‹ Histoire du regne de Jean 1er, Duc de BrabantChapitre 4 sur 24 · DEUXIEME PERIODE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PERIODE

Depuis l'avènement de Jean !''>' au trône, jusqu'au commencement de la guerre pour la succession au duché de Limbourg

Jean I" épouse la princesse 3Iarguerite de Fiance, fille du roi Saint-Louis. — La ville de Licge le reconnaît pour son avoué supérieur. — Mort de la ducliesse Marguerite. — Second mariage du duc avec Marguerite de Flandre, fille de Gui de Dampierre. — Jean !"■ se dispose à envahir révéclié de Liège. — Jlort de sa mère la duchesse Alix. — L'empereur Rodolphe de Hahsbourg lui accorde l'investiture de son duché. — Jlariage de sa sœur Marie de Brabant, avec le roi de France, Philippe-le-Hardi — Guerre de la Vache. — Expédition de Jean I'^'' en Navarre, à la suite du roi de France. — Il est armé chevalier. — Expédition contre Heusden. — Jean l" va au secours de sa sœur, la reine de France, faussement accusée par Pierre La Brosse. — Il fait négocier le mariage de son fils, avec Marguerite d'Angleterre. — Les habitants d'Aix-la-Chapelle réclament son appui contre les Limbourgeois. — Privilèges accordés à la ville de Louvain.

A peine monté sur le trône, Jean I" sut se concilier Testimc et l'afleclion de ses sujets, par sa fermeté et sa justice; ceux mêmes de ses vassaux qui s'étaient montrés liostiles à la duchesse Alix et à Bcrlhoud, s'empressèrent de lui rendre hommage. Les princes ses voisins ne tardèrent pas non plus à

l'honorer de leur confiance et à l'entourer de nombreuses marques de sympathie; on vit même bientôt ceux dont il paraissait ne devoir attendre qu'aide et protection, rechercher son alliance et briguer ses faveurs.

Saint Louis régnait alors sur la France. Surpris de trouver dans un prince si jeune et si inexpérimenté toutes les vertus et toutes les qualités qui sont l'apanage des grands rois, ce monarque chercha dès lors à l'attirer à lui. Sa fille Marguerite avait été, comme nous l'avons vu, fiancée dès l'an 1257, au jeune Henri, frère du duc; la retraite de ce prince permit au roi de jeter les yeux sur Jean I", et ce souverain lui offrit la main de sa fille. Les négociations du mariage furent immédia-

1269 tement ouvertes, et une année après son avènement au trône, le duc de Brabant épousa cette princesse, qui reçut pour douaire six mille livres par an, assignées sur les villes de Tervueren et de Issche(l). Le roi de France voulut célébrer cette union avec pompe. La magnificence des noces et la splendeur des fêtes qui se donnèrent à cette occasion, égalèrent tout ce qu'on peut imaginer. Tout fut digne, et des époux que l'on unissait, et du monarque qui avait favorisé cette alliance illustre, qui rehaussait avec tant d'éclat, la cour et le duché de Brabant.

Cette marque de distinction, accordée par Saint Louis à notre duc ne fut pas la seule signalée qu'il reçut à cette époque.

1 270 Le 1 6 novembre de l'année suivante, la ville de Liège, par l'organe de ses maîtres, échevins et jurés, le reconnut solennellement pour son avoué supérieur, et son défenseur légitime. Nous en avons une preuve irrécusable dans le témoignage de Waleran, duc de Limbourg, qui rapporte le fait par lettres du jeudi après la Sainte Catherine (2) de cette même année, dans laquelle il déclare que cet honneur fut conféré au duc, en sa

(t) Butkens, tome t'''', page 28^.

(2) Butkens, 1. 1 Preuves, page 104.

DUC DE BRADANT. 23

présence, devant le châtelain de Daelhcm et un grand nombre d'autres chevaliers.

La popularité que Jean I" s'était acquise déjà à cette époque, même à l'étranger, exerça naturellement, dès le principe, une heureuse influence sur le bien-être matériel du pays. Les relations de bonne entente que le duc entretenait à l'extérieur n'avaient pas seulement pour résultat d'honorer ce dernier, et d'augmenter sa puissance; elles favorisaient surtout l'amélioration de l'état du peuple, en donnant plus d'extension et de vie à ses transactions commerciales.

Le nouveau règne s'inaugurait donc sous de favorables auspices, et tout portait à croire que le prince et les sujets avaient devant eux un avenir de félicité, mais malheureusement cette sécurité fut bientôt troublée par un événement, qui, en affectant douloureusement le souverain, attrista profondément la nation, etporta la désolation dans tous les cœurs. Deux ans après 1271 son mariage, la duchesse Marguerite mourut sans enfants, et cettemort regrettable brisa les plus chères espérances. Les Brabançons ressentirent d'autant plus vivement sa perte, qu'elle avait su, dès son arrivée parmi eux, captiver leur amour et se faire chérir par son inaltérable bonté et ses vertus privées (\).

