‹ Histoire du regne de Jean 1er, Duc de BrabantChapitre 16 sur 24 · LE REGARD DE SA DAME · texte numérisé non relu

LE REGARD DE SA DAME

Amours, lequel partout ses flèches trait, Si m'a le cuer féru de l'agii trait Qui très souvent point jusques au mourir, Tant que ne m'ait le triade et l'entrait Devant les yeulx mis à moy secourir, C'est la dame que je doy tant chérir Que nature a remplie de telle eur Que, sans aultre médecine quérir.

Son doulx regard adoulcist ma douleur.

Corn le souleil issant de son retrait, A grand joye l'œil semont et attrait, La nuyt se meurt, jour commance à florir; Ainsy la belle à gracieux attrait,

De visage divinement pourtrait, Quand de ses rais veult ma veue férir. Mon cuer, noircy de deuil, prest à périr, Incontenent renouvelle couleur; Car, en espoir d'aultre bien acquérir.

Son douly regart adoulcist ma douleur.

Si suis joyeulx quant la regarde a trail ; C'est le trésor où tout bien se retrait Et tout plaisir qu'amant doit requérir.

Nature aussi ne lui a rien soubstrait; Car elle en est et l'ymage et l'extrait De tous les biens qui sont pour moy guérir. Pour ce doy bien son amour renchérir Et l'onnourer la dame de valeur; Car, seulement sans ailleurs recourir, Son doulx regart adoulcist ma douleur.

O princesse de joye et de plaisir, Demandez à vostre cont'rerôleur Si l'on pourrait au monde mieulx choisir. Son doulx regart adoulcist ma douleur.

Hercules fut oultrageux voyagier Qui entreprint toutes les mers nagier.

Pour nom acquerre.

Mais, quant il vist le merveilleux dangier Où se mettait par trop eslongier terre, Il fust constraint de voulenté changier,

Et de grand erre S'en retourna menant ailleurs sa guerre.

Plusieurs monstres il avait abattu.

Tué géants et lyons desvestu;

Tant estait fort, Tant corageux et rempli de vertu, Que tout vainquoit par orgueilleux effort; Chose qu'il vist ne prisait ung festu;

Enfin au fort La haullc mer le mist à desconforl.

Dl'C DE imAn.ViNT. 199

Et, — clémonstrant que celliii n'est pas sajie, Qui veult passer où n'a point de passage

Et qui i'œul n'a A «juelque port ou à quelque rivage, — Le propre lieu dont sa nef retourna, De deux pillicrs de merveilleux ouvrage

Si bien bourna.

Que d'arrester à tous avis donna.

Cest exemple comptons-nous contre ceulx Qui, par engin, veulent miner les cieulx

Et qui se content En abisme par dessuz lessourcieulx.

Quant à parler des faits Dieu trop s'escoutent, Disans : « Mal fait, » où trop est péricieux.

Las! poy se doubtent Qui contre lui de langues poingnans jouslent.

Les jugemens divins sont plus parfonts Que nulle abisme; il n'y a point de fons.

Au bort demeure; N'entre dedens, aultremimt te confons.

De tout véoir, il n'est maintenant beure. Loe cellui qui te mist sur les fons.

A ce labeure. En trouble mer la voye n'est pas seure.

L'ouvrier t'a fait non pas pour le reprendre. Il t'a fait tel, afin de grâces rendre

A sa largesse.

Se tu poeus riens bumainement aprendre, Ton debvoir fais; tu fais bien, c'est sagesse; Mais l'éternel conseil vouloir entendre

N'est-ce simplesse Et courousser la divine baultesse.

Conseil divin n'est fontaine, ne mer.

Ne haulte abisme; on ne le poeut sommer;

Car il comprent Eternité impossible à nommer, Et par ainsy tout bomme trop mesprcnt Qui ne se scet à son gré conformer

Et qui reprent L'infini sens dont tout fait et emprcnl.

200 HISTOIRE DE JEAN l"'"",

Musez aprèz ce que vous est possible A concevoir; car il est impossible

Que mainte chose Vous soit par cause et rayson cntendiblej Le soeul pourquoy en ung seul Dieu repose. Guaires n'y vault entendre bien la bible

Avecq la glose; Dieu son conseil célèbre à porte close.

Mais, nous dira-t-on, quel étail le rôle de la musique dans ces pièces rimées.

Laissons celle fois encore parler M. Fétis. « Il élait impos- « sible, dil-il, que l'on eût un air pour chaque slrophe de poë- «' mes qui contenaient deux ou trois mille vers. On est donc « fondé à croire que toutes les strophes, composées de vers « d'une mesure uniforme, se chantaient sur le même air. Ce « ne sont que de simples conjectures, car il n'est rien resté de « la musique faite à celte occasion. On sait seulement que, « parmi les poëmes dont le texte nous a été transmis, les uns 0 se récitaient et les autres se chantaient. Il y avait pro- « bablement de certains airs qui s'adaptaient à plusieurs ro- « mans, comme nous en avons dans nos vaudevilles, qui ser- « vent à tous les couplets taillés sur le même patron. Ces airs, « on jugeait inutile de les transcrire, par la raison que chacun " les savait par cœur. »

De celte façon, les trouvères ne nous ont laissé aucun monument qui put les faire juger comme compositeurs. Leurs mélodies naïves confiées à la tradition, ont pu se transmettre à plusieurs générations par ceux auxquels ils les avaient apprises; mais il était impossible qu'elles ne tombassent pas à la fin dans l'oubli, tandis que les paroles de leurs compositions, inscrites sur le velin et protégées souvent par la richesse des illustrations, avaient des chances plus certaines de conservation.

Les différentes sortes d'instruments en usage au moyen-âge ont été énumérées dans des vers que Roquefort reproduit

dans son livre de 1' Êlat de la Poésie française aux douzième et treizième siècles.

Viole, rubebe, guiterne L'enmorache, le inicamon, Citoleet le psaltérion; Harpes, tabours, trompes, nacaircs, Orgues, cornes plus de dix paires.

Corneniusus, flajos et chevrettes, Timbre, la flauste brehaingne, Flajos de sans, fistule, pipe.

Muse d'Aussai, trompe petite, Buisines, èles, monocorde Où il n'a qu'une seule corde.

Et muse de blet, tout ensemble.

Ailleurs, Roquefort cite encore le chalumeau, l'araine, la chifonie, le chorum, le clairon, l'estive, le frestel, la gigue, le glais, la graile, le luth, la loure, le moinel, Torloges, la rote, la symphans, le triclère, le tuhe tympans.

La harpe passait pour l'instrument par excellence; c'était d'ordinaire celui du roi des ménestrels, qui ne lui préférait quelquefois que la vielle. Au quatorzième siècle, la harpe était montée de vingt-cinq cordes. Guillaume de Machault nous l'apprend dans une pièce intitulée le Dict de la harpe. Le poète chante les perfections de sa maîtresse, et en nomme une à chaque corde; on regarde ce morceau comme très-intéressant, parce qu'il fait connaître d'une manière exacte la construction de la harpe.

Tels étaient les instruments de musique les plus usités parmi les ménestrels belges, quand ils avaient à retracer les horreurs d'une bataille, ou l'ivresse d'une victoire, ou le trépas d'un chevalier chrétien. C'était un noble métier, que celui de chantre des grandes actions contemporaines! Par la bouche du ménestrel se propageait la contagion des vertus sociales; cet homme du peuple était grandement honoré; pour lui se

baissait, comme nous l'avons vu, le poiit-levis du château, et sa place était assignée à la table du châtelain.

Mais là ne se bornait pas l'influence des ménestrels et des troubadours. Sachant avec quel intérêt ils étaient toujours écoutés, et combien leurs idées étaient populaires et trouvaient de créance, il arrivait parfois qu'au lieu de se contenter d'être des chansonniers pacifiques aimant la joie et le bien-être, ils parcouraient les campagnes et les bourgs en cherchant à surexciter les masses. Ils allaient alors chantant partout leurs vives censures contre le prince et contre les seigneurs, proclamant les grands principes d'indépendance, et appelant le peuple à la liberté. On conçoit facilement de cette manière combien fut grande la part qu'ils prirent à cette époque au mouvement de la civilisation.

