I IVRES. SOLS. MARCS
Frater Erwinus recepit 1,068 »
Abbas de Seybeig recepit » 1,000
Joaiines diclus Prinzeel miles » SO
Geraidus dictus Plomp » 75
Ipse cornes de monte per Egidium de moule. î)00 «
F. Erwinus Commendator Hospitalis. . . » »
B. Joannis de Castro novo » 500
Hcnricus Hildeger » 2,000
Conrardus Prœpositus et Archidiaconus, Co-
loniensis frater, comitis Adoiphi. ... » 300
Gerardus Sconeweder » 9S
A reporter. . . . 1,968 ^,020
[1) Willems, page -ilô.
(2) Tome {"Preuves, page 115.
DUC DE BRADANT. 43
I IVRt
Report. . . . •1,968 4,020 Engelbertus Pi'iiepositus S. Cuniberti, in co-
lonia fialer Comitis Adolplii » 233
Hugo de Voln-sUate Civis gandi'iisis . . . 1,917 10 »
Willclmiis dictus de Murmanzi » 128
Deputati comitis Adolphi 1,611 S »
Fialcr Erwinus 168 13 »
Ilermaiinus miles de Tonncborg 360 »
Totaux. . . . 6.025 10 4,381
En signant cette convention qui le rendait maître du Limbourg, Jean I" savait qu'il se mettait sur les bras un prince puissant capable de le lui disputer par la force des armes, mais cette considération, loin de le faire fléchir devant Renaud, fut un motif de plus pour l'engager à faire tous ses efforts pour le vaincre. Sa puissance était, d'ailleurs, à cette époque, déjà très-étendue, et elle le mettait à même de soutenir la lutté avec espoir de succès. Sa domination s'était affermie dans le Nord par la soumission récente des seigneurs de Heusden et de Kessel; Aix-la-Chapelle lui était dévouée; Malines était attachée à sa couronne par le seul fait de son dévouement aux Berthoud; la Flandre et la Principauté de Liège lui étaient favorables; ses relations avec le roi de France pouvaient lui être des plus avantageuses; ses propres sujets enfin, les Brabançons, le chérissaient comme un père, et se trouvaient disposés à lui sacrifler leurs richesses et leur sang.
Une autre circonstance offrait par dessus tout à Jean I" des chances de succès. Le Limbourg aux abois présentait alors à ses ennemis une conquête facile, par suite de l'inimitié qui régnait entre la famille des Mulrepas et celle des seigneurs de Lonchin, chef des Scavendriessen. Ces dissensions, qui étaient héréditaires entre ces deux maisons, s'étaient surtout réveillées depuis que Renaud s'était aliéné les Mulrepas, en ôtant à leur chef la charge de drossard du Limbourg, dont il était
revêtu, pour élever à cette dignité le chevalier Conrad Snabbe, qui était à la tête de leurs ennemis.
La famille desMulrepas, et avec elle celle des Wittliem, qui avait également à se plaindre du comte de Gueldre, engagea le duc de Brabant à envahir le Limbourg, en lui promettant de le seconder, et en l'assurant de l'aide de ses alliés. Comme on le pense bien, Jean P"" ne balança pas et résolut de profiter de ces conjonctures, qui devaient lui faciliter la victoire. Il rassembla à la hâte une armée imposante, et courut aux frontières du Limbourg. Son expédition néanmoins se borna à l'incendie de quelques villages et au pillage de quelques bourgs. Personne n'essayant de lui opposer de la résistance, il retourna dans ses Etats après quelques semaines de séjour dans le pays ennemi, sans doute pour se préparer à frapper de plus grands coups, comme ses adversaires, qui faisaient activement de leur côté, des préparatifs de défense.
A l'instigation du comte de Luxembourg et du sire de Fauquemont, les princes limbourgeois se liguèrent contre le duc et s'engagèrent à unir leurs efforts pour le repousser, s'il remettait encore le pied sur leur territoire. De plus, le comte de Gueldre rejeta la proposition que lui fit Jean I" de faire vider leur différend par l'arbitrage de l'empereur.
De part et d'autre, on se prépara donc à la guerre, et l'on chercha à se faire de nouveaux alliés. Renaud attira dans son parti les comtes de Clèves, de Juliers, de Nassau, de Spanhem, de Solms et Salm, de Nuenaere et Thibaut, fils du duc de Lorraine. L'archevêque de Cologne lui-même, Siffroid, rompit en haine du comte de Berg, le traité d'alliance qu'il avait récemment conclu avec le duc de Brabant, et il se déclara contre lui(1).
Jean 1", de son côté, se mit en devoir de renforcer son parti.
(I) Bertholet, Histoire du duché de Luxembourg et du comté de Chiny, (onie 0'', pngc 2i6.~17'f3.
DLC DE DRADAÎST. 45
Par un traité du 10 octobre de cette même année (1), il s'attacha d'abord le comte Florent de Hollande, en le déchargeant de l'hommage qu'il lui devait. Puis, pour gagner également à sa cause l'évêque de Liège, Jean de Flandre, avec qui il avait eu plusieurs différends, Jean promit à ce prince de rendre à son église, dès qu'il aurait conquis le Limbourg, Rolduc et Simpelvelt, dont les anciens comtes de Louvain s'étaient emparés, si bien entendu ses droits étaient reconnus plus fondés que les siens. Le 2 octobre (2), il contracta avec ce prélat une alliance off'ensive et défensive, en vertu de laquelle ils devaient mutuellement se prêter secours contre tous hommes, formis l'empereur et le comte de Flandre.
Ces alliances donnèrent nécessairement au duc de Brabant beaucoup d'espoir dans la réussite de ses projets , mais ce (jui augmenta surtout sa confiance, ce futla preuve de dévouement qu'il reçut à cette occasion de ses sujets. Ceux-ci, pour l'aider à soutenir la guerre avec honneur, lui accordèrent volontairement un subside équivalent au vingtième de tous leurs biens.
Jean I" résolut de commencer immédiatement les hostilités. 11 passa une seconde fois la Meuse, et ouvrit la campagne par la destruction du château de Limale, au pays de Rolduc, qui était un domaine du sire de Fauqucmont. Les Brabançons s'avancèrent ensuite dans le pays ennemi, renforcés par quelques troupes que leur avait envoyées l'évêque de Liège. Ils rencontrèrent à Galoppe le comte de Gueldre et ses alliés, auxquels s'étaient joints les seigneurs d'Entre-Meuse-et-Rhin , qui tous, à rexcej)tion des Mulrepas et des Witlhem, avaient embj'assé le parti de Renaud. Los deux armées se rangèrent en bataille sur les bords de la petite rivière La Guipe, qui seule les séparait. Tout faisait présager un combat. Déjà les différents corps s'avançaient les uns contre les autres, lorsque tout à coup des
(1) Willcms, Codex diplomalmis,T^3L^& MO, à la suite delà Chronique. de Van Heelu.
(2) Idem page 422.
