LIV. VII. CH. V. PLAN ET PROPOSITION DB LAFFBMAS
d'en faire l'objet d'un examen particulier, d'une délibération spéciale, et il lui fournit tous les éléments d'une discussion approfondie et d'une solution éclairée, en lui renvoyant les observations et les projets que plusieurs bons citoyens lui avaient adressés ' .
Parmi ces écrits se trouvait un remarquable mémoii-e rédigé par Barthélémy Laffemas et intitulé : Reiglement générai pour dresser les manufactures en ce royaume^ avec dédicace au roi. Les moyens mis en avant par l'auteur étaient au nombre de quatre. Le premier consistait à prohiber l'entrée dans le royaume des draps et étoffes de soie, de fil d'or et d'argent, manufacturés par les étrangers, et de réduire les citoyens aux produits du petit nombre de manufactures françaises qui existaient alors. Lalfemas exposait que la perte inévitable et prochaine de la plus grande partie du numéraire du pays, si l'on ne mettait obstacle à son écoulement, rendait cette mesure héroïque indispensable. Mais le cdlé par lequel son projet diflerait essentiellement, radicalement de ceux des autres réformateurs, c'est qu'il reconnaissait tout le premier et prouvait qu'on ne pouvait songer à priver la France des étoffes de luxe ; que la restriction mise à l'usage de ces tissus ne devait être qu'un état passager, nne transition, dont il fixait la durée à trois ansau plus ; que pendant ce laps de temps la prohibition devait atteindre uniquement les draps et étoffes manufacturés par les nations voisines, et non les soies écnies, la matière première, que l'on achèterait provisoirement à l'étranger, mais que l'on manufacturerait dans le royaume. Le fond
< Ad bas de ces 6crit8, od troave la meution suivaule : « Renvoyé Il aux dîls Bieura de l'aMemblée, pour voir k juger de l'ulilil^ qui n peut proTenir dudict reiglement, el eDdoDaeTadvisïSsM^esIé.aOn » d'ea ordoimar ce qu'il Terra esire à Taire par raitoQ. Fait à Roues D le iT> jour de janvier mil cinq ccdi nonanle-sept. • Voir ta suite du RfliglemeDt géoéral rédigé parLaffemu, p. M.
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POUR LE RÉTABLISSBWKNT DE l'iHDUSTBIE EN FRAKCE. 2i9
de son système consistait donc, non pas à interdire k la France l'emploi des soies et des étoffes de luxe, mais à transporter à la France leur production et leur fabrique.
Ainsi l'importatioD dans le royaume de plusieurs iudostries de luxe que nous n'avions pas encore, l'exploitation en grand de celles que nous avions déjà, tel était son second moyen, son principal remède à la ruine de nos finances , comme à l'oisiveté et à la misère d'une classe eotière de la nation. Il exposait avec soin les motifs et les circonstances sur lesquels il fondait l'opinion et l'espoir que son projet était parfaitement réalisable, offrait des chances sérieuses de réussite. Toutes les provinces, toutes les latitudes du royaume, disait-il, sont également propres à la culture du mûrier, dont la feuille sert de nourriture aux vers à soie. Cet arbre a prospéré dans les paya du Midi, dans le Languedoc, dans les Cévennes, dans la Provence, dans la principauté d'Orange, dans le comtat d'Avignon ; il a réussi dans les provinces du Centre, par exemple dans la Touraine ; il s'est même facilement acclimaté dans les localités dont la température est rigoureuse une partie de l'année, telles que Sùnt-Chamond et Saint-Bomain, villesdu Lyonnais, situées dans un pays froid et au milieu des montagnes, et à l'abbaye des religieuses de Poissy, dans l'Ile-de- France. Les soies écrues obtenues dans ces localités si différentes, soutenaient avantageusement la comparaison pour la beauté et la Bnesse avec les soies d'Italie'. Les Français étaient très-propres au travail et à la fabrique de la soie, puisqu'ils étaient les meilleurs ouvriers des manufactures italiennes, et que, dans leur propre pays, ib avaient établi sur divers points des manufactures avec
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tSO LIV. vil. CH. V. SDITE DU llfelOIRB DE LAPPKRAS.