Le Brabant compte un de ses princes parmi les musiciens du treizième siècle, dont les œuvres nous sont parvenues. On a du duc Henri III des chansons dont les airs sont connus, et malgré les assertions de plusieurs écrivains, qui ont prétendu que ces airs n'appartenaient pas à ce prince, mais bien à son ménestrel Adenez, il est resté avéré qu'ils sont ses productions. Henri III est surtout regardé comme l'un des propagateurs les plus zélés de l'art musical en Belgique, à cause de la protection qu'il accorda toujours à ceux qui le cultivaient, notamment à Adenez.

Né dans le Brabant en 1240, ce poète musicien dut son éducation aux libéralités de son souverain. Ce prince lui fit donner les premières leçons de son métier, qui « est, je croy, dit Fauchet, de sonner des instruments et de rymer, auquel il profita, mettant en ryme plusieurs faits et gestes d'anciens chevaliers, reconcuz pour leur vaillance. » Adenez jouait de la viole; on en a la preuve dans une miniature du roman de Berthe aux grans-piés qui le représente tenant cet instrument. Il fut le chef des ménestrels de Henri III, et il eut à ce titre la direction des ménétriers et des jongleurs qui suivaient la cour

DUC DE BRAnANT. 203

du duc de Brabant. 11 nous apprend lui-même dans un de ses fabliaux quel élait son office et quelles obligations il avait à son protecteur :

Ce livre de CIcomadès, Rimay-jc li roy Adencs, Ménestrel au bon duc Henri Fui. Cil m'alcva et norri Et me fist mon mestier apprendre, Dieu l'en veille gnerdon rendre Avec ses ame en paradis.

La Bibliothèque royale de Paris possède un recueil manuscrit du temps, contenant plusieurs des chansons d'Adenez av<^c la musique.

Un autre troubadour, dont les productions ont bien plus d'importance au point de vue musical que celles d'Adenez, naquit aussi dans le Brabant en 1240. Il s'appelait Adam de la Halle, et se fît remarquer surtout par la composition de morceaux de chant qui attestent un talent remarquable. Il nous est resté beaucoup d'œuvres de lui; la Bibliothèque de Paris possède entre autres un manuscrit qui renferme seize de ses chansons à trois voix, et six de ses motets. Ces pièces sont surtout intéressantes, parce que l'on y remarque l'apparition des ornements qui commençaient à s'introduire dans le chant, et dont il n'y a guère d'exemples dans les compositions précédentes.

Le duc Henri 111 eut aussi pour trouvère particulier Gillebert deBerneville, de Courtrai, poète et musicien de beaucoup de mérite. Le duc le combla de bienfaits, mais il ne se borna pas à ce témoignage matériel d'admiration; il lui adressa entre autre une chanson dont il avait lui-même composé la musique et qui commence par ces mots :

Beau Gillebert, dites s'il vous agrée, etc.

A côté delà musique légère et joyeuse des méueslrels du moyen-àge, on entendait s'élever aussi du fond des eloilres et des sanctuaires, l'hymne au Seigneur et les chants pieux. La musique religieuse, qui est, selon la définition que nous en donne le célèbre auteur du Génie du Christianisme, « une ins- « titution qui possède les deux conditions essentielles à l'har- « monie, le beau et le mystérieux, attendu que le chant nous « vient des anges, et que la source des concerts est dans le « ciel, était à l'époque qui nous occupe la musique par excel- (1 lence. » L'Eglise avait admirablement compris dans quelle proportion les arts devaient contribuer à la pompe des cérémonies du culte, et au premier rang elle plaçait celui dont l'action sur les masses est la plus puissante. Les monastères étaient le refuge de toutes les choses de l'intelligence; l'architecture, la sculpture, la peinture, la gravure y avaient trouvé un abri; ce fut encore dans leur sein que la musique sacrée trouva son palladium.

C'était un spectacle à la fois bien magnifique et bien imposant que celui que l'on avait sous les yeux, lorsque l'on assistait dans une abbaye aux offices célébrés par les moines. On était transporté, et l'on subissait je ne sais quelle influence surnaturelle, quand les chants des religieux, graves et sonores comme ceux qui sortiraient d'un sépulcre, retentissaient sous la voûte sacrée et venaient frapper l'oreille des assistants. La figure austère de ces chantres du Tout-Puissant, leur longue barbe souvent blanchie par les ans, rendaient plus grandioses encore leurs cérémonies; on eût dit de ces Druides qui faisaient monter des forêts de la Gaule leurs invocations à Dieu, ou de ces héroïques Pontifes des catacombes qui faisaient rayonner la foi dans les premiers siècles de l'Eglise. La nudité des murs, le sévère ornement des autels, le froid glacé des dalles du temple, tout enfin portait dans l'àme un religieux respect et une sorte de terreur mêlée de délices et de charme.

L'étude de la musique était l'une des principales occupa-

DUC DE BRADANT. 205

lions des religieux. Pendant que les uns se distribuaient les travaux sur la littérature, l'histoire ou la peinture, les autres, retirés dans leurs cellules, composaient la musique destinée à rehausser la pompe de leurs cérémonies. Les chefs des monastères montrèrent de tous temps dans nos provinces un grand zèle j)our le développement de l'art musical appliqué au culte. Longtemps avant le treizième siècle, vers 1040, l'évéque 01hert de Gembloux nota un ofïice de saint Véron et des antiennes pour sainte Vaudru; Eslienne, abbé de Lobbes, composa le chant d'un olfice de saint Lambert; Heriger et Ingobrand, abbés du même monastère au onzième et au douzième siècle, cultivèrent aussi la musique ecclésiastique; Damien, moine de Tordre des Prémontrés, composa en l'honneur de saint Corneille et de saint Cyprien, des chants qu'un ancien auteur appelle admirables.

Dans la plupart des abbayes, les moines se réunissaient sept fois par jour pour célébrer les offices et chanter les hymnes du Seigneur. Les dimanches et les jours de fêtes, leur cloche appelait à la prière les habitants dont la demeure avoisinait le monastère, et ces jours-là surtout, ils déployaient leur art et leur talent; leurs exécutions valaient bien, nous parait-il, les symphonies que l'on organise aujourd'hui à l'aide de nombreux orchestres et de puissantes collections de voix.

Malheureusement, tous les moines et tous les ecclésiastiques ne conservèrent pas à la musique sacrée le caractère grave et sévère qui en faisait le prix. Bientôt le goùl de la mélodie, que les croisés avaient importé en Europe, pénétra dans le sanctuaire, et vint détourner la nature primitive de cet art sublime; malgré les remontrances des Papes, et notamment du pontife Jean XII, on introduisit dans les chants d'Eglise une foule de notes plus ou moins badines qui offensaient la pudeur et étaient contraires à la décence. Ce fut la source de la décadence de l'art.

Les Bénédictins nous apprennent, dans les mémoires qu'ils

206 HISTOIRE DE JEAN l",

nous ont laissés, que l'on commença dès le douzième siècle, à mêler dans léchant la voix des instruments à celle des hommes. On se servait déjà à cette époque, disent-ils, dans les chapelles appartenant aux communautés religieuses, de petites cloches sur lesquelles on frappait afin d'imiter le tétrachorde des Grecs. De cet usage est venue l'origine des carillons. Le B. Aelrede, dans son Miroir de la charité, critique amèrement cette sorte de musique, qui envahit de son temps le chant ecclésiastique et qui convertit les temples du Christ en amphithéâtres et en salles de spectacle. Les moines furent bientôt même soupçonnés, dit-il, de se servir d'une certaine liqueur pour rendre leur voix plus souple et plus harmonieuse.

Suivant un auteur estimable en matière musicale, un perfectionnement important s'introduisit vers le commencement du quatorzième siècle, dans la construction du premier des instruments d'Eglise. Louis Van Vaelbeke inventa les pédales de l'orgue.

Louis Van Vaelbeke naquit au bourg de Vaelbeke, dans le Brabant, vers la fin du lègne du duc Jean I". Il était facteur de vielles ou rubbebes, c'est-à-dire de violes; voici les vers dans lesquels le chroniqueur de Clcrck fait mention de cet industriel-artiste :

In deser tytsterf itienschelyc Die goede vedelare Lodewyc Die de beste was die voor dien In de Weiclt ye waas ghesien Van makenc cndc metter hand.