(1) Nous devons relever ici une erreur commise par l'un de nos devanciers, à propos de cette princesse :

On lit dans le Chronicnm diicutn Brabantiœ, publié dans la bibliothèque des antiquités belgiques. Anvers 1833, t. I, page 284 : « L'an du Seigneur « 1269, ce même duc Jean épousa Marguerite, fille de Philippe, fils aîné de « Saint Louis, roi de France, laquelle une année après, mit au monde deux « jumeaux, et mourut avec eux à Paris, dans les douleurs de l'enfante- « ment. «Ces données, ([ui font delà princesse Marguerite, première femme du duc Jean, une fille de Philippe-le-Hardi, sont évidemment fausses; Philippe-Ie-Hardi mourut en 1285, à l'âge d'environ ■{Sans; né par conséquent vers 1240, il ne pouvait avoir, 29 ans après, en 1269, une fille en âge d'être mariée et d'avoir des enfants.

L'' Abrégé de l'Histoire de France, de Mézcray, V""= volume (Amsterdam 17S5, in-12), page 4S0, dit, du reste, que le premier mariage de Philippe IIF fut célébré le dimanche de l'an 1262.

24 HISTOIRE DE JEAN l""",

1272 L'année suivante se passa sans événements remarquables. L'aete le pfus important par lequel Jean l'^"' signala son administration pendant cette période, fut celui par lequel il accorda au conseil de la ville de Louvain la faculté de créer les nouveaux impôts que les besoins de la cité exigeraient, ou d'augmenter ceux qui existaient déjà. Employée avec ménagement et prudence, cette sage disposition pouvait être salutaire et efficace. Malheureusement, les patriciens en abusèrent bientôt cruellement pour opprimer le peuple; nous verrons plus tard comment le duc remédia à ces excès.

Cependant Jean I" songea bientôt à consolider la tranquillité du pays. Il résolut de contracter un nouveau mariage, et cette fois son choix s'arrêta sur Marguerite, fille du comte de Flandre, Gui de Dampierre, qui avait été, dès l'âge de neuf ans, fiancée à Florent, frère de Guillaume, comte de Hollande et empereur, mort dans l'intervalle. Le mariage fut célébré au

1273 mois d'août, et cette nouvelle union acheva d'affermir la puissance du duc. On ne pouvait trouver, dit Van Heelu, ni de loin ni de près, de mariage plus utile au Brabant.

Aussitôt les fêtes données à l'occasion de son mariage terminées, Jean I" se disposa à venger les outrages faits à son pays par l'évêque de Liège, Henri de Gueldre, pendant sa minorité. Sa jeunesse ne l'arrêta pas; c'était la première fois qu'il prenait les armes, mais il avait une confiance entière dans la valeur de ses troupes, et il s'appuyait surtout sur la justice de sa cause. 11 ne se dissimula pourtant pas le danger. Sachant qu'il avait à lutter contre un guerrier rompu à la bataille, et profondément versé dans l'art de la guerre, il fît des préparatifs en conséquence. A sa demande, le comte Robert d'Artois, son cousin, vint à son aide, accompagné d'un corps de troupes françaises assez considérable, et il se mit immédiatement en campagne.

L'évêque apprit trop tard l'arrivée de son ennemi. Le seul parti qu'il put prendre fut d'aller se réfugier dans la ville de

DUC DE BRADANT. 23

Saiiit-Trond, à la léle d'une armée assez forte qu'il n'osa pourtant pas mener au combat. Le duc se trouvait à l'endroit appelé Vinne, entre Léau et Saint-Trond, prêt à envahir le pays de Liège. Tout à coup il y reçoit la nouvelle de la mort de sa mère, la duchesse Alix (23 octobre). Cet événement arrêta sa marche et entrava ses projets; il dut rebrousser chemin et remettre à une autre époque le temps de sa vengeance. Tout se borna pour lors au pillage et à l'incendie de Vrihou- Ihem, dans la terre de l'évêque. qui resta dans Saint-Trond, paisible spectateur de ce désastre.

L'histoire se plait à constater, à propos de la mort de la duchesse Alix, la déférence qu'eut toujours pour elle son fils Jean P^ Bien qu'investi du pouvoir et maître de ses volontés, ce prince ne dédaigna jamais, jusqu'au moment de sa mort, de l'appeler à ses conseils, et nous la voyons particulièrement à l'occasion des privilèges accordés en 1272 à la ville de Louvain, signer plusieurs actes émanés de son fils (1), à qui elle ne pouvait plus, légalement parlant, donner ni ordre ni prescription.