4() HISTOIUE DE JEAN l""",
religieux se précipilèrenl entre eux, et par leurs paroles de paix, furent assez heureux pour leur faire déposer les armes. Ils amenèrent même les deux rivaux à remettre leur querelle au jugement et à la sagesse d'un arbitre, La rivalité des deux compétiteurs n'avait pas encorepris ce caractère de haine qui devait produire plus tard de si terribles résultats , dit M. Henné (1); on comprend qu'ils hésitassent encore tous deux à entamer une lutte qui devait devenir une guerre à mort. La prière des religieux fut en conséquence écoutée, malgré les réclamations des communes brabançonnes, qui demandaient à grands cris le combat, impatientes d'en finir et de retourner au plus tôt dans leurs foyers. L'arbitrage de Gui, comte de Flandre, et de Jean d'Avesnes, comte de Hainaut, fut accepté, et les armées se séparèrent.
Gui de Dampierre, qui avait ses raisons pour agir avec lenteur, ne s'empressa guère de rendre son jugement, et bientôt les hostilités reprirent leur cours. Emporté par la haine qu'il avait vouée au duc de Brabant, depuis que les Mulrepas s'étaient jetés dans ses bras, le nouveau drossard du Limbourg, Conrad Snabbe, rompit le premier la trêve, et courut ravager le territoire de Daelhem. Renier de Visé qui en était châtelain accourut aussitôt pour punir son audace, l'atteignit près de Warsage, lui tua une partie de son armée et le fit prisonnier avec plusieurs des siens. On le conduisit à Jemappe, où il demeura longtemps en prison.
Waleran de Fauquemont paya chèrement a ussi les dommages qu'il avait fait éprouver aux habitants de la banlieue et de la ville de Maestricht.dans laquelle il avait essayé de pénétrer. Les habitants avaient pris les armes pour défendre leurs foyers; une partie était restée dans l'enceinte des murailles et l'autre les avait franchies pour repousser Waleran, mais celui-ci avait eu le dessus dans cette rencontre, et avait fait un
(1) Voyez page 196 la notice sur Jean 1"^, dont il a déjà été parlé.
Dl'C DK nRABANT. 47
grand nombre de prisonniers de distinction, parmi lesquels on remarquait le mayeur de la cité Jean de Mille.
Informé de celte reprise des opérations, Jean l" s'empressa d'expédier des renforts aux garnisons d'Aix-la-Chapelle et de Macstricht, qui étaient les villes les plus exposées aux entreprises de ses ennemis, et il envoya particulièrement au secours de cette dernière place le sire de Hoogstraeten, Wennemare de Gymniclî. Malgré la rigueur de l'hiver, ce prince exécuta j)arfaitemenl les ordres qu'il avait reçus. Il jeta quelques troupes dans la ville, et fit réparer la plupart des travaux de défense qui étaient endommagés, puis jugeant qu'il importait surtout de porter la guerre au cœur même du pays ennemi, il sortit bientôt des terres du duc, dévasta en passant les terres du sire de Fauquemont, et alla ensuite assiéger le château de Rolduc.
Celte forteresse assez considérable, située près d'Aix-la-Chapelle, servait alors de boulevard aux ducs de Limbourg, contre les entreprises de leurs ennemis. Le seigneur de Hoogstraeten l'investit vigoureusement et elle aurait sans doute dû se rendre après quelques jours d'attaque, mais malheureusement ce brave guerrier fut blessé mortellement d'une flèche à la tète dans un assaut qu'il donna, et sa mort découragea ses soldats, qui levèrent presqu'aussitôtie siège de la place.
L'archevêque de Cologne, Siffroi de Westerbourg, était l'âme de la lutte. Sa valeur comme guerrier et sa supériorité comme diplomate, lui assignaient le premier rang parmi les coalisés, et ce fut lui encore qui, dans ces circonstances, prit l'initiative d'une mesure importante qui promettait les plus grands résultats. Résolu de porter un grand coup, capable de déconcerter le duc et d'ébranler sa puissance, il convoqua les alliés à Neuss, à l'effet de délibérer sur les moyens à employer pour atteindre le plus facilement ce but. Parmi les diverses combinaisons que l'on y mit en avant, il s'en trouva une qui parut devoir être très-efficace, et à laquelle on s'arrêta. Elle
consistait à s'attacher au siège de Maestricht, qui commandait le passage de la Meuse, et qui, par «a position stratégique, facilitait les invasions des Brabançons. On désigna Fauquemont, ville située à deux lieues de Maestricht, sur la Gueule, pour lieu de rendez-vous, et tous les confédérés furent invités à s'y rassembler à jour fixe, avec toutes les forces qu'ils avaient à leur disposition.
1284 Ce projet était excellent et il aurait infailliblement réussi, s'il était demeuré secret. Par malheur il transpira, et le duc de Brabant eut le temps d'envoyer de nouveaux renforts à la garnison de Maestricht, sous les ordres de Henri de Louvain, sire de Gaesbeeke, et d'Arnould, sire de Diest. La place fut en outre abondamment pourvue de vivres et de munitions, et les Brabançons attendirent leurs ennemis de pied ferme. Ceux-ci arrivèrent bientôt, et commencèrent immédiatement le siège de la ville. Comme la bravoure de ses défenseurs menaçait de le faire traîner en longueur, les assiégeants se décidèrent à lui livrer un assaut, mais cette attaque échoua, de même que deux autres qui suivirent. Le dernier fut le plus sanglant. Les Brabançons repoussèrent les assiégeants avec une telle vigueur, que ceux-ci n'eurent que le temps de se retirer avec confusion, et d'abandonner la place à la hâte.
La fureur du sire de Fauquemont, qui commandait cette expédition, fut au comble. Pour venger cet échec, il ne trouva rien de mieux que de ravager le plat pays, et d'envahir le comté de Daelhem et la Campine brabançonne, éclairant sa marche, dit Van Heelu, par d'effroyables incendies. L'armée du duc usa de représailles, courut investir la ville de Hervé, dont la garnison Gueldroise inquiétait le comté de Daelhem, saccagea cette place et dévasta les environs.
De leur côté, les alliés allèrent mettre le blocus devant la ville d'Aix-la-Chapelle, et ils la serrèrent bientôt de si près, qu'elle ne tarda pas à manquer de vivres. Averti du danger qu'elle courait, Jean I" envoya sur le champ à son secours les
DUC DE BUAB.WT. 49
intrépides défenseurs de Maeslricht, Henri de Gaesbeke et Arnould de Diest, à la tète de douze cents cavaliers et de six mille fantassins (1), servant d'escorte à un convoi considérable de vivres et de munitions, qu'ils introduisirent dans la place. Ce secours arriva fort à propos. Les ennemis du duc, comptant plus sur la trahison que sur leurs forces, s'étaient ménagés des intelligences avec les habitants, et les troupes du sire de Gaesbeke étaient à peine entrées dans la ville, qu'une révolte éclata, préparée de longue main par le chef de la cité. Les Brabançons, sur leurs gardes, ne laissèrent pas à l'émeute le temps de prendre des proportions bien menaçantes, et ils tombèrent sur les conjurés, au moment même où le tocsin appelait le peuple à l'insurrection. Arnould de Bautersem tua de sa propre main deux de leurs chefs, Tliielman Lenckc et son beau-fils; les autres cherchèrent leur salut dans des lieux d'à sile ou prirent la fuite.