Van Vaelbeke in Brabant Alsae was hy ghenant.

Hy was d'eerste die vant Van Stampicn die manières Die men noch haert antieren.

Disons en terminant que les orgues, que l'on peut regarder

comme riinc des plus belles inventions du génie de l'Iiomme, onl d'abord été exclusivement fabriquées dans les couvents. Les laïcs s'emparèrent plus tard de cette industrie lucrative, qui occupa bientôt un nombre considérable d'ouvriers. Ceuxci formaient dans certaines localités, des corporations distinctes; dans d'autres, ils étaient réunis à différents corps de métiers. Ainsi, à Bruxelles, les facteurs d'orgues faisaient partie d'une corporation composée des menuisiers, tonneliers, fabricants d'arcs, d'arquebuses et de pelles : c'était une de ces bizarreries si fréquentes jadis, dans l'assimilation des professions les plus dissemblables.

La littérature du treizième siècle en Belgique, et conséquemment dans le duché de Brabant, fut toute nationale par son caractère, par sa couleur et par son esprit. Née des croyances et des habitudes de l'époque, elle chercha ses inspirations, non pas dans les modèles de l'antiquité, mais dans les traditions populaires et dans les gloires nationales. "

On irait aussi vainement chercher ailleurs les causes du puissant développement littéraire que l'on remarqua pendant cette période; ces causes sont toutes locales, et elles se résument dans la splendeur dont la cour de nos ducs rayonnait à cette époque. Le luxe et la magnificence qui la faisaient resplendir y attiraient naturellement les ménestrels et les trouvères, dont les travaux consistaient surtout à chanter les exploits des chevaliers brabançons dans la terre sainte, et à égayer le peuple par la relation de quelque grand combat livré sous les murs de Jérusalem ou de Constantinople.

Nous commencerons l'étude que nous allons faire sur l'état des lettres en Brabant pendant le règne de Jean I", par une analyse succincte des trois principales productions littéraires qui virent le jour sous le gouvernement de ce prince, et qui

sont : La relation de lahataiUe de Wœringcn par Van Heelu,

10 poème de Cléomades, par le roi ménestrel Adenez, et le Jeu de Robin, par le célèbre trouvère Adam de la Halle.

Jean Van Heelu, né selon toute probabilité à Heelen, endroit situé à un bon quart de lieue de Léau, que l'on nomme maintenant Heelenbosch, brillait à la cour du duc Jean I". Il était attaché, paraît-il, à cette partie de la mesnie du prince dans laquelle se rangeaient les héraults et les ménestrels, et de tous temps il fut comblé par son maître d'honneurs et de bienfaits.

Ayant assisté on ne sait trop en quelle qualité, à la fameuse bataille de Wœringen, il publia vers l'an 1291 ou 1292, une magnifique relation de ce combat qu'il dédia à la princesse Marguerite d'Angleterre, alors fiancée au fils du duc Jean I".

11 composa ce poëme pour cette princesse, afin, dit-il, de lui donner l'envie de connaître les héroïques exploits de son beaupère, et de lui inspirer ainsi le désir d'apprendre la langue flamande, qui était celle de son futur époux.

La bataille de Wœringen de Van Heelu a toute l'allure de l'épopée; et il s'y trouve de nombreuses traces d'un plan et d'une conception é])iques que l'on ne peut réellement pas méconnaître. Son début, par exemple, peut rivaliser avec ceux des modèles du genre. « Je veux retracer fidèlement, dit-il, les « grands événements qui se sont passés à cette époque entre la « Meuse et le Rhin, et raconter les exploits du duc de Bra- « bçint, ainsi que ceux des princes qui lui disputèrent avec « fureur le duché de Limbourg. Leur audace leur coûta cher; « ils durent, ou se rendre prisonniers, ou se faire tuer, ou « prendre honteusement la fuite. » Voilà en quelque sorte tout le sujet du poëme.

A la manière des meilleurs poètes épiques. Van Heelu accompagne souvent d'épithètes patronimiques les noms de ses principaux personnages; souvent, aussi, il prête des discours à ses héros, pour animer l'action. Tantôt les uns se font des

DUC DE DRABANT. 209

reproches et s'adressent des injures plus ou moins blessantes, tantôt les autres se portent réciproquement des défis. Ces discours, qu'il met dans la bouche de la plupart des combattants, donnent à la narration un mouvement et un intérêt dramatiques; telles sont, par exemple, les paroles que le duc adresse à plusieurs reprises à ses ennemis : « Arrête! tourne bride! une « occasion favorable se présente à toi et t'offre la victoire; je « n'ai pas douze cavaliers à ma suite, venge-toi des affronts « que je t'ai faits. »

Comme la cause de la bataille de Woeringen se rattachait à des événements politiques antérieurs. Van Heelu a dû évidemment les faire entrer dans son cadre, mais nous nous demandons s'il n'aurait pas été préférable d'en faire faire le récit par l'un des illustres champions du combat; l'unité qui se remarque dans le cours de l'œuvre n'en aurait été que plus frappante, et le nœud de l'action aurait été plus intéressant encore.

En résumé, ce poëme de Van Heelu est le véritable odyssée du Brabant. Son héros a des proportions hardies et grandioses, et il est parfaitement représenté comme une grande figure historique digne d'admiration. Si on n'en a pas fait un demidieu, on en a fait un géant. Une diction simple et pure, souvent très-poétique, justifie enfin la faveur dont la Belgique tout entière a entouré cette production, depuis que M. Willems nous l'a fait connaître dans ses plus petits détails.

Ce fut à la cour de France, où il s'était retiré près de la fille de son maître, qu'Adenez s'illustra après la mort du duc Henri HI en composant son Cléomades. Bien qu'inférieure de beaucoup à celle de Van Heelu, cette œuvre n'en est pas moins remarquable sous bien des rapports. Elle atteint le chiffre fabuleux de dix-neuf mille vers, et l'on a peine à comprendre comment le poète a su si longtemps conserver l'unité du récit et le remplir comme il l'a fait, de magnifiques comparaisons. Son imagination devait avoir acquis bien de l'ampleur, pour pouvoir mettre dans son œuvre toute la grâce et tout le charme

que Ton y rencontre. On y trouve des morceaux tout-à-fait ravissants (le détails et de vérité, et çà et là de magnifiques tableaux peints avec esprit et naïveté tout ensemble.

L'endroit où Adenez s'est surtout montré poète et poète réellement inspiré, dit M. Van Hasselt (1), est celui où Cléomadès s'étant informé de son père, de sa mère et de ses sœurs, à un serviteur de sa famille, celui-ci ne lui parle que de sa mère et de ses sœurs, et ne lui dil pas un mot de son père, parce que :

... Trop à tans entre en la porte Cil qui maies nouvelles porte.

— « Sire, faut-il, de vostre père « Ne sa! où est; mais vostre mère « Et vos III serors vi ersoir; « El vos pour bien dire pouvoir M Que se savoient vostre venue, y Que tost seroit ci accourue « D'elcs toute la mains aperte, « Car tenir doivent à grant perte « Ce k'avoir vous cuident perdu.

« Sachiez que maint cuer esperdu « A en Espagne, qui auroient « Grant ioie, se ci vos savoient. »

Il y a là quelque cbose de profond, de parfaitement senti.

Le surnom de roi donné à Adenez n'est pas bien expliqué; on ne sait si l'on voulait dire par là qu'il était le chef des Ménestrels, ou qu'il était roi des Héraults, ou roi par la supériorité de son talent. Suivant Fauchet, il tient effectivement ce surnom de ce qu'il était chef des Ménestrels de la cour de Henri III, ou que « possible il fut hérault et roy d'armes du « duc son maistre. » Selon Roquefort, il le reçut parce que l'un de ses ouvrages avait été couronné à un puy d'amour. Les auteurs de V Histoire littéraire de France attribuent ce

(I) Essai sur Phisloirc de la poénie française en Belgique. Mémoire de l'Académie, page 91. Année 18.17.

