PROGRÈS DU PARTI ROYAL EN PROVENCE
devant aucune extrémité , devant aucun crime , pour se maintenir contre le duc de Guise dans le gouvernement de la IVovence , et pour s'y créer une principauté indépendante. Cette ambition aurait été trompée par Philippe n, qui seul aurait profité de la trahison de d'Epernon, si leur accord avait sorti son plein et entier effet. Le roi catholique était si peu disposé à abandonner la Provence à personne , et à aucun titre, qu'il en réclamait la possession comme bien propre et comme héritage de sa fille. Mais l'accord de d'Epernon avec l'étranger fut étouffé à sa naissance. A peine la destitution de d'Epernon fiit-elle confirmée par Montmorency , que ses principaux partisans l'abandonnèrent, et que les villes se soulevèrent contre lui. Moustiers, Aulps, Forcalquier, chassèrent ses garnisons. Le Parlement d'Aix confirma les lettres-patentes portant nomination du duc de Guise comme gouverneur, et déclara d'Epernon criminel de lèse-majesté s'il ne vidait le pays (17 novembre). Quatre jours plus tard , le duc de Guise entra en Provence , secondé des troupes royales, et des forces que lui prêtait Lesdiguières comme son lieutenant (21 novembre). Sisteron, Riez, Martigues, Marignane, se rendirent à lui. Tandis que la guerre et la défection enlevaient à d'Epernon la plupart de ses possessions, la haine des Provençaux attentait à ses jours par la fougade de Brignoles. Il était évident que sa domination et l'établissement du duc de Savoie en France touchaient à leur fin. C'était un indirect mais grave échec pour Philippe II , qui travaillait derrière eux à la conquête de la Provence. Mais la tenace ambition du roi catholique disputait pied à pied le terrain à la fortune contraire. Désespérant désormais d'envahir toute la Provence, il voulut la mettre en pièces et en prendre au moins le principal débris. Il jeta son dévolu sur Marseille, et pour se saisir de cette viUe, res-
138 L1V. V. CH. m. MARSEILLE CONVOITÉE PAR LES ROIS D*BSPAGNE.
serra son alliance avec les tyrans Iiouis d'Âîx et Casaux , qui , menacés par le parti royal , se réfugiaient sous sa protection'.
Depuis soixante-dix ans Marseille était l'objet de l'ambition et de la convoitise des rois d'Espagne, parce qu'elle itnportait autant à leur défense qu'à leur agrandissement. Cette ville était l'une des deux routes par lesquelles la France pouvait entrer en Italie pour disputer à l'Espagne le Milanez et le royaume de Naples, et pour se liguer à main armée avec les nations de la péninsule qui tentaient de se soustraire à la tyrannique suzeraineté des rois catholiques, et revendiquaient sur eux leur indépendance. C'était une maxime de Charles-Quint que l'Espagne ne pouvait s'assurer de ses États d'Italie sans la
* Pour ces deux paraçrrapbes, Thuanus, 1. CXI, § 15, t. V, 448, 444, — I. CXni, § 9, 11-16. t. V, p. 502, 504-513. — Bouche, Hist. de Provence, l. X, t. U, p. 806-810. — Dans les portefeuilles manuscrits de Godefroy, Lettres au roi du Parlement d*Aix en date des 9 février, 17 mars, 27 avril, 21 septembre, et lettre de la comtesse de Sault du 28 octobre 1595, dénonçant à Henri les projets de d*Épernon, et lui faisant connaître l'état du pays. — Traité conclu par d*Epernon avec le roi d'Espagne le 9 novembre 1595, et engagement contracté par lui envers le même prince, le lendemain 10 novembre, dans les papiers de Simancas, cote B, 83, 89. Voici le texte de rengagement: « Je soussigné, Jean » Louis de La Valette, duc d'Epernon etc., promets à Sa Majesté » Catholique de faire la guerre au prince de Béam, et aux hérétiques » et fauteurs d'iceux dans le royaume de France , et ne traiter ni ré- » soudre aucun accord avec eux, sans on avoir la permission de Sa » Majesté Catholique ; et après lui du prince Philippe son Ûls. Lesquels » me promettront par même moyen , de me tenir et mes amis sous » leur protection, et m* assister quand j'en aurai besoin. Et de leur côté, » ne eonclueront aucune paix avec le prince de Béam que je n'y sois a compris pour la conservation de moi, de mes amis, de nos biens et » charges. Eu foi de quoi , j'ai dit et signé la présente et cacheté du » sceau de mes armes, pour observer ce que dessus aux conditions » y posées. A Saint-Maximin, lo 10 novembre 1595.» — M. Capefigue, t. VII, p. 327-330, et M. de Sismondi, t. XXI, p. 388, 889 ont signalé ce traité avant nous. Nous avons revu le texte sur l'original, et l'extrait que nous donnons, bien plus étendu que celui de M. de Sismondi, porte sur des points nouveaux et d'une haute importance.