L'archevêque et ses alliés se retirèrent, et allèrent mettre le siège devant le château de Kerpen, que Jean I*"" avait acquis quelque temps auparavant; Jean Sceiwaert, sire de Mérode et Waulier de Winde qui y commandaient leur opposèrent une vive résistance, mais à la fin pourtant ils s'en rendirent mai- Ires, et cette forteresse fut entièrement démolie par les ordres de Siffroid.
La retraite des confédérés, qui avaient brusquement abandonné les environs d'Aix-la-Chapelle, n'avait étéqu'une feinte. Peu de temps après, croyant la garnison de cette ville plongée dans une complète sécurité par suite de leur départ, ils revinrent à l'improviste pour la surprendre et l'emporter d'assaut, mais cette fois encore leur espoir fut déçu. Cette place soutint l'attaque avec vigueur, et son héroïque défense donna au duc de Brabant le temps de venir la dégager. Il passa la Meuse, et vint de nouveau camper à Galoppe, accompagné d'un bon
(I) Butkens, tome l^"- page SO-i.
nombre de princes français, ses parents, qui avaient joint ses troupes aux siennes. On comptait parmi eux Ottelet, comte de Bourgogne, Hugue, comte d'Angoulême, Jean, comte de Soissons, Gui, comte de Saint-Pol, Jean, comte de Vendôme, Gauthier, sire de Cliâtillon, Mathieu, sire de Montmorency, et d'autres gentilshommes étrangers.
Ce fut avec cette brillante armée que Jean I" attendit les alliés, qui, à la nouvelle de son approche, avaient abandonné Aix-la-Chapelle et s'étaient mis en marche pour aller à sa rencontre. Le combat allait s'engager; les deux armées en présence n'attendaient plus que le signal, quand tout-à-coup arriva Raoul de Clermont, sire de Nesle, envoyé par le roi de France, Philippe-le-Hardi, pour négocier une trêve. Le roi d'Angleterre, Edouard 1^% avait également vers celte époque et dans le même but, député en Belgique l'évêque de Durham et deux chevaliers ses secrétaires, qui se trouvèrent sans doute là aussi pour ménager un accommodement (1).
On convint en effet de s'en remettre de nouveau à l'arbitrage des comtes de Flandre et de Hainaut, et les parties se firent réciproquement la promesse de s'en tenir à ce qu'ils décideraient (2).
Ce n'était pas sans de puissants motifs que le monarque français avait pris cette trêve à cœur. 11 devait passer en Aragon pour aller combattre le roi don Pierre, qui s'était emparé du royaume de Sicile, et l'avait ainsi enlevé au second de ses fds, Charles, comte de Valois, malgré la donation qui en avait été faite à son oncleCharles, comte d'Anjou, et il désirait s'ad-
(1) Voyez dans Rymer,Acta pnblicaAngliœ, lome ler,2ni« partie, page 2ô2, les lettres en date du 20 juin 1284, par lesquelles le roi d'Angleterre accrédite en mission extraordinaire près du duc Jean de Brabant, l'évêque de Dunelme (Durham), Léon de Vescy, Jean de Lunetot, et Thomas de Sudington, pour aplanir les affaires du Limbourg.
(2) Voyez dans Willems, pages 429 et ^SO, les lettres du comte deGueldre et de Jean h' du 17 juillet 1284, par lesquelles ils nomment ces arbitres.
DUC DE BRAIîANT. Si
joindre, pour celle expédition, le duc de Brabanl, donl le secours pouvait lui être d'une grande utilité. D'un autre côlé, la mort de la femme de Jean V\ la princesse Marguerite de Flandre, arrivée dans l'intervalle (5 juillet), engageait d'ailleurs ce dernier à la paix; le duc voulait avoir le loisir de rendre les derniers devoirs à une compagne qu'il chérissait.
Le lendemain du jour où fut arrêtée la convention dont nous venons de parler, c'est-à-dire le 18 juillet 1284, les arbitres rendirent leur jugement. Le comte de Flandre, à qui l'on peut, avec toute apparence de raison, attribuer l'intention d'avoir voulu s'approprier la jouissance du Limbourg (1), oublia les liens qui l'attachaient au duc de Brabant, et fit preuve de la plus grande partialité, en faveur du comte de Gueldre. Sa sentence, d'ailleurs, ne satisfit aucune des parties intéressées; plus aigries que jamais, elles refusèrent de s'y soumettre, et la guerre recommença avec plus de fureur qu'auparavant.
Ce fut sur la Gueldre que Jean P"" porta ses premiers et ses plus terribles coups. Pour donner une idée exacte de l'animosité avec laquelle on poussa ces nouvelles hostilités, il nous suffira de dire que le duc de Brabant parcourut tout le territoire compris entre Venloo et Bommel, ne laissant pas une maison debout. Cette contrée ne présenta, après son passage, que des monceaux de ruines et de débris. Le même sort atteignit les terres de l'archevêché de Cologne, que les Brabançons envahirent ensuite pour punir SifTroid, de ce qu'il avait, le 16 août (2), contracté une nouvelle alliance avec Renaud.
Dans l'impuissance de pouvoir résister à son infatigable adversaire, celui-ci chercha de nouveaux alliés, et ce fut daus
(1) Voyez rintioductioii du poëmc de Vnn Heelu, pages XLVI et XLII.
(2) Willems, pagc^St.
ce but que le 23 août 1284- (l),il confia le gouvernement du Limbourg à Walerand de Luxembourg, sire di'Ligny. Pour intéresser plus particulièrement l'ambition de ce prince, il lui assura le fruit des conquêtes qu'il pourrait faire sur l'ennemi, à l'exception des châteaux et des bourgs, qu'il jugea convenable de retenir pour lui. Il réclama aussi l'active coopération du comte Henri de Luxembourg, qui était un guerrier aussi valeureux que puissant.
De son côté, Jean I" n'avait rien négligé pour augmenter son parti, et c'est ici, nous paraît-il, le lieu de faire mention d'un fait assez important, qui s'était passé, déjà deux ans auparavant. Gérard de Luxembourg, sire de Durbuy, était l'un des princes les plus puissants de la maison de Limbourg, dont tous les membres, à l'exception du comte de Berg, avaient pris fait et cause pour Renaud. L'autorité qu'il exerçait sur les princes de sa famille était grande, et le duc de Brabant crut pouvoir anéantir la puissance de ces derniers, en le détachant de leur alliance. 11 y parvint non sans peine, au moyen du paiement d'une rente de 500 livres de Louvain, pour laquelle il céda plus tard la seigneurie de Mielens, près de Jodoigne, en s'en réservant seulement la suzeraineté et l'hommage. Jean \" le détermina ainsi à se déclarer contre les prétentions du mari d'Ermengarde, et à lui vendre les droits qu'il pouvait avoir 1285 sur le Limbourg. C'est par lettres du 24 janvier suivant, que Gérard déclara avoir fait cette cession, en reconnaissance de laquelle le duc de Brabant augmenta de deux cents livres de revenus, le fief de Mielens.