DUC DE BUABANT. 241

litre à la grande supériorité d'Adencz et le regardent comme un hommage rendu à cette supériorité par les contemporains du poète.

Quoi qu'il en soit, il est acquis qu'Adenez était l'un des trouvères les plus féconds et les mieux inspirés du treizième siècle. Ses autres œuvres dont nous parlerons plus loin le prouvent à l'évidence.

Le Jeu de Robin de Adam de la Halle suit de près par le talent les deux productions de Van Heelu et de Adenez, dont nous venons de donner une idée. Cette composition est d'une grâce charmante; elle est fraîche, dit M. Van Hasselt (1), comme une idylle de Gesner et naïve comme une pastorale de Théocrite. On y respire je ne sais quel suave parfum des champs, mêlé d'une douce empreinte de primitive innocence. Plusieurs personnages prennent part à l'action; ce sont : un chevalier nommé Aubert, le berger Robin, amant de Marion; Marion et Perette son amie; Bauduin et Gauthier, bergers et parents de Robin. On découvre dans cette œuvre une singulière intelligence des contrastes dramatiques, et ce n'est pas trop dire que d'avancer qu'elle révèle un véritable acheminement vers les formes actuelles de l'opéra-comique.

Voici le nœud de l'action : le chevalier Aubert étant à la chasse aperçoit Marion dans la campagne; fraîche et jolie, cette dernière lui fait subitement tourner la tête, et il s'avance vers elle en lui témoignant son admiration et en lui offrant son amour. Marion le refuse, en disant qu'elle est fiancée au berger Robin, et Aubert remonte sur son coursier, abandonnant la partie, et poursuivi par le regard narquois de Marion qui lui chante ce refrain :

Robin m'aime, Robin m'a.

Robin m'a demandé si m'ara.

(1) Mémoire couronné, p. GI.

212 HISTOIRE DE JEAN l""",

Robin m'acata colèle D'escarlate bone et belle,

Souscanie et chainturelle, A leur y va.

Robin m'aime, Robin m'a.

Robin m'a demandé si m'ara.

Robin Tenlend et accourt à sa voix. Elle lui raconte ce qui s'est passé, et le berger, furieux et jaloux, est hors de lui. Ce n'est qu'à grande peine que sa fiancée l'apaise et l'emmène prendre part avec ses parents au dîner qu'elle a préparé. Le chevalier revient de nouveau, insiste mais inutilement, et s'en va, non sans avoir eu maille à partir avec le fougueux berger. Alors on se met à table, on chante, on boit, on rit, on danse sur l'herbe. Malheureusement le manuscrit de ce petit drame se termine à cet endroit, le reste est déchiré et égaré, et c'est précisément au moment où l'on s'attend à une nouvelle rentrée du chevalier Aubert, et où l'action est si bien et si naturellement nouée. On regrette réellement la perte du reste de cette composition dans laquelle on reconnaît une véritable entente du théâtre.

N'omettons pas de dire qu'elle est divisée par scènes, et que de temps à autre le discours est suspendu pour donner place à quelques morceaux de musique; pour être tout à fait un opéra-comique moderne, il ne lui manque réellement qu'un peu plus d'élévation dans la pensée. L'art venait de naître avec h Jeu de Robin, depuis lors il s'est grandi, développé et perfectionné, mais rien n'a été changé, ni au fond ni au principe de la forme.

Telles sont les trois grandes compositions de Van Heelu, d'Adenez et d'Adam de la Halle sur lesquelles on peut asseoir la base de la littérature du treizième siècle dans le Brabanl. Nous aurions voulu mettre sous les yeux de nos lecteurs quelques passages assez longs de ces trois poèmes, pour en donner une idée plus précise et plus exacte, mais malheureuse-

DUC DE BRADANT. 215

ment l'exiguilé du cadre qui nous est tracé ne nous le permet pas; nous devons renvoyer aux ouvrages qui les ont publiés.

Cléomadès et le Jeu de Robin ne furent pas les seules productions d'Adcnez et d'Adam de la Halle; tant s'en faut. Ces remarquables trouvères nous ont laissé bien d'autres œuvres, qui sont moins importantes il est vrai, mais qui n'en sont pas pour cela entièrement dépourvues d'intérêt.

Adenez nous donne lui-même dans le début de son Cléomadès, les titres des différents poèmes qu'il écrivit :

Je qui fis d'Ogier le Danois, Et de Bertain qui fu el bois Et de Buei'on de Commarchis.

Pourtant, on lui doit encore, dit Roquefort dans son ouvrage sur la poésie française (1), celui iVAimery de Noirbonne.

Bertuin ou Berte-aus-grans-piés, est la plus courte des compositions d'Adenez; c'est un roman qui contient l'histoire fabuleuse de Pépin et de Bertbe, mère de Charlemagne, qui fut abandonnée dans la forêt

Oîi mainte grosse peine endura et souffri;

les autres pièces d'Adenez n'ont pas été publiées.

Outre \e jeu de Robin d'Adam de la Halle, on a de cet habile trouvère une chanson admirable qui commence par ce vers :

Or voi-je bien qu'il soiviet,

et que Roquefort a, croyons-nous, publiée le premier (2). De plus, on a de lui une autre composition dramatique intitulée Le jus de la Fuillie, qui est l'une de ses premières œuvres;

(1) Page 159.

(2) Poésie franrnisr^ page 37G.

214 HISTOIHE DE JEAN 1"%

comme telle, elle n'est pas à la hauteur de son jeu de Robin. Ce n'est pour ainsi dire qu'un simple dialogue dans lequel interviennent l'auteur et son père, plusieurs bourgeois d'Arras, un /«s/sc/ews (médecin), un moine, une femme, trois fées, et quelques autres personnages secondaires.

Comme nous venons de le dire, le jus de la Fw'liie parait avoir été écrit dans la jeunesse d'Adam de la Halle. On y rencontre souvent des défauts occasionnés par l'inexpérience. Une seule scène est digne d'être citée, c'est celle où le fishciens après avoir répondu à maître Henri, le père d'Adam, qui l'a interrogé sur sa maladie :

Bien soi de coi estes malades; Foi que doi vous, maistre Henri, Bien voi vo maladie chi :

C'est uns maus c'on claime avarice,

reçoit la visite d'une commère qui lui dit :

Biaus maistres, consillie me aussi.

Et si prendés de mon argent, etc., elc.

Les paroles un peu malséantes qui suivent, nous forcent à retrancher le reste.

Aux noms des célèbres trouvères Adenez et Adam de la Halle, il faut ajouter celui du fameux Gilleberl de Berneville, qui ne le céda guère aux deux premiers que par moins de fécondité. Ce troubadour fit aussi les délices de la cour du duc de Brabant Henri HI, et nous voyons par les monuments littéraires qu'ils nous ont respectivement laissés , combien grande était la bienveillance de ce prince pour lui. Gillebert écrivit un grand nombre de chansons qui sont presque toutes l'emarquables par la fraîcheur des pensées ; nous ne devons pas omettre non plus de signaler que les diverses coupes et mesures de ses vers sont fort bien choisies et dénotent un véritable talent poétique.

DUC DE lîllAB.VNT. 213

Voici le premier couplet de celle de ses chansons que nous croyons la meilleure :

J'ai fet maint vers de chanson, Et j'ai mainte fois chanté :

Onques n'cnoi guericdoji, Nos tant c'on m'en seuste gré, Toz fins et loïaux M'en irai, Et serai Sages; si m'en retrairai D'amer celi Où il n'a point de merci.

Nous ne pouvons naturellement pas rappeler ici les noms de tous les trouvères qui sont nés dans nos provinces pendant le treizième siècle, et q.uj ont jeté à cette époque quelqu'éclat sur la littérature nationale. Il nous a suffi de faire connaître quelques-uns des principaux d'entre eux et d'apprécier en peu de mots l'importance de leurs divers travaux. Jetons un coupd'œil maintenant sur la nature même de la poésie qui était cultivée à l'époque qui nous occupe.