succès : à Lyon et à Tours depuis longtemps; à Paiîs, à Mon^iellier, h Dourdan depuis quelques années, villes où l'on fabriquait des velours et des draps de soie, des draps de toile d'or et d'argent, des satins, des taffetas, des bas de soie '. Laffemaa établissait avec une grande force de raison que, pour s'affi-anchir de l'achat des produits étrangers, la FVance n'avait que deux choses à faire : 1' à étendre à toutes les provinces, à généraliser oe qu'elle faisait sur quelques points particuliers du territoire, dans un petit nombre de villes; 2° dans ces mêmes villes, dans les centres d'industrie déjà existants, à décupler, à centupler les manufactures uniques ou peu nombreuses qu'on avait élevées. Et comme il comprenait que la production et la fabrique en grand de la soie dépendaient de la propagation du marier, il incitait et poussait de toute sa force fcs habitants des campagnes à multiplier le plant de cet arbre, remontrant avec quelle facilité il venait dans les terrains d'une médiocre fertilité, avec quelle promptitude il croissait, quels bénéfices considérables il procurait au propriétaire. Dans une instruction particulière, il indiquait qu'il fallait donner la préférence au mûrier blanc sur le mûrier noir, pour la nourriture
< B. Laffemas, Reiglemenf général, etc., p. (9, 16, ID. « Lft ambas- H sadears du Roy qui ont été daua ce» pays U, lesmoigneroDt que le« f> onvriers qui toat aujonrd'hu; les drapa de soje à GAnea, Lncquei, B Naples et autres lieux, ce aaal partie des Fraoçote qui depuis vingt
■ ou treille ans «ont sortis de France... Pour let drapi de soie, iJ s'en
■ peut hire en plusieurs viUee de Frnuce, et ainsi qu'ils ont corn* H meoc^ eD la *tlle de Lyon et Tours, il y a longtemps. Mesmes en B la ville de Paris, il y a un maistre, nommé Godetroy, qui faict Il loules sortes de draps de soye, toiles d'or et d'argent, et aans nul H doute en fera des plus belles qu'il en vint jamais des pays eslraa- B gen. En la ville de Montpellier, depuis trois ou quatre ans, ont cornn nieouè à faire des velours, satins, taffetas et aulreu marchandises de
■ aoye...- Autre exemple en la ville de Dourdant qui, depoitqaelqnes B annéra, se sont acconlumei t Taire des bas de soye, bas d'estante, H et les font aujourdliny aaui beaux et aumi bons que ceux qui B vieuoenl d'Italie et d'Angleterre. »
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SUITE DU HtliOlRI DB LAITEKAS : CHAMBRES DE COiWBRCR. 251
des vers à soie, et qu'oo pouvait facilement obtenir la reproduction du mûrier par le semis ou par la bouture '. Le troisième moyen conseillé par Laffemas pour rétablir la prospérité publique, au moyen d'un travail intelligent et fécond, embrassait les industries de première nécessité aussi bien que les industries de luxe. H consistait k établir dans chaque ville une Chambre de commerce pour chaque communauté d'arts et métiers, et dans la rille principale de chaque diocèse, un Grand bureau des manu factures, des marchands et artisans. Ces chambres et ces bureaux devaient être composés, non de magistrats rendant la justice ou de magisb'ats municipaux de la cité, peu experts en général dans les matières d'industrie et de commerce, malgré les exceptions à faire pour quelques membres du Parlement et de Téchevinage de Paris; mais d'un certain nombre de manufacturiers et de marchands, jouissant d'une bouoêle aisance, gens de bien et de réputation j non salariés pour les fonctions qui leur étaient déférées*. Les attributions de ces chambres consistaient dans la surveillance et la police des ouvriers et des pauvres sans travail ; dans une juridiction com-
* B. L&ffemu, Reiglement général, etc., p. 9. ■ Les meoriers sont
■ ubres belles k venir et qui «pportent graod profit «oit du bois que
• l'on coupe de cinq à cinq ans, ou de la feuille pour Doorrir les
■ diU ytn, qui foot grand Dombre de wi^c. Il ; a tel meurier qui a
• porU du profit à lou maislre plus d'un eacu (eDVirOD 13 fr. d'au-
• jourdlinl), et s'afTerment les communs à vingt ou trenb soli tous
■ les ans. » — Aucuat arllehs gui ont ulé obinia au Reiglement gêné ■ ni, p. 50, SI .
'Reiglement général pour dresacr les manatacturee, p. 11. « Il ;
• aura ud nombre de marchanils et artisans, gens de bien et de bonne
• répnUUon, qui ne prendront aucuns salaires n; esmolnmeos ; qui
• s'employeroDl pour les panTres ; qui voideront les différends des > OQTnges et oannraclnres qui viendront It lenr coDQoisaance... Le*
• jnsliciers et offlciere des villes ne sont propres k cognoislre les
• manntactnres et ouvrages : c'est Faire juger les couleurs aux aveu-
• 1^; il but d«a mallrea «xperta pour ea décider. »
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Kt LIV. VII. CB. Y. GRAHD BUREAU OU CONSEIL DU COHHERCG.
merciale, qui devait vider les différends élevés au sujet des ouvrages et manufactures ; dans la surveillance sur les manufactures pour en obtenir des produits irréprochables sous te rapport de la qualité, du poids, de la mesure, de la beauté des produits, et pour répandre partout les perfectionnements auxquels les étraogers étaient arrivés.
