COMMENCEMENT DU SIÈGE DE LA FÈRE
Les. contemporains ont compris quelle importance s'attachait pour la France à la conquête de cette place, et d'Aubigné dit : « Ce fut une entreprise qui ne sentait ni > un roi, ni un royaume abattus de tant d'incommo- » ditez ^ x> Si elle ne le sentait pas, malgré le désordre de nos finances, c'est que Henri, par ses récents succès sur la Ligue et par son absolution, venait de rendre à l'État des forces toutes nouvelles. Le roi , secondé par le maréchal de Biron, investit La Fère le 8 novembre 1595. La ville était entourée de toutes parts d'un marais, et Ton ne pouvait y arriver que par deux chaussées. Elle avait une nombreuse garnison : en outre, depuis trois ans, les armées espagnoles entrées en France y avaient . entassé leurs munitions de guerre et déposé une partie considérable de leur artillerie. Le roi, comprenant quelles difficultés il rencontrerait en cherchant à emporter la place de vive force, forma le dessein de la réduire par un blocus et par la famine, plutôt que par un siège régulier. Il ferma les deux avenues qui menaient à La Fère par des forts qu'il garnit de canons et dans chacun desquels il posta mille fantassins. li logea son infanterie dans un grcf^ village siwles bords du marais, et sa cavalerie dans les hameaux qui sont au nord et qui regardent la Flandre. Il boucha ainsi absolument les passages qui conduisaient à la ville, et mit les Espagnols dans l'impossibilité d'y jeter aucun secours de quelque importance sans livrer bataille. Le désordre des armées espagnoles dans les Pays-Bas favorisa son entreprise durant tout l'hiver. Les mesures prises par Philippe II pour remplir son trésor, n'ayant encore rien produit, il continuait à laisser manquer Fueutes de
» qai monte à plus de quinze cent mille escus ((,500,000 livres du n temps). » — Meteren, 1. XVIII, fol. 383. — Rapin de Thoyras, 1. XVU, t. vu, p. 485.
«D'Aubigné, t. lU, 1. IV, c. 1«, p. 374.
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Targent nécessaire à la solde des troupes. Lie comte, qui avait momentanément rétabli parmi elles la discipline par son ascendant personnel, fut hors d'état de la maintenir contre les suggestions du mécontentement et du besoin. La révolte éclata de nouveau parmi les soldats italiens, siciliens, wallons servant en Flandre, et s'étendit même à deux régiments espagnols stationnés près de Liramont. Ce fut dans ces circonstances difficiles que le cardinal Albert d'Autriche, nommé par Philippe II gouverneur des Pays-Bas, prit des mains du comte de Fuentes le gouvernement et l'armée, le 13 février de l'année suivante. Albert, avant le milieu du mois de mars 1596, fut . hors d'état de ramener à l'obéissance les soldats révoltés et de les employer aux opérations militaires. Jusque-là son prédécesseur et lui restèrent forcément spectateurs immobiles des progrès de l'armée royale au siège de La Fère *.
Tandis que le roi entreprenait personnellement d'arracher l'Espagnol de la Picardie et du cœur du royaume, il pressait ses lieutenants en Bretagne et en Provence de le seconder aux extrémités, de faire effort de leur côté pour extirper la Ligue et chasser entièrement l'étranger de ces provinces. En Bretagne , Philippe II avait essayé de réparer par les intrigues l'échec que ses armes avaient essuyé l'année précédente, et de rendre à l'établissement de Blavet son étendue et son importance : il avait introduit une garnison espagnole dans Vannes, et gagné le gouverneur de Douarnenez. Le maréchal d'Aumont, les ordres du roi reçus, s'a])prêta à les mettre à exécution,
» Davila, 1. XV, t. III, Supplément, p. 44-46. -Thuanus, 1. GXIÏI, § 9, t. V, p. 502. — D'AubigDé, t. III, 1. IV, c. lî, p. 374. — P. Gayel, l, VU, p. 684 B, l. Vin, p. 733, 734. — P. Cayet marque exactement p. 783, 734, la marche et l'arrivée du cardinal Albert. Il partit d'Espagne au moid de septembre 1595, séjourna en Italie, se rendit dans le Luxembourg au mois de janvier 1596, et entia à Bruxelles le 11 février.