Le drame religieux se développa considérablement pendant le treizième siècle; il donna l'essor à une foule de compositions intéressantes, parmi lesquelles on cite en première ligne le Miracle de Théophile de Ruteheuf et le Jeu de Saint-Nicolas, de Jehan Bodel, mais ce genre ne tarda pas à ne plus satisfaire les inspirations des trouvères. Bientôt on vit paraître sur la scène des genres tout nouveaux qui se disputèrent vivement la palme. Les idées d'amour et de galanterie qui s'emparaient en maître du domaine de la chanson vinrent subitement l'emporter, avec plus de décence et de ménagement toutefois que l'on ne pourrait se l'imaginer.

Les scènes pastorales des troubadours, dans lesquelles la passion empruntait un caractère vraiment naïf, étaient presque toujours amenées par la rencontre du poète et d'une bergère, déjà fiancée par malheur à quelque paysan qu'elle

216 HISTOIRE DE JEAN l*"'',

chérissait. Quand l'auteur n'était qu'un fat, comme il arrivait assez souvent, il s'attribuait l'avantage sur ce rustre de rival, el souvent il prétendait l'avoir fait abandonner de sa mie; lorsqu'il était plus modeste, il convenait volontiers que le paysan et son bâton étaient deux vilains confrères avec lesquels on ne pouvait guère avoir de relations amicales. Telles sont les images répandues à profusion dans le spirituel jeu de Robin et de Marion que nous avons examiné plus haut. Sans faire dans ce poëme un héros de l'amant de la jeune bergère, puisqu'il nous raconte qu'il se laissa vaincre par le chevalier , Adam de la Halle lui conserve sa fiancée, qui n'a pas voulu le trahir, et aucune pensée, aucune figure grossière ne vient flétrir la fraîcheur de ce petit tableau qui résume en quelque sorte tout ce qu'il y avait alors de populaire dans les conceptions de la poésie galante.

Mais le treizième siècle, qui fut si fécond en poètes, particulièrement dans le duché de Brabant, ne vit pas la littérature livrée à la seule imagination des trouvères et des troubadours; les ducs de Brabant eux-mêmes cultivaient aussi les lettres, et chose extraordinaire en ce temps- là, leurs succès ne furent pas inférieurs à ceux de leurs rivaux. La protection illimitée qu'ils accordèrent en même temps à ceux qui cultivaient la poésie fut peut-être même la véritable cause du développement prodigieux que prit la littérature de cette époque; nous ne pouvons nous dissimuler l'influence que leur exemple et leurs libéralités exercèrent sur le mouvement intellectuel qui se manifesta alors.

Deux princes et une princesse de la maison ducale de Brabant s'illustrèrent ainsi. Nous n'avons pas besoin de dire que ce fut Henri HI, Jean P% et la princesse Marie de Brabant, sœur de ce dernier, qui devint reine de France. Sous leur règne, la poésie commença à prendre un bien plus grand essor que celui qu'elle avait eu jusque-là.

Il nous reste plusieurs chansons du duc Henri HI. La pre-

une DE BUABANT. 217

mière, dil Fauchcl (1), est un dialogue entre lui et Gillcbert de Berneville, ((u'il interroge pour savoir s'il doit renoncer à l'amour d'une dame qui Ta laissé. En voici une autre qui nous est restée eu entier.

L'autrier estoie montez Sur mon palefroi ambiant.

Espris m'estait volonlez De trouver un nouviau chant.

Tout esbanoïant

M'en aloie; Truis enmi ma voie Pastoie séant Loin de gent :

Bêlement Lasalu, Et li dis : « vez-ci. »

« Biau sire, trop vous hastez^ Dit la touse; j'ai amant :

Il n'est gueres loing alez, Il revendra maintenant, Chevaucliez avant;

Trop m'effroie Que il ne vous voie; Trop est mescréanl; Ne talent Ne me preut De vos giu; Aillors ai mon cuer rendu. »

« Damoiselle, car créez Mon conseil; je vous créant, .lamez povre ne serez; Ainz, auroiz à vo talent

Cote traînant.

Et corroie

Ouvrée de soie,

Cloée d'argent. »

(1) Les Poêles français y page ^o7i

iJI8 HISTOIRE DE JEAN T"",

Bonnement Se défend :

N'a valu Quanque j'ai dit un festu. »

« Biau sire, car en allez!

Dist elle, c'est pour noient; Vostre parole gastez Que je ne prise mie un gant Ne vostre beuban

N'ameroie; Vos don ne prendroie, Ne si autrement Vostre argent; Vo présent N'ai eu; Maint promcteus ai véu. »

Jean I" marcha dignement sur les traces de son père et exerça comme lui le bel art de la poésie avec un succès (juc bien peu de princes ont atteint depuis lors. Il n'eut qu'un émule, le comte de Flandre, Guillaume, Gui de Dampierre, à qui la princesse Marie de Brabant dédia ses fables, et ils sont regardés tous les deux comme les souverains qui se distinguèrent le plus par leurs talents littéraires au treizième siècle.

Le héros de Wœringen est le plus ancien poète flamand que nous rencontrons parmi les têtes couronnées, et nous remarquons que c'est surtout la langue de son peuple, la langue flamande qu'il se plut à cultiver et à couvrir de sa protection. Le petit recueil de neuf chansons qu'il nous a laissé et que nous publions à la fin de cet ouvrage en fait foi; toutes ces chansons sont en flamand.

La protection qu'il accorda aux lettres est une chose que l'on ne peut pas plus révoquer en doute que son talent. Le poète Van Heelu, certainement le plus remarquable de ceux dont nous avons parlé, trouva à sa cour tout l'appui que le développement de son art réclamait, et il n'y a pas à douter que ce fut sous les auspices de son prince qu'il publia son importante relation de la bataille de Wœringen.

DUC DE BRADANT. 219

L'iusloire se plaît aussi à rcconnailre que Marie de Biabanl protégea toujours puissamment les poètes à la cour de France. A ce propos nous relèverons en passant une erreur commise par le P. Smct, dans sa Belgique catholique (1) : « Qui ne connaît, dit-il, cette Marie de France, sœur du che- « valeresque Jean 1", princesse digne d'un meilleur sort, dont « les fables respirent une grâce et une naïveté que le bon La- « fontaine semble avoir pris pour modèle. » Est-il nécessaire de dire que le savant auteur s'est trompé et que la ressemblance des noms joint au titre glorieux de France, lui a fait confondre l'obscure Marie avec la glorieuse reine de France, dont tout le monde connaît la poétique histoire.

Terminons en disant deux mots des formes que la littérature employa en général au treizième siècle.

On prit aux troubadours, dit M. Van Hasselt (2), less/ryewfe«, espèce de chanson ordinairement satirique; la rotruengue, chanson avec un refrain qui se répétait à la fin de chaque couplet, et le jeu-parti, qui est, à peu de chose près, une chanson en dialogue qui roule ordinairement sur l'amour. Le lay, suivant Roquefort, parait avoir été inventé en Angleterre et avoir été importé en Belgique et en France par les Anglo-Normands. C'était une sorte de petit poëme en stances régulières qui avait beaucoup d'analogie avec la ballade moderne et qui se chantait avec accompagnement de harpe. Puis, outre la chanson amoureuse et la fable ou l'apologue, il y avait le fabliau, qui ressemblait fort au Iutj, et ne différait de ce genre de poésie que par l'absence de caractère sévère et de noblesse. La sotte chanson était presque toujours satirique, parfois aussi très-licencieuse et elle avait beaucoup de rapport avec le vaudeville. La pastourelle était une chanson dans laquelle le poète chantait une aventure plus ou moins

(1) Trad. du flamand. Tome IM, page 5.

(2) 3Iémoirc couiouué, pag. 95 et M.

burlesque qui lui était arrivée à propos d'une bergère. El audessus de tout cela il y avait les chansons de geste, qui étaient des romans en vers chantés par les ménestrels.

Ce grand travail dans la fabrication du vers et de la strophe ne s'était cependant pas borné à en varier les coupes et la structure. 11 s'était étendu jusque sur la rime, dont les difficultés furent augmentées d'une manière tout à fait capricieuse et bizarre. Il y avait la rime à écho, qui rejetait dans le deuxième vers une partie du mot qui terminait le premier, et cette partie devait faire un mot complet; la rime senée, qui exigeait que tous les vers commençassent par la même lettre; la rime rétrograde, qui était disposée de façon à ce qu'une strophe, lue à rebours, représentât la rime et la mesure; en voici un exemple :

Amours est vie glorieuse, Tenir fait ordre gracieuse, Maintenir veult courtoises mours.