D'autre part, le roi de France parvint enfin à faire accepter aux deux partis une trêve d'un an, garantie par lui et par le roi d'Angleterre, et Jean I" partit avec lui pour l'Aragon vers la fin du mois de mars, après avoir pourvu toutes ses places de vaillants défenseurs. Les chevaliers les plus distingués qu'il
(1) Willcms, page'î32.
menait avec lui élaiont Gérard de Luxembourg, sire de Durbuy, Henri, sire de Gaesbeke, Léon, sire de Baulersem, Jean de Rolselaer et Henri de Rixensart.
Jean I" passa les Pyrénées à la suite de Tarmée française, forte d'environ 20,000 clievaux et de 80,000 bommesde pied, ebargés en grande partie sur 120 galères qu'il avait équipées pour transporter ses vivres et son matériel de guerre.
L'armée quitta Narbonne au mois de mai. Rienne lui résista, mais Perpignan fut emporté d'assaut, ainsi que toutes les villes et les cbàteaux des environs, entre autres EIna, qui fut prise de force et livrée au pillage. Les Français mirent ensuite le siège devant Gironne, mais cette entreprise fut plus difficile. Cette place se défendit avec courage, et le siège qu'elle soutint dura deux mois et demi. Les obstacles que l'on rencontra pour le transport de vivres au camp français, achevèrent de retarder la marcbe des opérations. A la fin, le roi d'Aragon offrit lui-même au roi de France, par une défaite qui lui coûta la vie, l'occasion de s'emparer de cette ville. Ayant appris que le connétable de France, sire de Nesle, s'avançait à grandes journées vers la ville, avec un convoi considérable de vivres, il se mit en embuscade avec 500 cavaliers et 2,000 fantassins, pour l'empêcher d'atteindre l'armée de ses ennemis, mais ce piège lui réussit mal. Dans le combat assez vif qui s'engagea entre les deux corps, il fut mortellement blessé, et obligé de se retirer. Peu de temps après il mourut, et sa mort acheva de décourager ses troupes, qui se rendirent, et livrèrent la ville aux Français.
Cette conquête coûta cher à ces derniers. Bientôt la disette se lit sentir dans leur camp, et les chaleurs excessives qui survinrent dans l'intervalle occasionnèrent des maladies sous lesquelles succombèrent un grand nombre d'hommes. L'armée brabançonne fournit un nombreux contingent au fléau; la plupartdes princes qui en faisaient partie moururent, et le duc luimême fut gravement atteint de la contagion. Le roi de.Franco
54 HISTOIRE DE JEAN l*"",
en souffrit également beaucoup, et ce ne fut qu'à grande peine qu'on le ramena à Perpignan, où il succomba le 6 octobre (1).
La maladie du duc de Brabant, qui était revenu à la hâte à Paris pour se rétablir, laissa pendant quelque temps peu d'espoir de guérison, mais à la fin le danger disparut, et il put rentrer dans ses Etats. 11 résulte d'un diplôme daté du 11 novembre de cette année, et mentionné dans le Codex diploDiaticits de M. VVillems (2), qu'il était de retour à cette époque.
Il parait que ce fut en revenant de celte expédition que Jean I" apporta dans notre pays les reliques de sainte Julienne, que Ton vénère à Sainte-Marie du Sablon à Bruxelles. Voici ce que nous dit le célèbre Bollandus à ce sujet : (3) Quelques-uns pensent que les reliques de sainte Julienne furent données, non à Jean III, comme l'ont prétendu plusieurs auteurs, mais à Jean I", son aïeul, peut-être lorsqu'il délivra sa sœur, la reine de France, faussement accusée par La Brosse. Suivant Harœus et d'autres chroniqueurs belges, continue le savant historien, Jean I" aida le roi de France Philippe-le-Hardi dans son expédition en Aragon; ce monarque mourut en octobre 1285, et ses troupes revinrent alors en France, suivies bientôt par Jean V% qui fut de retour dans ses Etats vers la fin de l'automne, après avoir reçu en don, de Philippe IV, les reliques de sainte Julienne.
A son arrivée dans le Brabant, Jean I" trouva ses affaires du Limbourg plus embrouillées que jamais, par suite de la déloyauté de ses ennemis, qui avaient profité de son absence pour recommencer les hostilités. Peu soucieux du respect dû à la foi des traités, Henri III, comte de Luxembourg, avait rompu la trêve qui avait été conclue quelque temps auparavant, et s'était emparéde Fraipont,que lui avait pourtant repris peu de temps après Renier de Visé, d'après les ordres de Gauthier
(1) Mézera)-, page M7.
{2)Page ^56.
(5) Acta sanctorum. Febr. T. il page 875. (Add. XVI.)
DlC DE DRABANT. 53
Bcrthoud, à qui le duc avait confié le gouvernement du pays. Usant de représailles, le sire de Cuyck avait de son côté pénétré dans la Gueldre, et en avait ravagé le territoire. Le comte Renaud, pour se venger, était allé assiéger la ville de Grave, mais Berthoud l'avait prévenu et avait envoyé des renforts à sa garnison; les Gueldrois furent ainsi obligés de se retirer sans avoir rien fait, après avoir perdu devant cette place un de leurs meilleurs capitaines, Tilman de Schinne.
La présence de Jean I" dans le Brabant donna une nouvelle 1286 impulsion à la guerre, et bientôt les Brabançons, sûrs de vaincre chaque fois qu'il marchait à leur tète, reprirent partout ^ l'offensive. Ils emportèrent tout d'abord sans coup férir, les châteaux d'Einenbourg, de Witthem et de Reinbourg. Dans l'intervalle, Waleran de Ligny alla assiéger le château de Lonchin, pour empêcher Conrad Snable à qui il appartenait de le livrer aux troupes du duc, dont ce seigneur avait pris le parti, '■ voici comment : Nous avons vu plus haut que ce prince avait ^ été fait prisonnier sur les terres du comté de Daelhem. Pour | le rendre à la liberté, son fils Henri, qui avait été commis à i la garde des châteaux de Lonchin, de Libois, de Sprimont et i de Hervé, remit ces forteresses entre les mains des Braban- \ çons, malgré l'opposition de Waleran, et Conrad fut immédiatement élargi. Le sire de Ligny avait à peine commencé le ; siège de Lonchin, qu'il apprit l'approche d'une armée de se- ] cours envoyée par Berthoud, et l'arrivée prochaine du duc, ] qui s'était mis en marche en personne, à la tête de sa noblesse. \ Waleran battit en retraite aussitôt. ]
Le § août de cette même année, (1) Jean I" contracta avec ;
la ville de Liège, une nouvelle alliance, qui lui en conféra à ;
perpétuité le titie de haut avoué; il reçut en outre de cette cité la j)romesse d'un subside de 3,000 livres de Louvain, s'il consentait à acheter dans les douze ans, de Bauduin d'Avesnes,
(i) Willems, Codex diplomati eus ^ page Ml.
