LIV. V. CH. V. DANGER D'UNE PARTIE DES VILLES FR0NTIBRE
la capacité , ainsi que l'autorité résultant du succès, qui lui manquaient encore : il fallait que Henri l'élevàt peu à peu en puissance et en dignité avant de lui confier la direction des deniers publics, où il devait trouver pour contradicteurs et pour ennemis tout ce qu'il y avait de puissant dans le royaume. Voici sur ces différents points les renseignements que fournissent les lettres du roi.
Relativement à l'état de la ville de Metz , il écrit :
« 8 mars 1596. Vous verrez par les lettres du sieur de Sobole et celle des habitants de la ville de Metz ce qu^ils me représentent tou> chant la garnison de la dite ville , et Topinion qu'ils ont de rétablissement de rimposition pour laquelle j*ai envoyé le sieur de Bussy par delà ; en quoi j*estime qu'il pourra se présenter beaucoup de difficultés... D'autant que les moyens qui peuvent provenir des dites impositions ne sont présents, et que les soldats qui sont en cette garnison ne peuveht être entretenus d'espérance, attendu la nécessité en laquelle ils sont, qui a contraint le sieur de Sobole à vendre partie des bleds du magasin de la dite ville. Je vous prie de faire que ceux de mon Conseil qui sont à Paris trouvent jusqu'à cinq ou six mille écus, pour envoyer promptement à Metz pour ladite garnison ^. •
Au sujet de la ville de Guise et des autres places situées sur la frontière de Picardie , il ajoute :
ff 21 mars. J'ai trouvé ces villes de frontière en très mauvais état, parce que l'on n'emploie rien aux fortifications , et que les gens de guerre, tant de cheval que de pied^ ne sont pas payés; de sorte que les soldats quittent leurs gardes et leurs compagnies, lesquelles sont déjà si foibles qu'il y en a plusieurs où il n'y a pas vingt^inq et trente hommes, au lieu de cent dont elles doivent être composées. De sorte que je crains quil en arrive inconvénient; et pareillement de celles de Champagne qui sont encore en plus mauvais- état. Partant, je vous prie de faire délivrer au trésor de Texlraordinaire des guerres les assignations que vous avez destinées au payement des dites garnisons , et , s*il est possible , faire que Ton avance quelques sommes sur icelics pour les départir, afin d'empêcher ce débandement, lequel advenant, serait inévitable , dont s'en suivra la ruine de mes affaires,
' 1 Lettres miss., t. IV, p. 521 . Nous ne changeons dans ces extraits que l'orthographe.
TABLBAU GBfTÉRAL DB LA SITUATION FINANCIERE. 171
car je ne puis être partout, et quand mes ennemis me tiendront d*un côté y ils m auront bientôt enlevé une place de Vautre, Dont je tous confesse être en extrême peine , à laquelle je ne puis remédier qu'en payant les dits gens de guerre ^ •
Voici enfin le tableau qu'il présente de la situation financière générale du royaume :
c 15 aTril, â Rosny. Je tous jure avec vérité que toutes les traverses que j'ai subies jusqu'ici ne m'ont pas tant afiQigé et dépité l'esprit que je me trouve maintenant chagrin et ennuyé de me voir en continuelles eontraditions avec mes plus autorisés serviteurs, officiers et conseillers d'État, lorsque je veux entreprendre quelque chose digne d'un généreux courage et de ma naissance et qualité, à dessein d'élever mon honneur, ma gloire et ma fortune , et celle de toute la France , au suprême degré que je me suis toujours proposé. Ayant écrit à ceux de mon Conseil des finances comme j'avois un dessein d'extrême importance en main , où j'avois besoin qu'il me fût fait un fonds de 800,000 écus, et partant, les priois et conjurois, par leurs loyautés et sincères affections envers moi et la France, de travailler en diligence au recouvrement certain de cette somme, toutes leurs réponses, après plusieurs remises, excuses et raisons pleines de discours embarrassés dont les uns détruisoient les autres , n'ont eu finalement autre eonclusion que des représentations de