Lisons maintenant chacune de ces lignes à reculons, et nous aurons d'autres vers qui rimeront avec les premiers :

Mours courtoises vcult maintenir, Gracieuse ordre fait venir.

Glorieuse vie est amours.

la rime équivoque, qui consistait à terminer les deux vers par le même mot employé dans deux acceptions différentes; la rime fraternisée, qui voulait que le mot qui terminait un vers se reproduisît au commencement du vers suivant; la rime brisée existait, lorsque les vers étaient construits de façon à ce que les repos qui s'y trouvaient ménagés constituassent des vers qui rimaient entre eux; la rime batelée exigeait que la fln et le repos du vers rimassent ensemble; lorsque les trois dernières syllabes des vers offraient la même consonnance, la rime était enchaînée.

DLC DE BRARAMT. 221

ÎVous croyons utile, en terminant le tableau que nous avons fait de Télat social du duché de Brabant sous le règne de Jean I", de développer ([uelques idées qui se rattachent à renseignement que Ton professait alors.

La Belgique, à cette époque, était glorieusement représentée sur les bancs de l'école par les docteurs flamands et hennuyers. Alain de Lille, Simon et Gilbert de Tournai sont certainement des hommes illustres, dont les noms sont dignes de figurer dans nos annales. On leur reproche d'avoir commis bien des erreurs dans leurs productions, et d'y avoir souvent entassé les irrégularités, mais il faut faire attention qu'il est de toute justice d'user d'indulgence envers des défauts qui étaient alors quasi universels; rarement, les écrivains d'alors, comme ceux de nos jours, étaient exempts de blâme et de critique. Le "docteur solennel, Henri Degand, se place aussi avec gloire à côté des Pierre Lombard, des Albert-le-Grand et des Thomas d'Aquin. D'un autre côté, la Flandre tenait l'un des premiers rangs parmi les nations étrangères qui fréquentaient l'université de Cologne.

Chose singulière, le duché de Brabant n'a pour ainsi dire aucun nom à ajoutera cette liste d'hommes célèbres et savants. On n'en connaît aucun de grand mérite ayant été habile à cette époque dans les sciences philosophiques, si ce n'est le dominicain Thomas de Cartimpré, né à Saint-Petersleeuwe, près de Bruxelles. Celui-ci, en revanche, eut un grand renom. Selon nous, M. Daunon, dans l'article qu'il consacre à cet auteur dans la Biographie universelle, ne fait pas assez de cas de ses nombreux ouvrages. Si Thomas de Cartimpré n'était pas un génie, il est incontestable que ses écrits étaient importants, et méritaient au moins quelqu'éloge, si l'on considère surtout à quelle époque il a vécu et dans quelles circonstances ses œuvres ont été publiées.

222 HISTOIRE DE JEA^ l'^'',

A peu près tout ce qu'il y avait alors de savants en Belgique se trouvaient dans les abbayes, et c'était après avoir été suivre à Cologne, ou à Paris, ou même en Italie, les doctes leçons des Albert-le-Grand et des Thomas d'Aquin, que ces hommes revenaient dans leur pays peupler nos monastères. Les abbayes de Lobbes et de Stavelot, dans l'évéché do Liège, étaient aussi célèbres que celles de Fulde en Allemagne, et de Corbie en France. Le nombre des savants et des écrivains qui sortirent du monastère de Lobbes est surtout considérable, on y venait de tous côtés, comme à une académie de vertu et de doctrine. Qu'il nous suffise de nommer, parmi ceux qui allèrent puiser la science au milieu des cloîtres de celte abbaye, Olbert, premier abbé de Saint-Jacques à Liège, Adclbord, évéque d'Utrecht; Buschard, évéque de Worms, compilateur d'un recueil de canons et précepteur de l'empereur Conrad-le-Salique; Folcuni, historiographe de l'abbaye et fondateui' de la bibliothèque; Harigeré, savant et pieux hagiographe; Ralhère, successivement évéque de Vérone et de Liège, qui retourna ensuite dans sa chère retraite se reposer des orages de sa vie agitée.

On ne peut s'empêcher de regretter ces corps enseignants qui avaient choisi les abbayes pour s'occuper uniquement de recherches littéraires et de l'éducation de la jeunesse. C'était avec un empressement tout désintéressé qu'ils couraient à l'ombre du cloître se vouer à la culture des lettres, rechercher les manuscrits antiques ensevelis dans la poudre des monastères, et s'occuper de la collation des originaux dans leurs bibliothèques, pour préparer à la génération qui fréquentait leurs écoles, tout un avenir de science et d'érudition.

Les lîommeséminentsqui illustrèrent entre autres la fameuse abbaye d'Afflighem, fondée en 1083, nous prouvent que les études y étaient surtout en grand honneur. Tels sont Fulgence, qui en fut le premier abbé (mort en H 35);

Hugues, homme aussi distingué par sa naissance que par

DUC DE BUAIUNT. 223

son savoir et sa veiiu, qui s'y retira sous Tabbalial de Fulgence;

Francon, successeur de Fulgence, « sous qui il étudia avec « succès les lettres divines et humaines. C'était un génie heu- « reux et l'un des bons théologiens de son temps, comme en « font foi les écrits ihéologiqucs de sa façon. Il avait de plus « de l'éloquence et du talent pour la poésie, au-dessus du com- « mun (1); »

Le moine Simon, qui vécut vers 1290, et s'attacha spécialement à l'étude delà bible et des saints Pères;

Guillaume de Matines, qui devint prieur de Wavre et abbé de Saint-Trond (1276-1297);

Guillaume d'Afflighem, prieur de la maison vers 1500;

Et Henri de Bruxelles, mort en 1300.

La classe du peuple qui s'adonnait ainsi aux études n'était en général pas noble; les barons hautains et les preux chevaliers dédaignaient ces occupations qui ne se rattachaient ni à l'art des batailles, ni aux exercices qui augmentaient les forces du corps et l'adresse des joules. Peu de barons ou d'illustres châtelains entraient dans les ordres; voilà ce qui explique la cause pour laquelle les chroniques des abbayes étalent avec tant d'orgueil les noms de ceux qui allaient s'enrôler sous leurs drapeaux, bien que la discipline sévère et régulière des moines, et la hiérarchie ascétique soumissent souvent le fils d'un seigneur à un enfant de serf, élu abbé supérieur du monastère. De cette manière, la haute influence du clergé fut une cause d'égalité pendant le moyan-àge pour toutes les classes de la société. Les vilains ne pouvaient lutter qu'avec désavantage comme laïcs contre ceux qui tenaient en mains le système féodal, mais une fois qu'ils étaient entrés dans les Ordres et qu'ils étaient devenus par leur talent et par leur savoir archidiacres, abbés ou évêques, ils s'élevaient à la hauteur et

(\) Histoire liW'rcnre de France, tome vu, page 97.

(|uolquefois même au-dessus des plus dédaigneux chàlelains. C'était alors à leur tour d'atteindre et de frapper les suzerains et les vassaux, de délier du serment de fidélité, de rendre à la liberté, et enfin de conquérir tout l'ascendant que la coutume politique interdisait aux classes qui ne portaient pas les armes. Souvent un misérable qui était attaché à la glèbe parvenait à échanger sa chaîne contre l'étole, son habit de bure contre de riches vêtements épiscopaux, et alors il se montrait l)lus puissant et plus allier que celui dont il avait secoué le joug; c'était la peine du taillon qu'il infligeait comme de juste à ce dernier. Aussi, toutes les plaintes qui s'élevèrent pendant le treizième siècle contre les clercs, les représentent-ils comme des fils de serfs qui se soulèvent contre les anciens et légitimes possesseurs des terres et du sol, contre la race courageuse delà conquête.

