DE SES RAPPORTS AVEC LES F1NANC8S BT L'BTAT DE LA SOCIÉTÉ
Europe, et dérivaient du sentiment du beau. Voici comment l'historien s'exprime :
a Henri, qui voyait le royaume épuisé par la durée des guerres civiles , et qui comprenait qu'une longue paix ne suffirait pas pour rétablir les finances, si le libre essor donné au commerce ne venait au secoiu*s, avait trop de pénétration pour ne pas sentir que la défense de transporter l'argent hors du royaume ne serait pas d'une grande ressource, s'il ne trouvait moyen d'en faire entrer par le commerce. Il voyait que l'usage des étoffes de soie était devenu si commun, que les personnesdela fortune la pins mince ne voulaient plus poi-terdes étoffes de laine, dont la frugalité de nos ancêtres s'était bien contentée, en sorl« <]ne non-seulement il se dépensait des sommes très-considérablesen étoffes de soie, mais que cet argent passait dans les pays étrangers, au grand préjudice du royaume <.n Le tableau est complet ; mais chacun des traits est léger et faible, et l'on «ourrait risque de ne pas distinguer nettement ce qu'il représente, si l'on n'avait soin de l'éclairer des Inmières que fournissent plusieurs des contemporaips de de Thou. Il faut de plus remonter à deux ou trois ans au delà du moment précis où l'historien trace cette peinture, si l'on veut recueillir tous les renseignements propres à donner la pleine intelligence de ce qu'il oSre à nos regards et à notre méditation.
Au commencement de 1596, la Ligue expirait. Les restes de la révolte armée en Provence et en Bretagne, la guerre avec l'Espagne pour deux ans encore, qu'elle nous léguait en mourant, étment les moindres charges de son affreuse succession. On a vu précédemment que les dévastations de la guerre civile et étrangère avaient réduit environ les deux tiers des campagnes à la friche, laissé sans aucune ressource une classe entière et même ■ Toni. XIV, p. 141, lia de la traducUoa.
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!34 UV. vil. CHAP. V. AFFRKUSB MISÈBB DES VILLR8 RT DES CAJIPAGHBS.
la plus noDibreuse des paysans, fermiers et petite propriétaires. Là même où le laboureur n'était pas arrivé à cet excès àe détresse , il était au moins dans une dure gêne et, pour remettre son champ en culture, il n'employait que ses bras et ceux de ses enfante : il n'usait pas de ceux du journalier, qu'il n'avait pas le moyen de payer, et pour qui cependant chômer était mourir de faim. La misère, chassée des campagnes où elle ne trouvait plus d'aliments, se réfugiait dans les villes qui venaient de se rouvrir , et elle s'y installait, malgré les efforts tentés pour la refouler au dehors. Elle rencontrait la misère d'une multitude de citadins, de la majorité des ouvriers et des trafiquante, qui, eux aussi , manquaient de tous moyens d'existence, parce que l'industrie et le commerce intérieur avaient presque entièrement péri au milieu des troubles; parce que les hommes , les uns enrichis , les autres conservant l'ai sance ou le nécessaire , par suite de circonstances qui seront énumérées tout à l'heure, achetaient aux étrangers les objete de luxe, et même une quantité considérable d'objeU de première nécessité, qui ne se fabriquaient plus en France. Les paysans, chassés de leurs chaumières, les garçons de ferme sans travail, disputaient donc à la masse des ouvriers et des gens du petit commerce sans travail l'insutBsante aumdne de la charité publique. Un contemporain, un témoin oculaire, décrit de la manière suivante l'affreuse lutte de ces affamés, qui se terminât ordinairement par la mort.