M HISTOIRE DE JEAN l"^',
sire de Beaumont, le droit d'avouerie que ce prince voulait revendiquer sur les Liégeois. Le duc s'y engagea, et promit en même temps de défendre en toutes circonstances les habitants de Liège contre l'évêqueet ses gens, si ceux-ci venaient jamais à vouloir porter atteinte à leurs libertés ou à leurs franchises.
Le fort de la guerre était toujours dans le duché de Limbourg, mais ce pays n'en était pourtant pas seul le théâtre. Le comte Florent de Hollande, qui avait épousé les intérêts du duc, avait envoyé un corps de troupes aux Brabançons, sous les ordres de Wolfart de Borsele et de Jean Renesse, et dans l'intervalle, il s'était emparé du château de Meer, qu'il avait ruiné de fond en comble, pendant qu'une flotte zélandaise, remontant la Meuse et le Wahal, opérait de son côté un débarquement dans la Gueldre, que ravageait aussi le sire de Cuyck. Ce brave chevalier, à qui le duc avait confié la garde de la ville de Tiel, faisait souvent des sorties très-nuisibles aux Gueldrois, dont il dévastait le territoire. Pour arrêter ces déprédations, Renaud résolut d'assiéger la ville de Tiel, et à cette fin il rassembla ses troupes, mais le sire de Cuyck, peu confiant dans les simples barrières de bois qui défendaient l'approche de cette place, préféra attendre l'ennemi en rase campagne, et sortit avec son armée, à la première nouvelle qu'il reçut de l'arrivée des Gueldrois. On en vint aux mains; le combat fut meurtrier et la victoire demeura longtemps douteuse, mais à la fin des troupes fraîches, commandées par le seigneur de Heusden, Jean deHeesbien,Arnouldde Sluse, et Jean Utenhoute, que de Cuyck avait appelés à son secours, vinrent assurer legainde la bataille auxBrabançons(l).
Le comte de Gueldre avait renoncé au commencement de cette guerre, à l'hommage qu'il devait au duc pour les îles de Bommel et de Tiel, dites Bommelweert et Tielerweert, qui
(I) Butkcns, tome 1, page 507.
DLC DE BRADANT. 57
étaient fiefs mouvants tlii Brabanl, mais contrairement aux lois féodales alors en vigueur, il persistait à les occuper et à les retenir. Décidé à lui enlever ces lies, Jean I" se mit en campagne, et se rendit à Oosterwyck, où il attendit mais en vain le comte de Hollande, qui devait venir l'y rejoindre, et lui faciliter le passage de la Meuse, au moyen de bateaux qu'il avait promis de lui fournir. Le comte n'arrivant pas, le duc résolut de tenter seul l'entreprise. Vastaert Van Ghisène, un de ses chevaliers, lui procura quelques barques, et à la faveur de ce secours imprévu, ks Brabançons débarquèrent, malgré la résistance que leur opposa le chevalier Gérard de Rothem, qui voulut leur disputer le passage à Hedel. Les paysans que ce guerrier avait armés et rassemblés pour défendre cet endroit furent culbutés sans peine, et le duc s'empara de Bommel sous les yeux du comte de Gueldre, campé avec ses alliés sur la rive du Wahal, dans l'ile de Tiel. Son premier soin fut, pojir s'assurer la possession de sa nouvelle conquête, de fortifier et de pourvoir de vivres et de munitions le château de Driele.
Sur ces entrefaites, le comte de Hollande, (jui était enfin arrivé, entra dans le Tielerweert, et les deux princes eurent une entrevue à Tiel, où ils conclurent le 24 septembre de cette année, deux traités par lesquels ils s'engagèrent de nouveau à unir leurs efforts contre le comte de Gueldre, et convinrent de partager les avantages qu'ils retireraientdecette guerre, et d'élever, à frais communs, les forteresses dont la construction serait jugée nécessaire à la défense des terres conquises. Il fut également arrêté que ni l'un ni l'autre ne ferait séparément la paix avec Renaud, et que lorsque la guerre serait finie, le duc conserverait la suzeraineté qu'il avait actuellement sur la Gueldre, avec cette stipulation toutefois que s'il venait à mourir sans postérité, la moitié des fiefs serait donnée au comte de Hollande et à ses descendants.
Impatient de combattre, et désireux de satisfaire ses trou-
pes, dont il pouvait à peine maîtriser l'ardeur, Jean I" somma le comte de Gueldre de venir l'attaquer, ou de lui laisser libre le passage de Wahal, s'il préférait que lui-même allât lui présenter la bataille, mais Renaud refusa d'accepter ces propositions, soit qu'il ne se fîàt pas à ses forces, soit qu'il craignit d'exposer ses prétentions sur le Limbourg au hasard d'un combat. Après avoir élevé quelques ouvrages pour défendre le passage de la rivière qui le séparait de son ennemi, il décampa, et courut assiéger la ville de Tiel, qu'il emporta de vive force après plusieurs assauts meurtriers, qui coûtèrent la liberté à bon nombre de chevaliers illustres, entre autres à Franco de Wange, Jean Utenhove, Jean de Cock, Gilles Bâtard de Brabant, oncle du duc Jean, et à Paul de Drogène; les trois premiers moururent en prison quelque temps après, des suites de leurs blessures.
Après la prise de Tiel, le comte de Gueldre se porta avec ses alliés jusqu'à Ruremonde, où vint les rejoindre Gui, comte de Flandre, dont Renaud venait d'épouser la fille. Les confédérés tinrent conseil, à l'effet d'aviser aux moyens de terminer la campagne avec succès. Leur premier projet fut de s'attacher au siège de Maestricht, mais ils n'osèrent l'entreprendre, et ils résolurent de passer la Meuse à Stockem, pour s'emparer de Witthem, dont ils attaquèrent le château à l'improvisle. Vigoureusement repoussés, malgré la rapidité de leurs manœuvres, qui avait empêché le duc de renforcer la garnison de cette place, ils l'abandonnèrent presqu'aussitôt pour aller investir le château de Lonchin, mieux fortifié, dont la possession leur eût été des plus avantageuses, mais cette fois encore leur attente fut trompée. Les défenseurs de Lonchin, ayant à leur tête le vicomte Gérard de Meuselinge, combattirent avec une telle intrépidité, que pendant quarante jours ils tinrent tête à l'ennemi, et épuisèrent ses forces. La nouvelle que les coalisés reçurent alors de l'approche du duc de Brabant, dont l'armée venait d'être considérablement renforcée par les trou-
DLC m BRABANT. î)l)
pc'S d'un grand nombre de chevaliers français et allemands, (|ni étaient venus le rejoindre, acheva de les décourager. Craignant toujours d'en venir à une bataille décisive, ils levèrent immédiatement le siège de Lonchin, et se retirèrent dans les places fortes; rarchevêque de Cologne à Wassenberg, Gui de Dampicrre à Namur, le comte de Luxembourg et son frère sire de La Roche à Limbourg et le comte de Gueldre à Nuwerstat, d'où il partit bientôt pour aller retrouver ces derniers à Limbourg, où s'était rendue sa nouvelle épouse, la princesse Marguerite de Flandre.