Quelques jours après la mort de sa mère, Jean I" se rendit à Aix-la-Chapelle, pour assister au couronnement de l'empereur Rodolphe de Habsbourg, récemment élu, et demander à ce prince la confirmation de sa dignité. Le duc craignait que la ratification de l'assemblée de Cortemberg, sanctionnée par Richard quelque temps auparavant, ne fût pas suffisante. Il obtint de Rodolphe ce qu'il désirait. Celui-ci lui accorda l'investiture de son duché, et par lettres du 27 octobre (2), il confirma en outre tous les privilèges et toutes les prérogatives qui avaient été autrefois octroyées par ses prédécesseurs aux princes brabançons et à leurs sujets.

Malgré son second mariage avec la princesse Marguerite de

(1) Butkens, tome !«■• page 286.

(2) Butkens, t. l'^'" Preuves, p.ige 103.

26 HISTOIRE DE JEAN l",

Flandre, Jean I" n'avait pas rompu ses relations avec la France. Ses rapports avec Philippe-le-Hardi étaient restés intimes, et bientôt ces deux princes saisirent avec empressement l'occasion qui s'offrit à eux de resserrer les liens qui les unissaient. La princesse Marie de Brabant, que tous les auteurs contemporains louent à l'envi, avait paru au monarque français la plus digne de régner sur la France, et il la demanda en mariage. Le contrat fut passé à Vincennes au mois d'août

1274 de l'année suivante, et Marie fut solennellement couronnée un an après, dans la sainte chapelle du palais royal à Paris, par les mains de Pierre, archevêque de Rheims.

1275 Le duc Jean I" se trouva engagé l'année suivante, dans la guerre désastreuse qui éclata à cette époque dans le comté de Namur, et qu'on est convenu d'appeler la guerre de la vache, du nom de l'objet insignifiant qui en fut la cause (1). Voici quelques détails sur cette guerre : le comte de Namur, Gui de Dampierre, avait fait annoncer un tournoi magnifique à Andennes, et il avait invité toute la noblesse des environs à y assister. Une infinité de chevaliers répondit à son appel, et comme ce concours de monde devait naturellement occasionner une grande consommation de vivres, les campagnards affluèrent au marché d'Andennes avec des bestiaux et toutes sortes de provisions. Parmi ces vilains, se trouvait un paysan du hameau de Jallet, qui avait amené une vache volée par lui quelques jours auparavant, à un bourgeoisdeCineynomméliigaud de Corbion. Celui-ci; ayant reconnu son bien, porta plainte au

(1) Les histoiiens ne sont pas d'accord sur la date de ces événements; (|uelc|ues-uns les placent à l'an 1272 ou 1273, d'autres à 1274, plusieurs enfin à 1273. Nous avons préféré cette dernière date, qui nous paraît la plus certaine, et qui est celle donnée par Butkens, tome l*^"" page 288, et par M. Adolphe Borgnet, Guerre delà vache, publiée dans la Revue belge, 1. 1"' page 103. Foullon et Fiscn dans leur Histoire de Liège, sont du même avis, ainsi que l'auteur d'un manuscrit cité par M. Borgnet, intitulé : Chronique des Pays et Comté de Namur.

DUC DE BUABANT. 27 ;

bailli du Condroz, Jean de Ilalloy, et le voleur fut pendu par •;

ordre de ce dernier. '\

Le seigneur de Gosnes, dont il était le sujet, fit grand bruit

de cette exécution, s'unit aux autres seigneurs de la maison \

de Beaufort à laquelle il appartenait, et se mit à piller et à i

brûler les villages du Condroz. Les Hutois et les habitants de i

Liège, ces derniers contre l'avis de leur évêque, Jean d'En- .i

ghien, qui occupait alors le siège épiscopal, prirent fait et ]

cause pour les Condrusiens. Le 8 janvier 1276, dit M. Bor- 1276 '>

gnet (1), les Liégeois marchèrent contre leurs ennemis, et ,

après avoir brûlé le château du seigneur de Gosnes, à Thiange, ,

coururent investir celui du sire de Falais, pendant que les ..

habitants de Huy allèrent assiéger celui du sire de Beaufort. j

Craignant de ne pouvoir seul se défendre, Richard, seigneur ]

de Falais, résolut d'aller réclamer le secours du comte de Na- <

mur, et abandonna son manoir en recommandant à ses guer- i

riers de faire la plus longue défense possible, en attendant des | renforts. Par malheur, les assiégeants le surprirent au moment

où il sortait de son château, et ils le tuèrent, lui et une partie '\

de son escorte. Rigald, son fils, parvint pourtant à s'échapper -]

avec le reste et s'enfuit dans le Brabant, où il alla implorer '

le secours de Jean P'", à qui il offrit en retour l'hommage de sa \

terre de Falais (%). ■ \

Touché des larmes de l'orphelin, et désireux surtout de se ^ venger de l'évêché de Liège, tout en acquérant un nouveau fief, qui relevât encore l'éclat de sa maison, Jean I«' accepta l'hommage de la seigneurie de Falais, qui jusqu'alors avait été sous i la dépendance du prélat, et il promit de secourir Rigald. Il mit ^ aussitôt des troupes en campagne, et dès ce moment, la dévas- ', tation prit un caractère plus étendu. La guerre, qui ne s'était " pour ainsi dire faite jusque là que de particuliei' à particulier,

