. roy., ch. 60, p. 195. Lafond est témoin et acteur. ■— Thuanus, 1. GXU, § 14, t. V, p. 473-477. Sur la fourberie de de Rosne et de Fuentes : « Ibi San Paulus cognoscit 9 ex Humerio, Ronœum, Hanse in potestate habendse cupidum, in- 9 signi frawîe Ludovico Moio Gomeroni ejus prœfecto iUusisse. » — Sully, (Econ. roy., ch. 60, t. I^ p. 195. « Le chasteau estoit assiégé par » la garnison de la ville. » — P. Cayet, 1. Vif, p. 666, 667. « fl de- B meura sur le carreau plus de huit cents de la garnison^ et quatre » cents prisonniers, »
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juillet). Là reparait l'intervention de de Rosne : il indiqua à Fuentes, qui se trompait, le côté et le point par lesquels il fallait attaquer Dourlens. Le projet des Espagnols, en occupant ces villes, était de fermer aux Français la route de Cambrai, et d'attaquer ensuite cette place, rempart de nos possessions *.
Le roi, retenu en Franche-Comté par la guerre et les négociations , appela à la défense de la frontière du Nord ses lieutenants et ses alliés. Il manda au duc de Nevers, au comte de Saint-Paul, à l'amiral de Villars, à Bouillon, de rassembler les forces de la Champagne, de la Picardie, de la Normandie, de la principauté de Se^an pour en former une armée. Cette armée n'était pas assez nombreuse pour affronter celle des Espagnols en bataille rangée ; mais, bien employée, elle devait renforcer nos garnisons, suivre et gêner les mouvements de l'ennemi,, traverser et faire échouer toutes ses entreprises. Les contemporains témoignent formellement qu'elle suffisait à garantir nos villes et à protéger notre territoire *. Il s'agissait seulement que les chefs se conformassent aux ordres du roi, et qu'ils tinssent les promesses solennelles d'union et de concorde qu'ils lui avaient faites. Bouillon et Saint- Paul réunirent leurs corps de troupes, les joignirent à la noblesse et à l'infanterie amenées de Normandie par Villars, et se trouvèrent à la tête de quatre mille cent soldats, dont deux mille cinq cents hommes de pied et seize cents chevaux, tandis que Nevers achevait ses levées et se dis-
« p. Caypt, 1. VII, p. 667, 668. — Thuanus, 1. GXII, § 17, t. V, p. 480, 481. — Davila, 1. XV, t. III, Suppl. p. 12.
« La relation contemporaine dans P. Cayet. 1. VII, p. 668. « Telle* w ment que toutes les troupes jomles de Tadmiral de Villars et de » M. de Nevers, avec cellos do M. le comte de Sainct-Paul et du ma^ » redchal de Bouillon estoieni baatnntes d'empeschcr le comte de Fuenles » d*assiéger aucune place, » Ce passage réfute ce qu'avance M. de Sismondi, t. XXI, p. 865, 366.
SAGE AVIS DE L'aMIRAL DE YILLARS REJETÉ. 79
posait à les joindre. Bouillon, Saint-Paul, Yillars, prêts les premiers, partirent jK)ur secourir Dourlens, avec le dessein de jeter deux mille cinq cents hommes dans* la place, au cas qu'ils n'en pussent faire lever le siège. Arrivés le 23 juillet à une demi-lieue des lignes de l'ennemi , ils tinrent conseil sur le parti qu'ils avaient à prendre. Villars, aussi prudent que brave, frappé de l'infériorité numérique des Français, opina pour ajourner, et pour éviter tout engagement qui pouvait amener une action générale. Il ouvrit l'avis d'attendre le duc de Nevers, qui était sur le point de les joindre avec quatorze cents hommes dont quatre cents cavaliers, de profiter de la supériorité qu'aurait alors l'armée royale en cavalerie , pour harceler celle des Espagnols et couper les vivres à leur armée, tandis qu'on jetterait du secours dans la ville , demeurée libre du côté de l'Authie. Tout donne à croire qu'en suivant ce plan, nous aurions sans combat contraint les Espagnols à lever le siège *. De misérables passions de religion et de parti firent rejeter cc^t avis. Bouillon , calviniste et politique , Saint-Paul , catholique mais politique, repoussèrent bien loin le sentiment du catholique et ancien ligueur Villars. Bouillon, de plus, qui se croyait au moins l'égal du duc de Nevers , auquel le roi avait déféré le commandement comme au plus ancien, ne voulait pas servir sous ses ordres. Arguant de la nécessité de jeter au plus vite du secours dans la place , ils décidèrent de ne pas attendre Nevers, de marcher sur-lechamp à l'ennemi , d'introduire l'infanterie dans Dourlens, tandis que Bouillon, Saint-Paul, l'amiral de Villars
* p. Cayet, 1. VU, p. 669 B. o Les François ayant assemblé leurs » troapes^ firent un corps d*année de seize cents chevaux et deux » mille cinq cents hommes de pied. » — Lettre de Lafoud dans les (Econ. roy., p. 195 B. — P. Matthieu, L I, p. 196, 197, pour Tavis ouvert par Villars.
80 LIV. V. CH. Ul. BATAILLE DE DOURLENS
occuperaient l'armée espagnole par une attaque de cavalerie. En cédant à leurs haines , ils se privaient du quart des forces qu'ils pouvaient rassembler. Villars, vaincu par la majorité , prêta un loyal et valeureux concours à un avis. qu'il n'approuvait pas.