I A Paris, on avoit 11 cherté de toutes chasea, princi paiement do pain, dont le pauvre peuple ne mangeoit pas i moitié son saoul. Processions de pauvres se vojoîent par les rues en telle abondance qu'on u';r pouvDit passer. Le lundi, i mars, furent comptés dans le cimetière Saint-lnnocenl, i Paris, sept mille cinq cent soixanle-neuf pauvres. Le samedi, le nombre des pauvres lo Irouioit accru 1 Paria des deux tiers, y estant eotré de six i sept mille le jour il«
LUXI EPPAÉNÉ DANS UNI CLASSE A PARIS. 235
dcnni <■ On fist une tuemblée en la salle de Saint-Loys, ou iprts plDsirura difiicullei fuat résolu au double de la taie qui avoit eilé biOe sur les habitantg. Le vcndredy, 26, fut fait ce m mande ai en 1 1 ton de trompe et cri publicq i [ous pauvres eslraagers mendians, de torlir de la fille de I^rîa ; et ce i cause de la contagion répandue en divers endroits. Ce qui estoit plus aisé k publier qu'i exécuter : car Umultilude en esloit telle et la misère si grande, qu'on ne saToit quelle pièce on y devoit coudre. On apportoit i las de tous les cotes dans IHos tel-Dieu de Paris les pauvres membres de Jésus-Cbrial, ai Mes et altènuei qu'ils n'y estoient plus tût entrÉs qu'ils ne rendiasent l'cspril. Le tamedy, 10 février, ung des raaislres de l'Hostel- Dieu dit i mon gendre que depuis le l"' janvier jusqu'À ce jour, il estait mort dans ledit Hoïtel-Dieu quatre cent seize personnea, la (dnspart de faim et nèeessiti. Par le rapport des maistres et gouvemeun de llloslel-Dieir, il mourut au mois d'avril dans l'Hoslel- Dien «ix cents et tant de peraonnes. Le vendredi, l'' mars, fat bruslée â Paris une femme via-l-vis Saint-Nicolas des Champs pour avoir tué et desfait de ses proprea mains deux de ses enfanta, yayant esté iuduitle, ainsi qu'elle disoil, par la faim, n'ayaut de quoi leur donner i manger'. >
Ainsi la famiae et les horreurs du siège âe Paris étaient transportées dans la paix par la misère publique. Ainsi dans une mesure considérable, désastreuse, l'agriculture refusait au cultivateur, au garçon de ferme, au journalier; l'indu-strie refusait au commerçant et à l'ouvrier du travail et du pain.
A côté de cette multitude qui mourait de faim, ou découvrait une classe de rîcbes et d'aisés, les uns se plongeant dans les délices, les autres satisfaisant leurs fantaisies. C'étaient les grands seigneurs , les hommes de guerre enrichis par le pillage ou par les dons du roi qui avait payé leur courage, les Ënanciers ; quelques bourgeois, plus épargnés que les autres par la faveur des circonstances ; enfin, dans une subdivision de l'industrie
'Notez que cela fait 31,000 iiauvres venus du dehors, auxquels il faut ajouter les pauvres de Paris même. ■ Lesloîle, Regist. journ. de Henri IV, p. 369-373,
236 LIV. VII. CH. V. l'usage devenu fiéNÉRAL DANS LES VILLES
et du commerce, tes gens exerçant les professions et les métiers qui tiennent ans premiers besoins de la vie, et notamment à l'alimentation publique et à l'babillement. Par suite de la subversion que les désordres du dernier règne et l'anarchie avaient apportée dans les sentiments et les idées, comme dans l'ordre politique, ils ne mettaient aucun frein à leurs désirs, et ils se précipitaient avec fureur vers les plaisirs et vers le luxe. Le gouvernement de Henri avait à les satisfaire, en empêchant que leurs jouissances ne ruinassent la France, Le contemporain que nous citions tout à l'heure, après avoir exposé l'affreuse misère de la capitale et des pays environnants, ajoute : « Pendant ce temps, on dansoit à Paris, on y mommoit ; tes festins et les banquets s'y faisoient à quarante escus le plat ' , avec les collations magnifiques à trois services'.» Au luxe de la table se joignait le luxe des habillements , non plus restreint à la classe peu nombreuse des seigneurs et de riches gentilshommes, mais étendu à tousceuxqui, dans tous les ordres, étaientparvenus à gagnerde l'argent. Barthélémy Laffemas nous fournit'à cetégard les renseignements les plus précis, et nul ne pouvait être mieux instruit que lui, puisqu'il fut successivement premier tailleur et valet dechambreduroi,et en même temps riche négociant en rapport avec une multitude de marchands français et étrangers, puis argentier du roi, puis contrôleur général du commerce. Dans un mémoire qu'il présenta à Henri, en 1596, pour être soumis à l'assemblée des Notables réunis à Rouen, et dans un autre écrit qu'il publia peu après, il s'exprime en ces termes sur le sujet qui nous occupe :
I Les marclunds qui trafiquent en draps de soje par toute la
1 Quarante écus ou 110 livre» du temps, environ (to francs d'aujourd'hui.
* LeatOile, ibid., p. «70 A, g 1.