(1) Guerre de la Vache, page 203. ,1

(2) Gramaye, gallo Brab. page 47 éd. 1708. '\

28 IIISTOIUE DE JEAN l",

devint une lutte générale, à laquelle prirent part tous les souverains des principautés voisines. Le comte de Namur, Gui de Danipierre, s'y trouvait déjà engagé; il y fit également intervenir le comte de Luxembourg, et la comtesse de Flandre, sa mère.

Les premiers exploits par lesquels les Brabançons signalèl'enl rintervenlion de leur duc dans cette guerre, furent la destruction du village de Mefle, et la levée du siège de Falais, qu'ils firent abandonner aux Liégeois. La rapidité avec laquelle ces deux coups de mains lurent exécutés, exerça une grande influence sur le résultat des hostilités. Elle déconcerta les ennemis des alliés du duc, et donna à ceux-ci une nouvelle force et une nouvelle vigueur. « Dès lors, on fut si acharné à se .1 nuire, dit Thistorien Demarne (1), qu'on abandonnait la ti défense de son propre pays, pour courir à la ruine du pays « ennemi. » Le comte de Namur pilla Waremme, le comte de Luxembourg incendia Ciney, le 18 avril, et un corps de Liégeois, qui avait envahi le Luxembourg, brûla dans la Rendarclie plus de trente villages, pendant qu'un second corps pénétrait dans le Brabant et le dévastait. Les Namurois, ayant à leur tête le sire de Dave, voulurent aussi s'emparer de Dinanl, mais ce seigneur y péril avec quatre-vingts des siens (2).

Celte boucherie, que leschroniqueurs fixent au26 mai 1270, fut le dernier épisode de cette guerre terrible. A la fin, les princes belligérants se rapprochèrent, et ils choisirent pour arbitre le roi de France, Philippe-le-Hardi, qui décida sagement que toutes choses devaient être lemises sur le pied où elles se trouvaient avant la guerre.

Le monarque français méditait à celte époque une expédition en Navarre, pour la défense de la jeune princesse Jeanne, fille de Henri, roi de Navarre, el de Blanche d'Artois, à qui

(1) Histoire de Namur, page 276, éd. l'aquot.

(2) \ . Ad. Boi-gnet, Guerre de lu vuchc, pugcs 107 cl 108.

DUC DE BHABAiNT. 29

les rois d'Aragon elde Castille voulaient enlever la couronne. Les négociations (ju'il avait ouvertes pour rétablir la paix de ce côté n'avaient amené aucun résultat, et il se voyait obligé de recourir à la force. Un appel qu'il fit à ses alliés des Pays- Bas (1) et de l'Allemagne, réunit sous ses drapeaux une armée imposante, et, selon le désir qu'il en avait exprimé, le duc de Brabanl alla le rejoindre, accompagné de son frère Godefroid et d'un corps de troupes considérable. C'était un détachement d'auxiliaires si coui'ageux, dit Van Heelu (12), qu'on n'en aurait pu trouver aucun à lui comparer dans toute l'armée française.

La conduite des deux princes brabançons dans cette aflaire fut digne du nom qu'ils portaient. Tous deux, ils s'attachèrent à soutenir l'honneur delà chevalerie de notre pays, qui était à cette époque des plus renommées, selon le témoignage des chroniqueurs contemporains (5), et l'on peut assurer, sans risquer d'être taxé d'exagération, qu'ils contribuèrent pour beaucoup au succès de cette expédition. Us suivirent le roi jusqu'à Salvatierra, et dans maintes circonstances, les ennemis de la France curent à éprouver la supériorité de leur bravoure personnelle. Leurs alliés furent unanimes à reconnaître les services qu'ils leur avaient rendus, et à leur retour à Paris, Philippe-le-Hardi les créa tous deux chevaliers. Cette distinction, estimée alors au plus haut point, acheva de développer le prestige qui entourait déjà Jean P' parmi ses sujets; conférée par un roi de France, elle était surtout importante et digne d'envie.

Une fois chevalier, Jean I'^'^ se fit remarquer partout par son audace et son adresse, et dès cette époque s'éveilla en lui cet amour des combats et des tournois qui lui fut plus lard si fatal.