Les cathédrales avaient aussi leurs écoles tout aussi bien que les monastères, et elles étaient placées sous la direction immédiate des chanoines; ces derniers seuls avaient le droit de s'immiscer dans le secret des affaires qui les concernaient. Nous voyons ce système particulièrement suivi à Anvers, à Bruxelles, à Gand et à Ypres.

Bruxelles. — C'est donc à tort, croyons-nous, que certains auteurs ont prétendu qu'à Bruxelles, par exemple, la direction suprême de l'instruction publique au treizième siècle appartenait à l'autorité souveraine. Tout tend à démontrer que la direction des écoles chapitrales appartenait dans toute la Belgique exclusivement aux chanoines. Nulle part, pas plus à Bruxelles qu'ailleurs, le prince n'xivait le droit de les réglementer; dans aucun cas surtout, il n'avait le droit de nommer Fécolâtre. Seulement, et c'est sans doute ce qui a fait penser le contraire, il arrivait parfois que le souverain avait la propriété des locaux où l'on donnait les leçons, et celle du matériel nécessaire à l'entretien de l'école; souvent même il possédait le terrain sur lequel se trouvaient emplacés les bâtiments.

Parfois aussi , comme à Namur, l'écolatrie était donnée en fief. C'est du moins ce qui semble résulter des termes d'un diplôme inséré dans Mirœus (1), où l'on trouve : cujus etiam collatio ad nos dinoscetur pcrtinerej le duc avait la collation; pour l'en indemniser, l'écolâtre devait sans doute lui payer une certaine redevance annuelle.

Anvers. — A Anvers l'écolatrie appartenait depuis longtemps au chapitre de Notre-Dame. Un différend s'étant élevé en 1251, au sujet de ce droit, entre deux chanoines, (fui chacun se l'arrogeaient, l'évêque de Cambrai, Nicolas de Fontanis, décida : que le droit de conférer la direction des écoles dans la ville d'Anvers devait appartenir aux chanoines en commun.

Les fonctions d'écolàtre y subsistaient déjà en 1238, et Diercxsens présume qu'elles furent créées en 1117, lorsque le soin pastoral de la ville fut confié au chapitre.

La première école latine, disent MM. Stallaert et Vanderhaegen (2), qui porta le nom de pape School, fut érigée à Anvers en 130S, sous le décanat de Jean de Bruxelles. La construction du bâtiment destiné à cette école fut décidée sous son prédécesseur Hugues Van den Cnocke, en 1304. Il est dit dans le diplôme relatif à cet objet : que ce local servira à perpétuité à une école et à nul autre usage. . . et qu'elle ressortira à la juridiction de U église et du chapitre.

Il a semblé aux auteurs de V Histoire d'Anvers, que cette stipulation eût été complètement inutile si toutes les écoles de la ville avaient été soumises à Vautorité du chapitre. Us ajoutent qu'il ne conste pas qu'il aurait été construit dans la ville d'autres bâtiments de cette nature, dépendants de quelque abbaye ou monastère, et en tirent cette conclusion que la

(\) Tome IV, page 2S6.

{2) Mémoires sur l'inslruclion publique nu moyen-ùge, couronné par l'Aca demie de Belgique, page 105.

bourgeoisie, sinon la ville, avait aussi ses écoles, quoiqu'il ne soit fait aucune mention de ces dernières dans les documents anciens. Mais l'école de la cathédrale était une école latine, et les termes du diplôme de 1304 pourraient aussi ne prouver autre chose si ce n'est que le chapitre attachait une importance spéciale à cette nouvelle institution, qui devait être pour lui une pépinière déjeunes chantres. Cependant la conjecture émise par les auteurs de VHistoire d'Anvers, offre beaucoup de probabilité : la bourgeoisie d'Anvers aurait alors, comme l'avaient fait les Bruxellois, méconnu la juridiction du chapitre en matière d'enseignement et rendu nécessaire l'intervention du magistral. « A cette époque (130b), dit Diercxsens, « l'art de lire et d'écrire était négligé dans la cité (inter po- « pulares), et comme ces connaissances étaient estimées très- « utiles à la commune (reipublicœ) , le magistrat et le chapi- « tre érigèrent, en l'année 130S, une école paroissiale dans « laquelle cet art serait enseigné gratuitement. »

Si l'école dite Pape school n'a pas été, dans le principe, destinée à l'enseignement de la langue latine, ou si l'on y a annexé une école pour les principes élémentaires, pour l'art de lire et d'écrire, nous devrions conclure de ces faits, puisqu'elle était gratuite, que le chapitre la destinait en même temps à faire concurrence aux écoles privées ou qu'il y recevait les enfants pauvres.

Louvain. — Nous n'avons pas de renseignements bien précis sur les anciennes écoles de la ville de Louvain.

Il paraît cependant qu'au douzième siècle, cette ville possédait un établissement pour les écoles supérieures, probablement près de l'église Saint-Pierre, puisqu'Arnikius, fils d'Arnould de Diest qui se retira à l'abbaye d'Averbode, vers 1163, fut envoyé dans sa jeunesse à Louvain, avec Bartholomé Van (1er Aa, tils de Léon, châtelain de Bruxelles, auprès du savant Héribert, son parent, pour y faire ses études.

Nous ne possédons également que des documents de l'épo-

DUC DE BRAnANT. 227

que moderne sur les écoles inférieures destinées à l'inslruclion des enfants dans la langue maternelle. Ces documents sont les ordonnances de 1676 et 1754 publiées à la prière de récolâtre de la collégiale de saint-Pierre, par le magistrat, qui n'y intervient que pour leur donner force et vigueur. Aux épocjues où ces pièces ont été publiées, l'écolâtre de Saint-Pierre avait donc la juridiction des petites écoles à Louvain. Elles mentionnent cependant une convention passée le 2i février 1457, avec le chapitre de Saint-Jacques, convention dont nous ignorons les clauses; mais le fait seul de cette mention semble attribuer à ce chapitre quelques droits en matière d'enseignement.

Vers la fin du treizièn^e siècle, la Belgique renfermait dans son sein, à proprement parler, quatre sortes d'établissements d'instruction publique :

1° Les écoles cathédrales de Liège et de Tournai, et si l'on veut, celles de Cambrai et de Térouanne;

2" Les écoles monastiques des Bénédictins, des Prémontrés et d'autres ordres;

3° Les écoles latines des chapitres;

4" Les écoles chapitrales et communales pour l'enseignement élémentaire.

Les trois premières catégories d'écoles conduisaient à la prêtrise ou préparaient la jeunesse aux études supérieures près des universités étrangères; la dernière satisfaisait aux exigences de la vie commune, du commerce et de l'industrie.

L'établissement des universités fut la cause principale de la décadence des écoles monacales et chapitrales qui se manifesta vers la fin du douzième siècle. Le but principal de ces écoles était de préparer les moines aux études religieuses; lorsque les universités s'établirent partout dans le but de donner l'enseignement aux laïques, ceux-ci abandonnèrent peu à peu les monastères, et l'activité des religieux se concentra davantage dans les couvents.

Les universités généralement fréquentées alors étaient :

1° Celle de Paris, la plus ancienne de toutes. Son origine remontait jusqu'à Charlemagne, jusqu'à ces temps où, luttant seul contre la barbarie, le moine Alcuin voulait faire de la France une Athène chrétienne. C'est là qu'enseignèrent Rude, Casaubon, Grenan, Rollin, Goiïin, Lebeau; c'est là que se formèrent Abailard, Amyat, de Thou, Boileau.

L'université de Paris se composa d'abord de deux facultés, celle des arts libéraux et celle de la théologie et de?, juristes ou du droit, mais dès le treizième siècle, d'après une bulle papale de l'an 1221, elle comprit quatre facultés : la théologie, le droit canon, la médecine et les arts libéraux.

En 1251, cette université comptait près de milîe étudiants, divisés par faculté en quatre nations, savoir : la française, la picarde, la normande et l'anglaise.

Chaque faculté avait un doyen, chaque nation un préposé ou procurator, l'université elle-même était dirigée par un recteur, qui se concertait avec les doyens et les préposés à l'administration générale.

Chaque faculté et chaque nation avait en outre sa constitution et son administration particulière, ses statuts, ses assemblées, ses fêtes, son église et sa salle d'audience.