Le quatrième moyen était la multiplication [n^igressive des manufactures sur toute la surface du territoire , et sans distinction des industries de luxe, ou de première nécessité, en essayant d'abord de rasimer l'industrie dans tous les lieux où elle avait péri pendant ranarcble. A ce dernier moyen se rattacbait l'établissementdedeux grands ateliers ou musons publiques, dans chacune des villes où serait érigé un graad bureau des manufactures : tous les gens sans profession devaient y être renfermés, et appliqués aux travaux de l'industrie qu'ils développeraient, en trouvant eux-mêmes des moyens honnêtes d'existence et en cessant d'être à charge au pays '.
L'assemblée des Notables réunie à Rouen entendit l'exposé et le développement du plan de Laffemas. EUe y fit des objections qu'il détruisit sans pouvoir entraîner les convictions. De l'ensemble de son projet, elle ne prit que les moindres cdtés, et n'adopta, sauf un point, que les mesures stériles en elles-mêmes, que les prohibitions. Le règlement général des Notables porte : « Que l'entrée du fil, drap et passementsd'oretd'argent,ensembIede toutes sortes de marchandises de soies, et de laines manufacturées hors du royaume, soit défendue en icelui. Que les soies et les laines escrues soyent déchaînées des impôts et droits de douane qu'elles payent et que les monopoles soyent empescliez. Qu'il y ait deffenses de transporter les lunes et auti^ estoffes non manufacturées. Sera par ■ Htiglemeot gtoéral pour dtetwr les manntBcturaa, p. b4d.
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lEStlItES CONSBILLtSS PAR LU NOTABLES ASSEMBLÉS A ROUEN. 253
Sa Majesté fait déclaration que ceux qui viendroat en France et y travfdlleront conlinuelleinent durant trois ans, jouiront des mesmes privilèges que tes François naturels', n
Les Notables avaient très bien vu le mal ; mais comme ils n*avaient que des connaissances et des idées également bornées en économie commerciale, ils recouraient à des mesures insufiisantes pour retenir l'argent et la substance même du pays qui s'écoulaient. Le besoin d'une part, ta fraude de l'autre, devfdeiit venir facilement à bout de leurs prohibitions. Ils n'auraient fait quelque chose de vraiment efficace que s'ils avaient non pas prohibé l'entrée dans le royaume des tissus de soie étrangers, mais défendu aux particuliers de porter des draps et étoffes de soie. Et c'est ce qu'ils n'avaient pas osé, ne voulant pas retirer aux ouvriers en soie des manufactures françaises leurs moyens d'existence, et accroître ainsi la population des fainéants et des pauvres. Les Notables, par leur règlement, autorisaient et fovorisaient même l'achat fait k l'étranger d'one partie de lasoieécrue, et ne s'occupaient en aucune fiiçon d'augmenter la production de la soie chez nous. Or, comme nous achetions une partie de la matière première sans rien vendre aux étrangers, sans rien expor- . 1er ; comme bien loin de là nous subissions une énorme importation de tissus de soie, cet achat de matière première était une seconde perte sèche, très considérable chaque année pour le pays. Les avantages que proposaient les Notables aux ouvriers étrangers pour les attirer en France étment insuffisants et même dérisoires. C'était d'ailleurs en Fronce qu'il fallût chercher des ouvriers, en se bornant à tirer des pays étrangers un très petit nombre d'artisans consommés dans leur art, qui serviraient de
] l'assemblie tenue à Ronen,
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354 UT. VII. CH. V. 1NSDFFI8ANCI BT IMPOSSIBILITES DE CKS MESUR^.
directeurs et de maîtres à nos ouvriers, et qu'on payerait à haut prix. Les contemporaios comprenaient avec un admirable bon sens tout ce que les prohibitions des Notables avaient de faible et de vide, et ils disaient : « L.a 8 difficulté estoit qu'avant de deffendre l'entrée des mar— » chandises manufacturées d'or, d'argent et de soye, il » falloit avoir de quoy en faire dans le royaume*. » "rel était le problème : mais il ne fallait pas moins que le génie de Henri lY, les talents réunis de Laffemas et de de Serres pour le résoudre, et avant d'en venir à bout, Ifenri fat obligé de s'y prendre ik plusieurs fois.