(1) Mezéray, Loc. cit. page 453.

(2) Van Heelu, page 35, vers 77E).

(3) Moke, Usages et Fêles des Belges. Tome 1" page 171.

Nous ne pouvons passer sous silence tout ce que Van Heelu nous rapporte très-sérieusemcnl sur les efforts que le duc fît surtout vers ce temps pour relever la chevalerie à l'étranger. Le fonds est vrai, mais le poëte brode à la manière des troubadours du moyen-àge, qui aimaient à faire de leurs héros de véritables chevaliers errants, continuellement à la recherche de nouvelles aventures.

La chevalerie, nous dit-il, avait alors beaucoup perdu de son éclat; partout l'ardeur des combattants s'était ralentie, en France, en Allemagne et en Angleterre. Elle dut en grande partie à Jean \" d'être régénérée et remise à la mode. Par son exemple et ses largesses, ce prince sut rendre à leur ancienne s|)lendeur ces jeux guerriers qui avaient été presque entièrement abolis dans toute la chrétienté, par les arrêts des conciles, et donner une nouvelle impulsion à ces combats simulés qui rendaient les soldats si habiles à la bataille. L'année même pendant laquelle il reçut l'accolade, continue Van Heelu, on vit le jeune duc en Allemagne, en Angleterre, en Bretagne, en Poitou, en Gascogne, en Champagne et en Bourgogne, déployant dans tous les tournois sa force et son adresse. A sa cour, il était des plus généreux. Il acheta près de Saint-Quentin un champ qu'il fit préparer et mettre à la disposition de tous ceux qui voulaient s'y exercer. La manière dont il récompensait les vainqueurs était toujours en harmonie avec leur rang et avec leur bravoure.

De retour dans ses Etats, Jean l'^'' entreprit à cette épo([ue une expédition contre Heusden, pour tirer vengeance des outrages que le sire du lieu avait fait essuyer quelque temps auparavant, aux habitants de Bois-le-Duc. Le drossart du Brabant alla d'abord seul demander à ce prince raison de sa conduite, mais il le trouva en armes, prêt à le recevoir, et appuyé par le comte Florent de Hollande, dont il avait sollicité le secours. Le drossart en fît avertir le duc, et aussitôt celui-ci fît marcher son armée contre Heusden, après en avoir donné en

DlC DE BRABANT. 51

partie le commandement à son cousin le comte d'Artois. La terreur seuledu bruit de son arrivée fit jeter bas les armesà ses ennemis. Le sire de Heusden ordonna immédiatement à la i^arnison hollandaise qui occupait son manoir de l'évacuer, et lui-même se rendit à discrétion. A la nouvelle de son approche, la plupart des habitants s'étaient enfui de leur côté, dit Van Heelu, comme

Des moineaux devant l'épervier;

Aise Musschen voor den Sparware (1).

Le duc de Brabant acquit ainsi la seigneurie de Heusden. Plus tard, il la restitua, mais il n'en est pas moins vrai qu'il en conserva longtemps la propriété, lui et ses descendants (2).

Après s'être assuré la possession de Heusden, Jean P"" se 1277 dirigea vers Kessele, pour punir le comte Henri, seigneur de ce château, de quelques atteintes portées par lui à ses prérogatives, mais ce prince se soumit avec empressement et essaya de se disculper. Le duc passa ensuite la Meuse à Maestricht, et comme il était obligé à cause de son fief du Limbourg, d'empêcher toute injustice ou vexation dans le pays d'Entre-Meuse et Rhin (5), il envahit les frontières de ce duché, dans l'intention de châtier quelques seigneurs qui maltraitaient les gens du Brabant de résidence dans leurs terres, et qui avaient dévalisé bon nombre de marchands venant de ce pays.

Tous les coupables attendaient avec effroi le parti que prendrait le duc. Ils redoutaient sa justice et savaient qu'il était surtout inexorable, lorsqu'il s'agissait de défendre ses braban-

(1) Vers d057. Page 42.

(2) D'après Ilaraeus : Annales ducum BrabanliaSy 1623, t. 1 , pag. 516 à 3."^, cette seigneurie est restée fief du Brabant jusqu'à la mort du dernier sire de Heusden, époque à laquelle le due la réunit à ses Etats, mais en 1337, à l'occasion de la paix faite entre la Flandre et le Brabant, grâce à la médiation de Guillaume de Hollande, Heusden fut donné à ce dernier.

(3) Voyez Butkens, t. 1 . Preuves, page i^ô.