Cette retraite des ennemis du duc de Brabant laissa ce dernier maître du territoire et il en profita pour s'emparer des châteaux de Reimersdale, de Sinnich, de Woude et de Wilhenru, puis il s'avança jusqu'à Limbourg, fit déployer ses bannières et rangea son armée en bataille sous les murs de celte ville, dans l'intention de décider au combat les princes confédérés qui y étaient, mais aucun ne bougea. Le seul fait d'armes que Jean put accomplir, fut de replier sur la forteresse un corj)s de Limbourgcois, posté sur la rive gauche de la Vesdre, qu'il poursuivit jusqu'aux portes de Limbourg, dont il incendia les environs. Le duc retourna ensuite dans ses Etats, la rigueur de la saison le mettant dans l'impossibilité d'entamer un siège en règle, et il congédia les chevaliers allemands qui l'avaient accompagné dans son expédition, après les avoir comblés de présents. Dans cette campagne (1), le duc éprouva deux pertes qui durent vivement l'affecter; il vit succomber Gauthier Berthoud, dont le dévouement devait se perpétuel* dans son fils, et Arnould, sire de Bréda, capitaitic distingué par sa sagesse et son courage.
L'hiver aurait dû, ce semble, apporter quelques trêves aux opérations militaires, mais il n'en fut pas ainsi; chaque nou-
(I) Notice sur Jean !"■ de M. Ilcnne, page 17^. Mémoire sur les Berthoud, par M. Vandcn Brandon de Rcetli, page Î08.
60 IIISTOinE DE JEAN 1«'',
vcllc campagne rendait plus implacables les chefs des deux partis. Au milieu même de la saison la plus avancée, le comte de Luxembourg se jeta sur la seigneurie de Sprimont, dans l'intention de s'emparer du château qui dominait le village de ce nom. Il prit possession de l'église, située à proximité de la forteresse, et y plaça 200 hommes chargés de harceler la garnison ennemie et de lui couper les vivres. Contre toute attente, et malgré la rigueur de la saison et la distance des lieux, le duc de Brabant n'eut pas plutôt été averti du danger qui menaçait Sprimont, qu'il accourut à son secours. A son approche, les assiégés désertèrent le fort improvisé où les avait placés leur chef, mais Henri de Houffalize, bâtard de Luxembourg, les rallia, les réunit à un corps de troupes qu'il avait levé dans les Ardennes, et alla se poster en avant d'Aywaille, à l'entrée de la vallée qui conduit de ce village à celui de Florzé. Dans cette position, il se croyait à l'abri de toute attaque, les derrières de son armée étant protégés par la rivière l'Amblève, et en face par des montagnes escarpées, mais Jean l" parvint à l'atteindre. Un combat très-vif s'engagea dans cet étroit espace et il tourna au désavantage des Ardennais, qui perdirent une centaine des leurs, et s'enfuirent dans toutes les directions. Le duc de Brabant fît ensuite traverser l'Amblève à sa cavalerie, incendia Aywaille, et ravitailla le château de Sprimont dont il fit démolir l'église (1). 1287 Le 3 mars suivant, Jean I" conclut avec Thierry, comte de Clèves, un traité par lequel celui-ci s'engageait à le défendre, envers et contre tous, excepté contre l'empereur, le comte de Hollande, Thierry, sire de Heinsberg, son oncle, le comte de Hulkerade, son frère, l'archevêque de Cologne, Henry, comte de Luxembourg, Waleran, frère de ce dernier, et Waleran, sire de Fauquemont. Celte large exception prouve que le comte de Clèves ne s'alliait à proprement parler que contre Renaud.
(1) Lagarde, page 182.
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Il fut convenu que toutes les conquêtes que feraient sur le comte (le Gueldre et sur ses ennemis, le duc et les comtes de Hollande et de Clèves, seraient partagées entre eux trois par parts égales, sauf le Bommelvveerdeet leTieleweerde, tous les fiefs mouvants du Brabant, ainsi que les territoires du Limbourg qui appartiendraient en totalité au duc, sans le consentement duquel le comte de Clèves ne pouvait conclure avec l'ennemi ni paix ni trêve.
Trois jours après (6 mars), le comte de Hollande se rallia à ce traité, et le 15 avril suivant, Jean l" renouvela son alliance avec l'évêque de Liège, qui s'engagea également à le soutenir de toutes ses forces, excepté contre le comte de Flandre, son père, et à lui payer, en cas de la non réalisation de cette promesse, une amende de mille livres petits tournois.
Au commencement du printemps, Jean I" alla au secours du comte de Bar, Thibaut H, son cousin, qui avait été attaqué par l'évêque de Metz, Bouchard d'Avcsnes. Le comte de Bar aurait voulu profiter de la présence du duc pour se venger complètement des vexations de son ennemi, mais son désir ne put être satisfait. Le combat auquel s'étaient préparées les deux armées ne fut point livré, et les choses s'arrangèrent à l'amiable, grâce à l'intervention de Wauthier, sire de Ligny.
Cette expédition de Jean 1" est insignifiante si on la considère relativement aux faits qu'elle enfanta, mais elle est des plus importantes, si l'on tient compte des circonstances qui la signalèrent. Au nombre des ennemis du comte de Bar, on comptait plusieurs princes qui avaient joué un certain rôle dans la guerre alors poursuivie entre le comte de Gueldre et le duc, et c'était plutôt pour nuire à ce dernier, en épuisant les forces de l'un de ses alliés, que pour favoriser l'évêque de Metz, que ces princes étaient intervenus dans le différend qui avait éclaté entre ce prélat et le comte de Bar.
Cette obstination des ennemis du duc, qui les portait à l'attaquer partout où ils pouvaient lui nuire, même dans la per-
62 HISTOIRE DE JEAN l""",
sonne de ses alliés, menaçait de rendre la guerre bien plus terrible encore, mais ce fut précisément cette opiniâtreté qui en modéra la fureur, en attirant rattention de l'empereur Rodolphe. Ce souverain crut de son devoir d'intervenir dans celte lutte, et il ne crut pouvoir mieux parvenir à amener la paix qu'en ordonnant à l'archevêque de Cologne, par lettres du 9 mai (1) de celte année, de ne pas continuer ses hostilités contre le duc de Brabant, se réservant de statuer lui-même sur les droits des deux compétiteurs au duché de Limbourg, dans une conférence qu'il fixa au 26 juillet suivant (2), Cette mesure était sage et prudente; rarchevêque étant l'ennemi juré du comte de Berg, passait pour le principal moteur de la guerre, et il y avait tout lieu de croire que les hostilités auraient bientôt un terme, si l'on parvenait à lier les mains à ce fougueux champion.