RÉSISTANCE A LEURS PROJETS, A MARSEILLE ET AU DEHORS. i39
possession de Marseille, et de là, les efforts faits par cet empereur pour la conquérir. Philippe II avait hérité des idées et des desseins de son père, et il jugeait le moment venu de les réaliser, avec le concours que Louis d'Âix et Casaux lui avaient offert depuis quelques mois, avant l'entrée du duc de Guise en Provence. A peine leur alliance et le danger de Marseille avaient-ils été connus, qu'ils avaient fortement remué et les puissances étrangères, et une partie de la population de la ville. Le grandduc de Toscane s'était préoccupé de bonne heure de traverser les tentatives du duc de Savoie et du roi d'Espagne contre Marseille. Sur l'invitation du capitaine Bausset, gouverneur de la place, il avait envoyé, dès le 8 juillet 1 59 1, des galères et un corps de troupes s'emparer de l'île et du château d'If : il avait fortifié avec le plus grand soin cette citadelle qui commandait l'entrée du port de Marseille, et où dès lors Bausset et le toscan Pesciolini avaient exercé en commun le commandement. Plus tard le grandduc avait noué des rapports étroits avec la France, quand il avait vu Henri affermir sa fortune par la réduction de la moitié de la Ligne. Le premier des souverains'^italiens, après les Vénitiens, il avait embrassé son alliance, et travaillé à l'avancement de ses affaires, considérant sa grandeur comme le contrepoids à la puissance espagnole, comme le point d'appui de l'indépendance, dans la péninsule. Cette année, il lui avait fait un premier prêt de 300,000 écus pour solder ses armées, après la déclaration de guerre à Philippe II : il était activement intervenu avec Venise, pour obtenir son absolution du Saint-Siège, en même temps cju'il poussait le pape à passer dans leurs rangs, et à sortir de la dépendance de l'Espagne. Cela f^t, unissant sans cesse et étroitement Tintérêt italien aux intérèls généraux de la France, il avait aiguillonné la sollicitude de Henri pour les affaires de Provence. II
UO LIV. V. CH. m. DISPOSITIONS D*UNE PARTIE DES MARSEILLAIS.
lui avait demande de considérer que si les Espagnols s'emparaient de Marseille, et si le duc de Savoie conservait le marquisat de Saluées, l'entrée de l'Italie restait fermée aux Français par terre et par mer ; qu'ils ne pouvaient plus dès lors aider à la défendre contre la domination de l'Espagne, l'empêcher de devenir sa proie. Aux conseils il avait joint les moyens d'exécution : il avdt fait déposera Lyon une nouvelle somme de 80,000 écus, avec l'expresse recommandation que cet argent fût employé à la guerre du Midi et à l'occupation de Marseille ^ Les troupes du duc de Guise étaient actuellement payées de ces deniers, tandis que les officiers et les agents du grand-dUc entraient en intelligence avec tous ceux qui, hors des murs et dans les murs de la ville, pouvaient conspirer à briser la tyrannie domestique et à repousser le joug de l'étranger. Les bannis formaient la première classe de ces citoyens : l'autre se composait de ceux des bourgeois, et même des gens de guerre, qui en s'engageant précédemment dans la Ligue, avaient gardé un cœur droit et l'amour de leur patrie. En présence du danger public les sentiments de la nationalité et de la liberté se ranimaient plus vifs que jamais dans toute la population honnête de Marseille. Le champ ne devait pas rester libre à Philippe II, Louis d'Aix et Casaux : la résistance se proportionnait à l'attaque : une lutte terrible et décisive se préparait entre les deux partis.
1 Gallu/.i^ Hisloire du prand-ducbc de Toscane, édition de 1781, en cinq volumes in-4*, livre V, chapitres 3, 5, 6, tome III, pages 58-56, 105, 115, 118. — M. de Sismondi, tome XX 1^ pages 391-895, a fait, diaprés Galluzzi, un bon exposé des rapports du |ïraud-duc de Toscane avec la France et avec Mar;iieille. Mois il est impossible qu'il ne se soit pas plissé des fautes typographiques dans ses notes : les passages qu*il allègue ne se trouvent pas au tome V, mais au livre V de Gallum.