çons. Le duc se dirigea tout d'abord vers le château de Tingelberge, appartenant au sire de Mub^epas, drossard du Limbourg, l'assiégea et le ruina de fond en comble. Un sort pareil attendait la plupart des manoirs des environs. Le duc s'avança jusque sur la Roer, et s'y établit, dans l'intention d'aviser à de nouvelles mesures coërcitives, mais dans l'intervalle, l'archevêque de Cologne Sifroid, Waleran, duc de Limbourg, Thiery, comte de Clèves, et Thiery, sire de Heinsberg, vinrent le trouver, et il jeta avec eux les bases d'un traité on ne peut plus favorable au commerce, qui fut définitivement arrêté deux ans après, le 12 août 1279. Par ce traité (1), ces princes s'engageaient tous, moyennant caution, à poursuivre entre autres, de tout leur pouvoir, les faux-monnayeurs, et tous ceux qui, dans le territoire soumis à leur juridiction, dévalisaient les voyageurs et les marchands (2).

Peu de temps après, Jean I" se vit bientôt assailli par des soucis d'une autre espèce. Sa sœur, Marie de Brabant, avait, comme nous l'avons dit plus haut, épousé en 1274, Philippele-Hardi. Il y avait alors à la cour de France, un intrigant nomme Pierre La Brosse, qui, de chirurgien de Saint-Louis, était devenu, par ses artifices et ses manières adroites, chambellan et favori du Souverain. Il dirigeait le monarque à sa guise, et, comme tous ses pareils, il abusait insolemment d'un pouvoir pour lequel il n'était point né. Sa conduite éveilla l'attention de la reine, et cette vertueuse princesse ne tarda pas à faire éclater hautement ses plaintes contre lui. La Brosse résolut de se venger. Favorisé par l'ascendant incroyable qu'il avait sur le roi, il lui dépeignit la reine comme une ambitieuse marâtre cherchant tous les moyens possibles de se débarrasser de ses enfants du premier lit, pour élever les siens au trône. Afin de donner plus de vraisemblance encoie à ses

(1) Van Heelu, page iOi.

(2) V. Butkens, 1. 1 , page 289.

DUC DE nUABANT. 0->

«isserlions perfides, il empoisonna le prince Louis, fils aîné du roi, et par la plus exécrable des impostures, chargea publiquement la reine de ce crime. Philippe, prêtant l'oreille à ces machinations, fit écrouer la prétendue coupable dans une prison étroite, et pour découvrir plus facilement la vérité, recourut (tant la superstition était grande alors) à Tart des devins.

Il y avait à cette époque à Nivelles une béguine qui passait pou 1' être très-habile dans l'art de la devination (1). La tradition porte qu'elle se nommait Van Grave, et qu'elle était issue de famille noble. Philippe envoya vers elle deux députations pour connaître la vérité. La première était composée de Mathieu, abbé de Saint-Denis, et de Pierre, évéque de Bayeux, cousin de la femme de La Brosse. L'évêquc eut soin de prendre les devants. Il flatta, menaça la prophétesse, et l'engagea à lui révéler le secret en confession. L'abbé arrive. La béguine, pour toute réponse, lui dit que l'évéque de Bayeux est instruit de tout le mystère, et peut le lui confier. Le roi, qui avait attendu leur retour avec la plus vive impatience, fut étrangement surpris, quand l'évéque, au lieu de lui rendre compte de sa mission, allégua qu'il ne pouvait rien lui révéler, attendu que ce qu'on lui avait confié était un secret de confession. Evéque,. dit le roi avec colère, je ne vous ai pas envoyé pour confesser l'oracle que je vous ai fait consulter; j'en saurai la vérité. Il envoya alors Thibaut, évéque de Dol, et Arnould de Wesemael, chevalier du Temple, qui furent bien reçus de la béguine. « Dites de ma part au roi, leur dit-elle, qu'il ne croie « pas les mauvaises paroles qu'on lui répète contre sa femme. « Le poison a été donné à son fils par un homme que l'on re- « çoit tous les jours à la cour. »

Du fond de sa prison, l'infortunée Marie, alors enceinte,

(1) Voj'pz Lcmayeiir, La gloire Belgique, t. 2. pagoOi't. Edition do 1830, Louvain.

avait d'un autre coté trouvé le moyen de faire passer au duc Jean son frère, des lettres par lesquelles elle l'informait de sa malheureuse situation.

1278 Un jour, un moine, le capuchon sur la figure, et le rosaire à la main, frappe à la porte du donjon qui renfermait la princesse.

— Je suis le confesseur de la reine.

— Entrez, mon père.

Toutes les serrures crient dans leurs gâches, tous les verroux grincent dans leurs anneaux, toutes les grilles tournent sur leurs gonds et s'ouvrent.

Le moine est en face de la reine.

