L1V. V. CH. 1. INVASION DE LA FRANCHB-COMTÈ, DU LUXEMBOURG
noblesse de toutes les provinces ; en sommant les gouverneurs, leurs lieutenants et autres seigneurs qui avaient des compagnies dé gens d'armes de les lui amener , et de fournir cet appoint à la défense nationale. D'O avait laissé les places fortes dans un état déplorable. Le roi organisa à la hâte la défense des plus importantes et des plus menacées, sous le rapport des fortifications, des garnisons, des approvisionnements : là où les fonds manquaient , il pourvut à leur sûreté par des emprunts contractés avec les municipalités des villes, comme on le voit par l'exemple de Metz *. Ces préparatifs étaient dignes de la France et du formidable ennemi qu'elle provoquait.
Le roi porta l'invasion sur le territoire espagnol : il fit attaquera la fois la Franche-Comté, le Luxembourg, l'Artois. Ce plan, hardiment combiné, réussit d'abord. Les Lorrains, aux ordres du baron d'Haussonville et de Tremblecourt, entrèrent en Franche-Comté, prirent Vesoul , place importante sur la frontière de cette province, peu après s'emparèrent de Jonvelle et de Luxeuil , se répan-
^ Les lettres du roi, daus le t. IV du Recueil des I/^ttres Missives, témoignent de ses soins infinis pour augmenter la force militaire de la France, h partir de la déclaration de guerre à TEspagiie, et donnent à cet égard des détails qu'on ne trouve dans aucune histoire contemporaine. !• Pour la solde pendant six mois des troupes régulières, voir la lettre du Î4 mars 1595 au duc de Nevors, p. 330. Il faut y joindre ce passage si curieux de Sancy dans son Mémoire sur Totcurrence de ses affaires, p. 198 : « Pendant le siège du cbasteau de Dijon, le roy » m'envoya à Lyon pour luy faire venir cent mille écus, que le Grand- » Duc luy fit fournir ^ pour payer son armée. » 4* Les lettres des 17 janvier, 8 février, 21 mars, p. 300, 301, 328, au sénéchal de Bourdeille, au baron d'j Bourdeille, à M. de Noailles, pour la levée de la noblesse par Tarrière-ban , et l'appel des compagnies de gendarmes. 3.* La lettre du 16 février au maire de Metz, p. 305, pour l'emprunt de 36,000 écus, destiné à Tentretien de la garnison de cette ville. En fait de préparations miUtaires, les historiens contemporains ne parlent que des six mille Lorrains pris à la solde de la France, dont le roi entretient Du Plessis dans ses lettres des 12 février et 12 avril, p. 303, 836, 337.
DE l'ARTOIS par LES FRANÇAIS. LES PARTIS ESPAGNOLS REPOUSSES. 13
dirent dans les pays environnants, dont ik occupèrent une partie et dévastèrent le reste. Dans le Luxembourg , le duc de Bouillon, dont les forces se composaient d'un corps d'armée français, et de trois mille Hollandais auxiliaires que le comte Philippe de Nassau avait amenés, se maintint d'abord dans les places d'Yvoi, Montmédi, La Ferté, Chauvancy, qu'il avait enlevées à la fin de l'année précédente, défit dans une rencontre onze compagnies du comte Charles de Mansfeld, et menaça Thionville. L'envahissement de l'Artois, qui répondait à une attaque projetée par les ennemis contre la Picardie, commença pareillement sous d'heureux auspices. Après la mort de l'archiduc Ernest, smrvenue le 21 février 1595, le comte de Fuentes, chargé par intérim du commandement dans les Pays-Bas, ordonna au marquis de Varambon, gouverneur de l'Artois, d'entamer la frontière française voisine de son gouvernement, avec un corps de cinq mille hommes. Le duc de Longueville, gouverneur de Picardie, rassembla des forces, vainquit Varambon , le fit prisonnier , ravagea l'Artois et saccagea la ville d'Avesnes-le-Comte (20 mars). Les Français couraient journellement jusqu'aux portes d' Arras et de Mons. La guerre d'invasion nous avait donc été pleinement favorable dans le cours des mois de février et de mars, et les lieutenants du roi , par la prise des places frontières, semblaient préluder à de plus importantes conquêtes. D'énergiques mesures avaient été prises en même temps pour garantir nos populations des maux que nous faisions subir à l'ennemi. La garnison de Soissons, ville qui obéissait encore à Mayenne, donnait la main aux -partis espagnols formés dans les Pays-Bas, poiu* entrer dans le royaume : ils se réunissaient ensuite, battaient la campagne, et poussaient leurs incursionsjusqu'à Amiens et Péronne , quelques-uns même jusqu'aux faubourgs de Paris. Sur l'ordre du roi, les gouverneurs de quatre
I i LIY. Y. CH. I . EXASPÉRATION ET PROJETS DE CONQUÊTE DE PHILIPPE 11 .
villes royales voisines de Soissons, réunirent leurs forces, attendirent la cavalerie de la garnison de Soissons, près de Crespy en Valois, la détruisirent, et délivrèrent la Picardie et risle de France des ravages qu'elles subissaient depuis plusieurs années *.
Partout les Espagnols étaient repoussés de notre territoire, attaqués sur le leur, et Philippe II lui-même était provoqué par celui qu'il n'appelait dédaigneusement encore que le prince de Béam. Chez lui le^ colères de l'orgueil blessé s'unissaient donc à l'amer regret des calculs trompés, pour le jeter dans les résolutions les plus violentes. Il comprenait très bien que la monarchie universelle était pour lui au prix de la conquête de la Franc-e, et dans cette âme où les passions politiques ne reculaient que devant les désastres et ne cédaient qu'à la ruine, les échecs qu'il avait essuyés aux Etats de 1593, les progrès du parti royal dans le cours de l'année 1594, n'avaient eu d'autre effet que d'ajouter l'exaspération des espérances 'dfçues aux fureurs de l'ambition. Il avait donc arrêté de jouer ses dernières ressources et la grandeur de rEspagne dans la poursuite de ses projets contre la France. Ixoutons le témoignage» de Sully : « Il avait mandé au comte » de Fuentes, général de ses armées aux Pays-Bas, aussi » bien qu'enjoint au connétable de Castille, que quand » ce serait même à la perte et au préjudice de ses Etats » de Flandre et de Milan, ils eussent à entrer en France *. »
* P. Cayel, l. VI, VII, p. 623, 656, 662 B. — Matthieu, 1. I, p. 185.— Tluianus,'l. CXI, § 17 ; 1. CXII, § H , t. V, p. 445, 470. — Lettre du roi du 26 février, triV, p. 312.— D'Aubipné, t. III, 1. IV, di. 6, p. 347, 348. — Voici ce que d*Aubigné dit au sujet de l'archiduc Ernesi, qui périt ù peine àjzé de quarante deux ans : « Le duc de Bouillon avoil » charge d*esoouter les propositions (lue l'archiduo Ernest avoil mis n en avant. Mais tous ces desseins furent changez par la mort de l'ar- » chiduc, qui fut prompte et non sam soupçon, parce qu'il prestoit Tau- » reille aux désirs des peuples et au changement de leur eondilion. »
« Sully, CEcon. roy., eh. 60, p. 191 B.