Vers le même temps, par lettres du 29 mai (5), Adolphe de Berg notifia à tous ceux que la chose concernait, l'abandon qu'il avait fait à Jean !<"' de tous ses droits au duché de Limbourg, et il pria en outre l'empereur d'en donner l'investiture à ce prince. Le retard apporté à l'accomplissement de cette formalité s'explique par cette circonstance, que l'union projetée entre la nièce d'Adolphe et le fils aîné du duc n'avait pu s'accomplir par suite du décès de ce jeune prince, et que par conséquent le donateur réclama sans doute du cessionnaire une compensation en argent, indépendamment de la somme qui avait été primitivement fixée; ce n'est, parait-il, dit M. Willems, qu'après en avoir touché une bonne partie, qu'Adolphe fit part aux Limbourgeois de la cession qu'il avait consentie.
La deuxième période de la campagne de 1287 vil éclore peu
(1) Willems, page -432.
(2) Le diplôme par lequel Rodolphe fit cette injonction à l'archevêque est des plus importants; c'est le seul monument qui existe de son intervention dans lesafl'airrs du Limbourg, après la mort d'Ermengarde.
(3) Willcms. Codcjc. Page 4.S5.
d'événements, par suite de Tintervention de Fempereur. Des trêves souvent rompues se conclurent entre les parties belligérantes, mais CCS suspensions d'armes, loin de laisser aux mallieureuses contrées qui étaient le théâtre de la guerre, le temps de respirer, semblaient ne servir qu'à retremper l'ardeur déjà si terrible des chefs des deux partis. Le 2 juillet, les deux rivaux signèrent enfin une trêve qui dura jusqu'au 1 5 septembre suivant; et à l'expiration de cet armistice, ils s'observèrent quelque temps, puis le 12 octobre ils en conclurent un nouveau jusqu'au. 25 novembre, jour de la sainte Catherine.
L'orage ne tarda pourtant pas à gronder de nouveau. Voulant profiter de l'absence du duc de Brabant, qui était rentré dans ses Etals, l'archevêque de Cologne, poussé par sa vieille inimitié contre le comte de Berg,et bravant les prescriptions de l'empereur, rassembla ses alliés à Neuss, passa le Rhin, malgré la rigueur de l'hiver, et se jeta à l'improviste sur les terres de ses ennemis. A cette nouvelle, Jean I*'" accourt au secours du comte de Berg, passe la Meuse, et opère à Juliers sa jonclion avec le comte Waleran de Juliers. Le duc se jette ensuite sur les terres de l'archevêque, et cette habile diversion fait làcher prise à ce dernier, qui revient sur ses pas, et va prendre position sur l'Erft. Le duc de son côté va à Duren, passe le Nesselbach et vient présenter la bataille à Siffroi, qui, réuni au comte de Gueldre, avait remonté l'Erft jusqu'à Hechnich. Mais la saison les empêcha d'en venir aux mains, et quelques jours après, Jean I" retourna dans le Brabant.
On était alors au mois de janvier 1288. Les trois mois qui 1288 suivirent ne furent pas bien remarquables; nous n'avons à mentionner pour cette époque, que les hostilités qui éclatèrent dans l'intervalle entre l'évêque de Liège, et le sire de Fauquemonl, dont le prélat envahit et ravagea les terres. Le seul fail important que cette nouvelle prise d'armes amena, fut l'incendie du château de Maersen, par Herman de Witlhem, à la vue de l'armée ennemie.
Jean I" ne se contentait pas seulement, pour s'assurer la paisible possession du Limbourg, de combattre, et d'accroître sa puissance en s'assurant le concours d'un grand nombre d'alliés, il faisait de plus tous ses efforts pour acquérir à l'amiable et par des moyens légaux, les droits de chacun des princes qui prétendaient avoir à revendiquer ce duché. C'est ainsi que le 18 avril de cette année, il parvint à décider Cunégonde de Brandebourg, seconde femme du dernier duc défunt du Limbourg, Waleran, à lui céder tous les droits qu'elle pouvait avoir sur ce pays. Ces droits, comme le fait très-bien remarquer M. Henné, pouvaient n'être qu'illusoires, mais y renoncer, c'était éviter à Jean I" de nouvelles tracasseries. Celui-ci en sentit tout le prix, car il paya largement cette renonciation. Cunégonde elle-même rend hommage à la munificence dont il la combla, dans le diplôme suivant qui constate cette cession.
Nos Cunegunda, olim diicissa Lymbiirgensis, notuni facimus universis prœsentes litteras visiiris et imdituris, qiiod nos ob specialeni mimificentiam, quam illustris princeps dominus Johannes, Lotliar'mgiœ et Brabanciœ dux, consanguineus noster charissimus, nobis exhibuit, conferimiis, donamus, ac in manus suas reportaniiis jus, quod in ducatu Lymburgense quocumque modo habemus, et habere debemus; promitlentes eidem, quod litteras, quas super eodem jure habemus, et quas nondum eidem assignatimus, procurabimus assignarij ut eisdem litteris, utipossit, nostro nomine, in prœdicto jure, prout sibi necessarium fuerit prosequendo. In cujus rei testimonium et munimen, prœsentes litteras eidem domino duci damus, nostri sigilli appensione roboratas. Datum anno Domini M. CC. octogesimo octavo, dominica qua cantatur jubilate (1).
Cependant, une nouvelle trêve avait été conclue dès le com~
(1) Cnrtniaire des ducs de. Brahant, B. fol. 49 verso.
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mencemenl de l'année entre les deux rivaux, grâce aux nouvelles négociations entamées parles rois de France et d'Angleterre, et les conférences pour traiter de la paix définitive avaient été fixées à la Pentecôte; les deux partis avaient choisi pour arbitre l'évéque de Cambrai, Enguerrand de Créquy, prince aussi sage qu'expérimenté, au jugement duquel ils avaient promis de se soumettre, sous peine d'une amende de 100,000 livres parisis.