DBS DIUI>8 ET ÉTOFFES DE SOIE POUR L'HABILLBIIENT, 337
France lont en grand nombfe. Témoin en la ville de Paris, où l'on a Ten qu'il n'y aToit que cinq ou six marchand* de EO;e Iraffiquaat i
Lyon, et  prêtent ils sont en nombre inlini C'est la grande
quantité de noblesse et ofliciera, iburs Teninies el leurs enfanU, jiuqucs aux Di»rchands, simples bourgeois, gens de pratique, ouiriera et arlisans, qui sont la pluspart habillez desditea sojes, qui tous souloieat eslre vestug de la drapperie de France'. «
La soie s'était donc substituée à la laine pour lès vêtements d'hommes et de femmes, non-seulement chez les riches, mais chez les gens de moyenne condition, et chez une partie des gens du peuple. Les exemples partis du trdne sous les derniers Valois, exemples alors tout-puissants sur la nation, la mode et la vanité qui en tout tempâ ont exercé chez nous tant d'empire, étaient ^ans doute pour beaucoup dans ce changement; mais la nécessité y était entrée aussi pour ime forte part. A la fin du XVI* siècle, les manufactures françaises, les unes ruinées par les guerres civiles, les autres dégénérées, comme nous le verrons bientôt, ne répondaient plus en général aux besoins et aux commandes du pays. Parmi les manufactures de draps de laiue, une seule, celle de Rouen, continuait à fabriquer des draps fins irréprochables ; les autres ne produisaient plus que des draps de laine épais et lourds, de mauvaise qualité, et en quantité tellement insufGsante, que les draps nous ét£tient fournis par les nations voisines. Les manufactures françaises ne Fahriquaient qu'en minime quantité les tissus plus légers,
' Barthélémy LaCTema^, RtigInnenI pour dresser les manufaciures en rt royaume , PnrÎB , C. de Monslrail , 1SB7 , p. 1. ~ La façon de faire et semer la graine de niearitri, Paris, P. Paalounier, IGOï, p. 3t. -^ Sully, (Econ. roj., c. lit , t.l.p.SISA, indique quelques nues des cluses de ciloyena qui recherchaient avec pnssion les -rèteinentg et ■Dires objets de luxe ; mai» il omet pinsieurB autres clauses : s Pour B ce qui regarde les tiens de justice, police, finance, escrJloire et a hoargeoiEie qui sont ceux qui se jettent aujourd'hui le plue sur le
238 LIV. Vil. CH. V. INSUFFISANCE DE l'iNDUSTIIIB DE LUXE.
tels que les étamines et les seines, âoot l'indastrie avait été transportée en Flandre et à Florence. Les toiles peintes, qui, dans le cours des siècles suivants, sont devenues les vêtements de femme en été, n'existaient alors ni en France ni dans les autres Ltats de l'Europe ; on ne fabriquait guère avec le coton que de la futaine, étoffe bonoe uniquement pour l'hiver. Par conséquent, durant la saison chaude de l'année, en France, hommes et femmes de toutes conditions avaient à se pourvoir soit de serge fine et d'étamine, soit d'étoffe de soie, qu'il fallait acheter presque également à l'étranger. Et comme la soie joignait à une légèreté plus grande l'éclat qui don— nmt le moyen de hriller, la préférence était acquise à la soie. Les tissus de soie étaient donc devenus à la fois un besoin et une jouissance, et nous verrons bientôt avec quelle passion, ou plutôt quelle fureur ils étedent recherchés en France. Les draps d'or et d'argent ue doivent pas être omis dans la liste des articles de luxe de l'époque; mais comme ils n'étaient portés que par la classe peu nombreuse des princes, des grands seigneurs, des gentilshommes appartenant à !a plus haute noblesse, de quelques opulents financiers, ils n'entraient dans les dépenses générales de la nation que pour une somme moins forte que les draps et étoffes de soie. ■ Si les draps d'or et d'argent, si les tissus de soie surtout avaient été fabriqués en France, l'usage plus ou moins général qu'on en aurait fait, la dépense qu'entrdnùt une habitude déjà ancienne et invétérée, n'aur^ent intéressé que la morale publique et les fortunes des particuliers. L'aident sorti de la bourse des consommateurs, souvent mal à propos sans doute, serait entré dans celle des fabricants et des marchands, serait resté dans le royaume. Mais le défaut de développement de l'industrie nationale avait amené des résultats tout di0e-
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