— Femme, un des fils du roi est mort empoisonné. On vous accuse de ce crime. Dieu, qui lit au fond des cœurs. Dieu seul sait si vous êtes coupable. Les hommes l'ignorent. Voici donc les livres saints, les livres dictés par le Seigneur aux évangélistes et aux prophètes, et voici l'image du Christ mort pour l'humanité sur les cîmes du Calvaire. Eh bien! jurez par les livres saints, jurez sur l'image du Christ que vous êtes innocente, et le ciel fera un miracle en votre faveur.

La femme n'hésite pas. Elle pose une main sur la Bible, l'autre sur l'image du Sauveur, et prononce d'une voix ferme et assurée le serment suivant :

— Je jure sur les Saints Evangiles, et par les plaies du Christ, que je suis innocente du crime dont on m'accuse. Et ainsi Dieu me soit en aide.

— Malédiction sur vous, dans ce monde et dans l'autre, dans les temps et dans l'éternité, si vous êtes parjure, répond le moine.

— Malédiction sur moi, si je suis parjure, reprend la femme sans trembler.

Et le moine soulevé le capuchon abaissé sur sa figure.

— Mon frère! s'écrie la reine.

C'était en effet le duc Jean (1).

Aussitôt après avoir reçu la nouvelle de remprisonnenient de sa sœur, il avait quitté Bruxelles déguisé en cordelier, et suivi seulement d'un gentilhomme de sa maison, nommé Godekin de Stalle.

Convaincu de l'innocence de la reine, le duc lui promit de la réhabiliter dans l'esprit du monarque, et de la venger des outrages qu'elle avait reçus. A cet effet, il partit immédiatement pour Paris, déposa sa défroque, et se présenta à la cour accompagné du comte d'Artois, du duc de Bourgogne, de Godefroid son frère, et d'autres princes de sa famille qui étaient allés le rejoindre (2). Selon la coutume du temps, Jean I" se déclara, en présence du roi, le chevalier de l'illustre captive, et s'offrit de combattre en champ clos celui qui aurait l'audace de s'en faire l'accusateur.

Personne ne se présenta, et le duc demanda alors au souverain justice pour sa sœur, contre tous ceux qui avaient trempé dans l'odieuse machination tramée contreelle. Philippe fit droit à sa de^iiande, et ordonna l'emprisonnement de La Brosse et de ses complices, mais celui-ci, le plus grand coupable, avait pris la fuite. Heureusement il fut repris, conduit au château de Janville dans la Beauce, puis transféré quelques jours après à Paris, où on lui fît son procès. L'empoisonnement du fils aîné de Philippe n'était pas le seul crime qu'on avait à lui reprocher. Il fut prouvé par ses lettres et par ses propres aveux qu'il avait trahi le secret de l'Etat dans la guerre que le roi de France avait poursuivie contre Alphonse, roide Castille. La Brosse futen conséquence condamné par arréldu parlement,

(1) Nous avons sous les yeux deux intéressantes notices sur Jean I*% publiée, l'une par M. André Van Hasselt, Taiiitre par M. Henné, qui se trouvent à la Bibliothèque Royale, et proviennent de celle de feu M. Willenis. C'est à la première de ces notices, pages 15 et l-i, que nous empruntons le mystérieux récit que l'on vient de lire.

(2) Butkcns, t. tapage 290.

30 HISTOIRE DE JEAN l""",

à expier ses crimes sur un gibet, à Monlfaucon. Le jugement fut exécuté le jour même 30 juin en présence des ducs de Bourgogne et de Brabant, et de Robert, comte d'Artois, qui avaient présidé à la condamnation du coupable (i).

Prévoyant et soucieux de l'établissement de ses enfants, Jean I" s'occupait déjà vers ce temps de leur mariage et de 1279 '*^^"* avenir. Le 6 janvier de l'année suivante, il commença à négocier l'union de son fils aîné avec Marguerite, fille du roi d'Angleterre, ainsi que nous le voyons par lettres de créances de cette date (2) .

De telles alliances devaient nécessairement rehausser l'éclat de la maison de Brabant, et celle-ci en particulier acheva de lui donner à l'étranger une considération immense, accrue bientôt encore par la distinction dont l'honorèrent l'année suivante les habitants d'Aix-la-Chapelle en le priant de se souvenir qu'il était haut avoué de leur ville. Voici à quel propos :

En 1278, Guillaume IV, comte de Juliers, avait voulu soumettre Aix-la-Chapelle et l'avait assiégée à la tête d'une armée considérable, mais les habitants de cette ville avaient fait bonne contenance et avaient tué dans une vigoureuse sortie le comte et trois cent cinquante nobles parmi lesquels se trouvaient ses fils Guillaume et Roland. Les Limbourgeois voulurent les venger, et avec l'aide de plusieurs familles puissantes d'Entre-Meuse et Rhin, qui avaient aussi perdu beaucoup de parents et d'amis dans ce massacre, ils ravagèrent les environs d'Aix-la-Chapelle, et firent mine de l'investir de nouveau. Alors les bourgeois qui, malgré leur héroïque bravoure, au-

(1) Voyez Mezeiay, Histoire de France^ V^^ge •iSS. Butkens, t. l^"" p. 290. Lemayeiir, page 615. — Ces trois auteurs placent cet événement en 127(5, mais nous avons tout lieu de croire qu'ils se sont passés deux ans après, on 1278, comme le dit Willems, page S-i, et M. Henné, dans la Notice sur Jean /■"■ citée plus haut. Page 158.