ÉTAT DBS AFFAIRES DE PROVENCE l35
mais il reprit les hostilités dans des conditions défavorables. Le rappel de Norris et des troupes anglaises qui avait eu lieu au commencement de cette année, affaiblit considérablement son armée, et le réduisit à des entreprises d'une importance secondaire. Après avoir pris Fougères, il attaqua le château fort de Comper, à quatre lieues de Rennes. Durant ce siège , il fut atteint au bras d'un coup d'arquebuse, et périt le 19 août des suites de cette blessure. Sa mort priva l'armée de sa vieille expérience et de ses talents , la province de la forte direction qu'il avait imprimée aux affaires. Saint-Luc lui succéda pour quelques mois dans le commandement général. Son passage au pouvoir ne fut marqué que par la conquête de deux petites places ; la prise, au moyen d'un stratagème, de la forteresse de Comper, au commencement de novembre par les deux frères d'Andigné ; la défaite de trois corps ligueurs par de Rieux, le baron de Molac, Kergormart, aux environs de Châteauneuf , de Guiner et de Quintin. Quand Saintr-Luc, nommé grand-maître de l'artillerie à la place de la Guiche, se rendit au siège de La Fère, et remit la lieutenance-générale de la Rretagne au maréchal de Rrissac, on pouvait considérer la fortune publique non comme ayant faibli, mais comme restant stationnaire dans cette province *.
Mais, en Provence, le parti français obtint de nouveaux et importants avantages sur les restes de la révolte et sur la faction de l'étranger. Dans ce pays, au commencement
> InstractioD baillée à M. de Loménie par le Roi, renvoyant en Angleterre en 1595. Lettres inéd. de Henry IV, p. 171. «Sa Majesté n'es- D peroit pas moins faire eu la Bretaigne, si après les conquestes et heun reux succès qu'eut feu M. le mareschal d'Aumont Tannée dernière » en la BasseoBretaigne, la dicte dame n*eust revocqué ses forces, qui » fut cause d*arrester le cours des progrez que prenoient les affaires » de Sa Majesté au dict pays. » — P. Cayet^ 1. VII^ p. 695. — Thuanus, 1. CXUI, § 11, 1«, 13, t. V, p. 504-508.
136 LIV. V. CH. m. TRAITÉ DB D*BPERNON AVBG LES ESPAGNOLS.
de Tannée 1595, Arles i>ersistait dans la Ligue; bon nombre de villes remplies des garnisons de d'Ëpemon lui obéissaient de force ; Berre et Grasse étaient encore occupées par le duc de Savoie; Marseille subissait le joug de Casaux et de Louis d' Aix , décidés à passer au roi d'Espagne s'ils ne pouvaient maintenir leur tyrannie. Rien de tout cela ne pouvait être durable, et rien ne pouvait arrêter le retour, chaque jour plus marqué, de la Provence vers l'ordre et la pacification , si l'on considère quels étaient les rapports de la France avec l'étranger. Le plus prochain de nos ennemis extérieurs , le duc de Savoie, avait recouvré Briqueras en 1594, et au mois de mai 1595 il reprit Cavours. Mais peu auparavant Lesdiguières avait battu deux fois les troupes de Savoie et d'Espagne, et s'était emparé d'Exilés, en sorte que les Etats héréditaires du duc restaient ouverts aux Français, et qu'il ne pouvait, sans craindre de les perdre, porter des forces en Provence. Aussi cette province suivit-elle l'impulsion que la noblesse et le Parlement lui avaient imprimée dès Tannée précédente. Aussitôt que l'absolution du roi prononcée par le pape fut connue , Arles se soumit à son autorité. Le connétable de Montmorency et de Fresne sommèrent d'Epernon de céder le gouvernement de la Provence au duc de Guise, et de sortir du pays. Il répondit à cette injonction en traitant avec le roi d'Espagne le 10 novembre 1595. La convention portait qu'il ferait la guerre au prince de Béarn , aux hérétiques et à leurs fauteurs ; qu'il ne traiterait et ne résoudrait aucun accord ni paix avec eux, sans en avoir obtenu la permission de Sa Majesté catholique; qu'après s'être emparé de Toulon, il y introduirait une garnison espagnole. Philippe, de son côté, s'engageait à lui fournir six mille hommes de troupes , quelques galères , des munitions et 432,000 livres par an. D'Epernon, on le voit, ne reculait