Les diverses nations étaient encore subdivisées en provinces, qui chacune avaient leur doyen particulier. Les Brabançons et les Flamands appartenaient à la nation anf/laise.

Si à l'université de Paris les études étaient brillantes, il paraît que la discipline n'y était pas on général très-sévère. S'il faut en croire les auteurs contemporains, il y régnait même au treizième siècle et encore au quinzième la plus grande corruption.

Cette université se recommandait principalement pour l'étude de la philosophie et de la théologie.

2° L'université de Salerne qui était célèbre pour l'étude de la médecine;

DUC DE linADANT. 229

3° L'iinivcrsilé de Cologne qui était le siège principal de la jurisprudence.

On y comptait dix-sept nations de Citramontani et dix-huit nations d' Ultramontant. Les Flamands s'y sont fait la réputation d'être lesplus remnants \>airm'\ les habitants des Pays-Bas.

i° Enfin l'université de Cologne, qui, fondée en 1385, était renommée pour l'étude de la théologie.

C'étaient là les universités les plus fréquentées, celles où les Belges se portèrent en assez grand nombre pour y former corps. Les étudiants s'y nourrissaient de la scolastique, de ces enseignements rétrécis et compassés qui peuvent nuire souvent au développement de l'intelligence, mais qui n'en exerçaient pas moins l'esprit dans des controverses et des disputes. Toutes ces corporations d'étudiants d'universités possédaient des immunités dont elles étaient jalouses; la défense des privilèges crée un amour d'indépendance nuisible à l'ordre social, mais qui habitue certaines classes à des idées de liberté, et surtout au sentiment d'une importance personnelle. L'étudiant était comme un citoyen à part, protégé par toutes les lois, par toutes les chartes; s'il commettait des désordres dans les rues, s'il battait les bourgeois et les marchands, ni les prévôts, ni les officiers de la ville n'avaient droit de mettre la main sur lui. Sa liberté était un bien dont il ne pouvait être privé que par la juridiction indulgente des officiers de l'université.

Les querelles et les injures parmi les étudiants étaient à l'ordre du jour, surtout à l'université de Paris. Il est curieux de voir les épithètes dont les diverses nations se gratifiaient entre elles. Le cardinal Jacques de Vitry nous en a conservé un échantillon, et nous le donnons en entier, parce que ce serait détruire tout le tableau, que de détacher une seule de ses teintes :

Les Anglais étaient ivrognes et poltrons; les Français fiers, mous et efféminés; les Allemands furibonds et obscènes dans

250 IIISTOIHE DE .lE.VN I^'',

leurs propos de festins; les Normands vains et orgueilleux; les Poitevins étaient traîtres et avares; les Bourguignons brutaux et sots; les Bretons légers et inconstants; les Lombards avares, méchants et lâches; les Romains séditieux et violents; les Siciliens tyranniques et cruels; les Brabançons sanguinaires, incendiaires et voleurs; les Flamands prodigues, aimant le superflu et adonnés à la table, mous comme du beurre et faibles (1).

Les Belges, comme la plupart des autres nations avaient établi à Paris des maisons ou collèges pour servir à l'entretien de leurs nationaux. Nous savons qu'un Anversois, nommé Hugues de Smit, tenait à Paris une pension pour les étudiants d'Anvers.

Le nombre de jeunes Belges qui se rendirent à Paris et dans les centres scientifiques de l'Europe, avant l'érection de l'Université de Louvain, paraît avoir été considérable; on conçoit, toutefois, qu'il fallait une certaine position de fortune pour ces émigrations que favorisaient, du reste, la piospérité denotre commerce et l'opulence générale de notre bourgeoisie.

Le moment arriva enfin où la Belgique s'affranchit de cette servitude envers les universités étrangères; à son tour elle voulut aussi entrer dans la grande société pédagogique et brilla bientôt des reflets d'un foyer scientifique auquel l'Europe entière paya son tribut.

L'œuvre fut commencée par le duc de Brabant Jean IV, qui choisit la ville de Louvain pour le siège de cette université nationale, après que Bruxelles eût décliné la préférence qui lui avait été offerte.

« Mais le consentement du prince ne suffisait pas. Les souverains pontifes, qui s'étaient arrogé le droit de distribuer et de retirer les couronnes, exerçaient sur le haut enseignement une surveillance suprême, soit que la plupart des Etats ou

(1) Launoij De Schol. cel. pages 2U-21S.

UUC DE BUABANT. 251

princes qui, dans le principe, avaient désiré fonder des universités, jouissant d'une puissance bornée, eussent cherché un appui dans hi protection du Saint-Siège, et par ce recours reconnu implicitement un droit; soit que l'enseignement profane parût indissolublement lié à l'instruction religieuse, soit enfin, que les professeurs fussent en possession des privilèges du clergé, obtinssent des bénéfices et exerçassent quelquefois une juridiction ecclésiastique. Ce n'était pas, dans tous les cas, sans une politique très-adroite que les Papes s'étaient emparés de ce nouveau moyen d'influence et placés à la tète d'un mouvement qu'ils prévoyaient peut-être leur devoir être tôt ou lard funeste. On considérait donc en Europe comme un principe de droit public la nécessité de demander à Rome \,\ confirjnation des nouvelles universités, principe en vertu duquel Urbain V érigea l'Université de Vienne en 1365; Urbain VI, celle de Cologne, en 1388, Alexandre V, celle de Leipzig, en 1409.

a La négociation fut dirigée par le prévôt, le doyen, l'écolâ- « tre et le chapitre de Saint-Pierre, conjointement avec les « magistrats de Louvain.

« En conséquence, la ville de Louvain se fît donner, le 51 août 1425, des lettres de recommandation du duc de Brabaut au Souverain-Pontife, à l'efifel d'obtenir ce qu'elle désirait si impatiemment, et le duc, de son côté, par différentes ambassades, sollicita la même faveur.

« Ceux de Louvain avaient envoyé à Rome l'écolàtre de saint Pierre, Guillaume Nepotis ou de Neefs... Celui-ci arriva de Rome à Louvain le 25 avril 1426, portant avec lui les bulles de Martin V, données le V des ides de décembre, ou le 9 du même mois, la neuvième année de son pontificat.

« Ces bulles sont au nombre de quatre. Dans la première, le Pontife déclare que, mu, etc., de son autorité apostolique, il établit à perpétuité dans Louvain une étude générale dans toutes les facultés, excepté celle de théologie; accordant aux

docteurs, maîtres ès-arls et écoliers, ensemble et en particulier, les libertés, immunités et indulgences que ceux des universités de Cologne, de Vienne, de Leipzig, de Padoue et de Mersebourg tenaient du Siège Apostolique ou d'ailleurs; voulant que la connaissance et la décision de toutes les affaires dans lesquelles interviendraient les officiers, membres ou suppôts de l'Université n'appartinssent qu'au recteur et en aucun cas au duc, à ses successeurs, aux prévôts, doyen, écolàtre, cbapitre de Saint-Pierre, bourgmestre, écbevins, communauté de Louvain, ni à aucun de leurs mandataires; lesquels duc, prévôt et autres ci-dessus désignés, devaient, comme ils s'y étaient obligés dans leurs requêtes, endéans l'espace d'une année, à partir de la date des bulles, et sous peine de nullité des susdites, transférer au recteur et à l'Université toute leur juridiction quelconque.

« Les autres bulles réglaient que les membres de l'université, titulaires de bénéfices, en toucheraient les revenus, sans être assujettis à résider, et que ceux d'entre eux, pourvus de bénéfices à charge d'àmes ou nécessitant la prêtrise, ne seraient point astreints à prendre les ordres avant sept ans de paisible jouissance, sauf à recevoir le sous-diaconat la première année.

« Ces bulles, quoique sollicitées par le duc de Brabant, devaient pour sortir leur plein et entier effet, être munies du p/acet de ce prince... Elles le furent le 18 août 1426.

« L'installation de l'université eut lieu, le 7 septembre 1426. » (1)

En 1451, Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne et de Brabant obtint du pape Eugène IV l'autorisation d'y adjoindre une faculté de théologie.

(I) Baron de Reiffcnberg. Nouveaux mémoires de l'académie. T. V, page

Page 1