(2) Voyez ces \çl\,vesAa,ns^yxmr^AclapublicaAngliœ, 1. 1, pars 2, p. 165, où se trouvent en outre, page 166 à 177, neuf autres diplômes concernant ce mariaee.

DUC DE BRADANT. 37

raient peut-être fini par succomber sous le nombre de leurs ennemis, eurent recours à Jean I", qui tenait do ses ancêtres, ducs de Lotbaringie, le titre d'avoué supérieur de leur ville. Par lettre du 29 avril 1280, ils le supplièrent de prendre à cœur leur défense.

Jean P"" accepta cet bonneur par lettres données à Daelbem, le mercredi après Pâques de la même année, et aussitôt après il s'occupa, de concert avec l'arcbevêque de Cologne, de rétablir la paix entre la ville d'Aix-la-Cbapelle et ses ennemis. II obligea ceux-ci à lever le siège de la place et un traité de réconciliation et de composition fut conclu peu après, le 20 septembre de cette année (1).

Les seigneurs limbourgeois ne pardonnèrent pas à Jean I" son intervention dans cette affaire. Les plus irrités citaient le comte de Gueldre, et son beau-frère Waleran, sire de Fauquemont et de Montjoie. Leur dépit, qui ne tarda pas à dégénérer en baine mortelle, se trabit d'abord, à défaut d'un cbamp plus vaste et plus meurtrier, dans les tournois auxquels ils assistèrent avec le duc. Souvent ils se conduisirent dans ces circonstances d'une manière fort peu courtoise et fort peu loyale à son égard.

Nous n'en citerons que deux exemples : Ayant un jour fait préparer une lice entre Herck et Haelen (à Vrankryk, dit Van Heelu), non-seulement ils y assemblèrent tous leurs amis et tous leurs parents, mais ils engagèrent encore ceux-ci à se faire accompagner de leur famille et de leurs écuyers. Le duc de Brabant, invité à cette fête, se défia de ce formidable cortège d'bommes armés jusqu'aux dents, et se retira sans avoir pris part aux jeux, tant les procédés de ses adversaires lui avaient paru bostiles. Un nouveau tournoi ayant été annoncé peu de temps après à Siegberg, dans les environs de Bonn, le duc de Brabant y fut encore invité, mais cette fois il crut pouvoir s'y

(1) Willcms, Codcjr cl/plo7nalicuSf pnge ■407.

38 HISTOIRE DE JE.VN r"",

rendre sans danger, un grand nombre de seigneurs allemands, ennemis de la maison de Limbourg, devant aussi s'y trouver. Il se rangea parmi ces seigneurs, contre Renaud de Gueldre, Waleran, sire de Fauquemont, le comte du Luxembourg, Waleran son frère, le comte de Clèves, etc. Van Heelu donne l'avantage à son souverain, mais il ajoute cependant que les cbevaliers allemands, quoique renommés par leur vaillance, furent presque tous démontés par les princes Limbourgeois, connus pour être les premiers hommes de guerre de l'empire germanique (1).

1282 Rien d'extraordinaire ne se passa l'année suivante. Au mois de septembre de celle qui suivit, Jean 1" accorda à la ville de Louvain, par lettres du o de ce mois (2), plusieurs privilèges de la gfus haute importance (3). Pour remédier aux abus commis par les magistrats de cette cité, à l'occasion de la levée des impôts, organisée en 1272, comme nous l'avons vu plus haut, il établit entr'autres que les échevins paieraient dorénavant les maltotes imposées comme les autres citoyens, sans qu'aucun puisse jamais en être exempt. Il ordonna aussi qu'à certaines heures on sonnerait une cloche pour appeler les ouvriers au travail, et fît connaître qu'il tiendrait fortement la main à ce que tout ce qui aurait été convenu devant les magistrats de la ville, soit entre des étrangers, soit entre ses habitants, fût fidèlement exécuté. Il arrêta en même temps, par ces mêmes lettres, qu'à partir de cette époque, les chefs de la cité seraient renouvelés tous les ans.

(1) Van Ilcelu, page'iS et S3. — Lagarde, Histoire du durhf de Limhoiirg, page 166.

(2) Willems, Codex diploinalicm;, page 4-09. (5) BlUkens, t. i, page 298.

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