difficultés et impossibilités. Voire ils n'ont pas craint de me mander que tant il s'en falloit qu'ils nae pussent fournir une si notable somme, qu'ils se trouvoient bien empêchés à recouvrer les fonds pour faire rouler ma maison. Cela kn'afflige infiniment, voire me porte quasi au désespoir , et m'aigrit de sorte l'esprit contre eux , que cela m'a fait absolument jeter les yeux sur vous, sur les assurances que vous m'avez souvent données d*avoir le vouloir et le pouvoir de me bien servir en cette charge, et m'a remis en mémoire ce que vous me dites à Saint-Quentin des grands divertissements qui avoient été faits depuis la mort de M. d'O, de notables sommes de deniers provenues des aliénations que l'on a faites de mes aides, gabelles et autres revenus. Ce qui m'ayant donné l'envie de m'en éclaircir davantage, j'ai bien encore appris d'autres plus que vous; car on m'a donné pour certain, et s'est-on fait fort de le vérifier, que ces huit personnes que j'ai mises en mes finances ont bien encore fait pis que leur devancier, et qu'en l'année dernière et la présente , que j'ai eu tant d'affaires sur les bras faute d'argent , ces messieurs-là, et cette effrénée quantité d'intendants qui se sont fourrés
1 Lettres misslTes* t. IV, p. 540.
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avec eux par compère et par commère^ont bien augmenté leagriielées, et, mangeant le cochon ensemble, ont comomméplus de ^inu cent mille écus , qui étaient somme suffisante pour chasser V Espagnol et France t en payement de vieilles dettes par eux prétendues*
f Je veux bien vous dire Tétat où je me trouve réduit, qui est tel, que je suis fort proche des ennemis, et n'ai quasi pas un cheval sur lequel je puisse combattre, ni un harnois complet que je puisse endosser ; mes chemises sont toutes déchirées, mes pourpoints troués au coude ; ma marmite est souvent renversée, et depuis deux jours je dtue et soupe chez les uns les autres, mes pourvoyeurs disant n^avoir plus moyen de rien fournir pour ma table, d*autant qu'il y a plus de six mois qu'ils n'ont reçu d'argent. Partant jugez si je mérite d'être ainsi traité ; si je dois plus longtemps souffrir que les financiers et trésoriers me fassent mourir de faim , et qu'eux tiennent des tables friandes et bien servies ; que ma maison soit pleine de nécessités , et les leurs de richesse et d'opulence, et si vous n'êtes pas obligé de me venir assister loyalement, comme je vous en prie ^ •
La misère , c'est le mot , la misère scandaleuse à laquelle le roi est réduit n'est que' le signe d'un efiroyable désordre ; tous les services publics sont en sou&ance , à commencer par celui de la guerre. Les vols des financiers, les concussions de quelques gouverneurs dont on va voir un triste exemple, favorisés par l'incapacité et la mollesse des serviteurs demeurés fidèles, laissent l'Etat sans force, et une partie de nos villes frontières sans défense contre Fiovasion espagnole. A cet égard les craintes de Henri sont pro-
1 Lettres missives, t. IV. p. 505-568. Tous les faits énoncés dans cette lettre, toutes les idées, tous les sentiments sont iucont«;stablement de Henri IV : la forme seule et le style en quelques parties ne sont pas de lui. Marbault, ennemi de Sully, qui l'accuse pins d'une fois d'avoir supposé des lettres du roi, en reconnaissant que celle-ci était de Loinénie, reconnaît en même temps qu'elle était du roi pour le fond (Remarques sur le chapitre 63 de l'édition originale, p. Î6 A.). En effet Loménie, admis à la plus familière intimité du roi, a dans cette (rirconstance comme dans vingt autres, écrit sous sa dictée, reproduit exactement ses pensées, et se borne à donner à ses phrases un tour un peu différent. S'il y avait une discussion à élever sur cette lettre, ce ne serait par sur son authenticité quant au fond, c'est-à-dire quaut à ce qui est exclusivement important, mais bien quant à sa date.