On en vint aux mains le 24 juillet. Fuentes prit en tous points le contrepied de nos généraux, et prépara son succès par la sagesse de ses dispositions. Il laissa deux mille cinq cents hommes, sous la conduite de Fernand Tello de Portocarrero, pour défendre ses lignes et repousser les sorties des assiégés. Il s'avança au-devant des Français avec le reste de ses troupes, commandées par le prince de Chimay, Varambon, le duc d'Aumale, de Rosne, et présentant un effectif double au moins de celui de notre armée. Imposant silence aux petites passions et aux susceptibilités de Torgueil national pour s'assurer la victoire ; appréciant les talents et l'expérience de de Rosne, il le nomma maréchal-de-camp de son armée et lui donna le commandement de son infanterie. De Rosne rangea cette infanterie dans un ordre excellent, et en fortifia la tête d'une batterie meurtrière de six canons. La cavalerie française, presque toute composée de gentilshommes, enfonça la cavalerie espagnole. Mais elle fut repoussée avec perte par l'infanterie et l'artillerie de de Rosne , contrainte de battre en retraite, et d'abandonner à la merci de l'ennemi son infanterie et ses chariots chargés de munitions. De Rosne attaquant notre infanterie avec des forces supérieures, la foudroyant avec ses canons d'un poste qui dominait la plaine, la détruisit presque entièrement. L'avis de Villars contre tout engagement avec l'armée espagnole qui pouvait amener une bataille , n'avait que trop gain de cause. Rouillon, Saint-Paul, Villars, s'éloignèrent du champ de bataille avec la cavalerie, et se dirigèrent vers Beauquesne : l'amiral couvrit la retraite.
HÉPAITE ET PERTES DES FRANÇAIS. CONDUITE DES GÉNÉRAUX. û\
Fuentes les poursuivit et les atteignit bieutôt. Bouillon et Villars convinrent alors de faire, d'un commun effort^ une charge contre les Espagnols pour les repousser. Villars se tournant vers ses cavaliers leur dit : «*Qr sus, ï> voici l'occasion tant désirée de faire connaître notre af- » fection et loyauté envers le roi et la France, et notre » valeur à l'ennemi. Partant que chacun de vous me ù suive , et se résolve à faire comme moi. » Joignant les effets aux paroles , il se précipita dans la forêt de lances des ennemis, et leur fit une si rude charge qu'il les contraignit à plier et leur prit trois drapeaux. S'il eût été soutenu par Bouillon avec une égale vigueur , l'on peut conjecturer sans témérité que l'avantage nous restait, que les Espagnols reculaient au loin, et que notre cavalerie entière était du moins sauvée. Villars ne fut pas secouru tandis qu'il était aux prises avec l'ennemi ; Bouillon et Saint-Paul , quel qu'ait été leur mobile , hâtèrent leur retraite. Quoique le marcjuis de Belin fût l'officier le moins courageux de l'armée , il fut si indigné de l'abandon où on laissait l'amiral que, dans un accès de bravoure, il essaya de le dégager; mais il ne put y parvenir. Villars, accablé bientôt par le nombre, abandonné d'une partie des siens, résistant héroïquement avec les plus braves, fut enfin enveloppé, renversé de cheval, contraint de se rendre prisonnier. Sa perte entraîna celle du corps qu'il commandait, et décida notre désastre. Les deux divisions de cavalerie de Bouillon et de Saint-Paul échappèrent seules. Toute l'infanterie et près de la moitié de la cavalerie furent taillées en pièces. Trois mille hommes succombèrent, et dans ce nombre six cents gentilshommes, plus de noblesse qu'il n'en avait péri à Contras, Arques et Ivry. Après l'action, les Espagnols massacrèrent de sang-froid Villars et le maréchal-de-camp Sesseval : ils les traitaient de traîtres , parce qu'ils avaient n 6
SS LIT. ▼. cv. m. ILS a rua^asr la hush m i
abandonné k parti de la Ijgog, Xon-sraknieiit ils dépcMuDèrait, mais il» éci3ccikseiit les corps des Taineos. Bb retournèrent eosaite soos ks murs de Doorlens, prirent la plaee d*as«aiit. et se souillèrenl de nouvelles iiorreiin : ils fossên^jA anûi de fépée pins de deux mille penonnes, parmi leisquelles des femmes, des enfants, des TÎnlIards. On s'etoone et oo s*indigne de trouver de telles cmantés chez une nation chrétienne et civilisée. Us profitèrent de leur victoire pour s'avancer juâqu*à la Somme dont ils menacèrent les villes. L'épouvante y était extrême, et pouvait entraîner les plus «lésastreuses conséquences. Bouillon. Saint-Paul. Nevers s'assemblèrent le i^ août à Péquigny, pour preiKlre des mesures sur Tétat des affaires. Après d'aigres contestations, ils convinrent enfin de ce qu*ils devaient faire. Bouillon et Saint-Pàul se chargèrent d*aller dans le Boulenois, pour protéger la frontière en ces quartiers. Nevers prit la chai^ de visiter les places des deux côtés de la Somme en la remontant, * et de les mettre en état de défense. Il s'y porta successivement, et avec les ressources que lui fournit son seul corps d*armée, en rassurant les habitants, en donnant ordre aux fortifications, en augmentant les garnisons, il parvint à mettre à Tabri de toute insulte Amiens, Corbie, Péronne , Saint-Quentin. Le comte de Fuentes renonça au projet de les attaquer. On put juger alors de ce qu*on aurait fait avec l'armée qu'on avait perdue à Dourlens, et en exécutant les plans du roi : toutes les tentatives de l'ennemi auraient échoué. Au contraire, après les désastres que nos armes avaient éprouvés , d'autres chances s'ouvraient aux Espagnols. Ils étaient maîtres de la campagne : roccupalion de Dourlens , après celle du Cast<îlet et de La Fère, les approchait de tous côtés de Cambrai. Le moment était donc venu pour eux d'atta— (juer cette ville im}K)rtante : le 11 août, Fuentes condui-