Cependant, même au début, même au premier essai, il avait trop d'expérience, trop de sagacité pénétrante, poiu- s'en tenir purement et simplement aux prohibitions des Notabies. Il sentait bien que ces stériles moyens, réduits à eux-mêmes, ne produiraient que du mal, s'ils n'étaient fddés par plusieurs mesures concurrentes vraiment fécondes. Avant donc de mettre à exécution les mesures prohibitives des Notables, il chercha à s'assurer l'aide de l'indushrie française ; et cela durant deux ans, à travers les travaux et les soucis de la reprise d'Amiens et du traité de Vervins. A peine libre de ces soins, il reporta toute son attention sur l'importante question des tissus de luxe et des soieries. Les manufacturiers et les marchands de soie de Tours lui promirent que les produits de leur industrie satisferaient aux besoins de tout te royaume, et qu'il en resterait encore assez pour faire une exportation considérable dansles États du Nord. Sur cette affirmation, le roi rendit, au mois de janvier 1599, un premier édit qui défendait l'importation dans le royaume d'aucune marchandise manufacturée d'or, d'argent et de soie*.
• 9. Caret, Chr. Mplen., 1. |[, 1. Il, p. 64 A. ■ FoDlaooD, L I, p. 10(6. — Recueil des Ane. lois franc., t. XV, p. Ht. — P. Cayel, Cbron. Kpt., 1. II, t. Il, p. 64 A. ■ Suivant ce
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au't APPORK HAIS VAINtMKKT ht ROI. 265
Hâme avec les tempéraoïenls considérables que Heori avait apportés aux décisîoDs des Notables, il se trouva à l'éfM^uve que ce» résolutions étaient impraticables et désastreuses, et la prohibition tout à fait prématurée. Les manufacturiers de Tours n'avaient ni rassemblé des capitaux, ni [H:«paré des manufactures pour une [Hroductîon suffisante des étoffes de soie, pour le tissage die l'or et de l'agent : ils ne purent satisfaire aux besoins publics, et &umir les denrées qu'un long usage avait fait passer dans les mœurs et les habitudes. Sous l'inllaence de la mode et de l'usage, et sous le stimulant de la difficulté, ces étoffes furent recherchées avec fureur parce que l'édit œ défendait pas d'en porter. RUes furent introduites en France, non pas par le -commerce régulier, mais par la owitrebande, qu'une oi^anisatiou encore imparfaite des douanes ne réprimait qu'à moitié. Les fraudeurs arguant toutefois de la défense, et des périls prétendus qu'elle en-
■ qui Bvoit ealé Brresté à rassemblée de Rouen, l'enLtèa des maiiii- 1 hctnres d'or, d'argent et de ioje fut deffendue en France... L'iïdiet > lut tsict à Ia poursuite des marchands et ouvrière en toye de
■ Tonrs. > — SuUj, (Ecod. loy., c. Bi, t. I, [i. 317. a Ceux de Toun
■ TiDTCDt à BloîB pour vous parler de faire deffeudre l'enUèe de
• toute* «orlei de maonfecturea eslraDgËres, se faisant forts de tonr-
• uir toate 1» t'rabce de semblables estuffes. Ils s'adreMèrent t la
■ propre personne du Hoj, laquelle ils lollicitërent, ou plulostlmpor-
■ tuDËienl tellemeut par le mo;en d'amU et de preaens, qu'enfin ils
■ obtinrent ce qa'iU demandoient. ■ — De lliou confirme le Ifmoigoage d« SuU;. Thuanus, 1. CXZUI, § 10, t V, p. tW, «dit. Londiu., 11S3. a Hoc et anno (ISW), rei earicum pannum, in regnom impor-
■ lari edieto prohibuil, quod immensam pecuniam ex eo in Italiani
■ eiporlari comperisset, et a qnibusdam iostilorlbus spes facla easet
■ m Gallia aericum tanta copia confici poiie, ut non tolum regni uii-
■ Aiu, led tliam vieinii provinciit txItrnU, ad ttpUnirionem yotitit, 1 nli'i enel. ■ L'édit est du mois de janvier : le séjour du roi à Nota n'eat que de l'ilé de 16S> (Cajet, 1. 11, t. Il, p. «4, et LeUrea uiisiv;, t. V, p. ISS). Par conséquent, si led marchands de Tonra demandaient quelque chose au roi au mois d'auùt 1S9S, c'était qu'il Uat la maiD tenue à l'édit rendu depuis six mois, et non qu'il le rendu uctnellement.
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