Malheureusement ces nouvelles tentatives de réconciliation ne produisirent d'autres résultats que de jeter un brandon de discorde de plus entre les deux prétendants. Tandis que le duc qui avait foi dans la parole de ses ennemis, se rendait à Maestricht, lieu fixé pour les conférences, Renaud réunit ses alliés à Fauquemont, mais loin de vouloir dans cette assemblée chercher comme il voulait le faire croire, les moyens d'aviser à un arrangement, il n'y fit agiter que des questions hostiles et tout se borna à discuter les mesures à prendre pour ruiner le duc et épuiser son armée. On y mit en avant un projet de nature à donner à la guerre un nouveau prétexte, et un nouvel aliment. Renaud, qui probablement se sentait fatigué de celte lutte, et aspirait à s'en débarrasser sur un autre, résolut, moyennant la somme de 40,000 marcs de deniers brabançons, de céder à Henri IFI, comte de Luxembourg, et à Waleran, sire de Ligny et de Laroche, frère de ce prince, l'usufruit et tous les droits que lui et ses héritiers pouvaient avoir sur le duché et la forteresse de Limbourg, ainsi que sur les châteaux de Rolduc, de Sprimont, de Hervé, de Duisbourg et de Galoppe. Tous les seigneurs présents à cet acte, qui fut passé le 23 mai, jurèrent d'aider de tout leur pouvoir les deux princes Luxembourgeois.
La colère de Jean I" fut au comble, en apprenant le résultat des conférences de Fauquemont. Dès lors, il vit que son épée seule pouvait trancher la difficulté et il sut comprendre que tarder encore à se faire justice de ses ennemis, c'était
CG lllSTOIBE Dn JEAN I",
s'exposer à se voir accablé sous leurs coups. Il rassembla à la hâte quinze cents cavaliers et quelques centaines de fantassins, et marcha sur Fauquemont, dans Tespoir d y surprendre les confédérés et de les faire prisonniers. Malheureusement tous s'étaient retirés, à l'exception du comte de Flandre, Guy de Dampierre, qui ne vit d'autre moyen de salut que de faire sa soumission, et de promettre, sous peine d'une amende de 4,000 marcs, que Waleran II cesserait d'agir contre lui; celui-ci, qui se voyait serré de près, dut souscrire à cette dure condition, et il fit serment de ne pas manquer à la promesse faite en son nom.
Le duc de Brabant reporta alors toute sa fureur sur les terres de l'archevêque de Cologne, Siffroi, qui était son plus mortel ennemi. Il s'avança jusqu'à Heinsberg et Wassenberg, accompagné seulement d'une poignée d'hommes, tira ensuite vers le Rhin, ravagea les vignes et les jardins situés entre Cologne et Bonn, et campa sur les bords du fleuve, dans lequel il lança par bravade son coursier à plusieurs reprises. Il ordonna ensuite une grande partie de chasse dans le beau parc que possédait l'archevêque à Briehl, et se fit à cet effet amener sa meute de Boitsfort (1).
Pendant que Jean I" attendait dans cet endroit l'arrivée des renforts qu'il avait fait venir de son duché, les bourgeois de Cologne lui envoyèrent une dépulation composée des habitants les plus notables de la ville, pour le prier de mettre un terme aux vexations auxquelles ils étaient en butte de la part de l'archevêque Siffroi qui entretenait dans le château de Wœringen, situé entre Neuss et Cologne, une bande de malfaiteurs dont les biigandages entravaient le commerce et désolaient les environs. Pour le déterminer à s'armer pour leur défense, les députés lui représentèrent surtout que le droit de surveillance des chemins qui sillonnaient le pays situé entre le Rhin et la Meuse,
(1) Honne. Notice, page 180.
DUC DE BRADANT. 67
était une prérogative attachée au litre de duc de Limbourg, et (ju'en cette qualité il devait user de ce privilège et détruire le repaire qui renfermait les bandits à la solde de Siffroi. La politique du duc, ses propres intérêts, et ceux du commerce, dont il savait apprécier toute l'importance, ne lui permettaient ni de repousser les réclamations de la cité qui sollicitait son appui, ni de différer la vengeance; il donna aux députés la promesse de faire droit à leur demande, et il se mit aussitôt en devoir de la réaliser.
Jean I" alla immédiatement mettre le siège devant Wœringen, après avoir fixé pour lieu de rendez-vous aux différents coips d'armée qui se trouvaient en marche pour le rejoindre, la bruyère de Wœringen, nommée le Fuhlingerheydl, située à moitié chemin entre Neuss et Cologne (1). Cette détermination de la part du duc fut le signal d'un événement qui mit fin tout d'un coup à des difficultés que cinq ans de guerre n'avaient pu aplanir.
L'archevêque de Cologne bondit de joie, en apprenant la présence de Jean I" dans ses terres; selon lui, c'était une grave imprudence que ce prince venait de commettre, et ses conséquences devaient lui être fatales. Des coureurs furent aussitôt envoyés par lui dans toutes les directions, pour en informer les divers seigneurs qui avaient épousé sa querelle, et son ivresse était telle, dit Van Heelu (2), qu'il recommanda à plusieurs princes ses voisins de se préparer à la hâte, une baleine qui pouvait les enrichir tous, étant venue se jeter sur ses terres. Elle s'était avancée si fort, disait-il, qu'il pouvait lui jeter le filet et la prendre, mais il craignait de ne pouvoir la capturer seul, tant elle était grande et grasse (5).
(1) Voisin. Article sur la bataille de Wœringen, publié dans la Revue de Bruxelles, mois do septembre 1859. Page 7.
(2) Vers 4200 à 4215. Page 139. ïwcede Bœk.
(5) Celte singulière comparaison de .lean avec une baleine écbouée sur le sable, est encoïc répétée plus loin, au vers 4226, page 139, de la Chronique de Willems.
68 niSToinE de jean i",
L'archevêque fixa le rendez-vous de ses alliés sur l'Erft,- entre Berburget Bergheim, et bientôt on y vit arriver une infinité de chevaliers, tous plus ardents les uns que les autres à prendre part à la curée.
Les comtes de Luxembourg et de Gueldre vinrent des premiers joindre Siffroi avec toutes les forces qu'ils avaient pu réunir, et l'armée coalisée s'éleva bientôt à 14,000 fantassins et à 6,000 cavaliers qui traînaient avec eux des chariots chargés de chaînes et de cordes destinées aux vaincus.
On se décida à la bataille. Le 14 juin au soir, les alliés s'avancèrent vers Woeringen et s'arrêtèrent à la distance d'une lieue environ de l'armée brabançonne. Le duc laissa derrière lui un corps d'observation pour surveiller la place assiégée, et fit faire un mouvement à son armée pour s'approcher davantage de l'ennemi, qui avait établi son quartier général à Branwciler. Il prit une position avantageuse dans la bruyère de Fuhlingerheydt, où campaient déjà les troupes du comte de Berg et celles de la ville de Cologne.
Toute la nuit se passa en préparatifs dans les deux camps; les chefs achevèrent d'arrêter leurs plans de combat, et les soldats s'excitèrent réciproquement à bien faire. L'armée brabançonne, pleine d'enthousiasme, frémissait surtout d'impatience en attendant le signal de cette bataille, l'une des plus célèbres et des plus acharnées du moyen-àge, qui devait conquérir au Brabant une gloire à jamais ineffaçable. Elle était, il est vrai, inférieure en nombre à celle des princes confédérés, mais elle était pleine de confiance dans la justice de sa cause et dans la valeur de son chef; rarement, elle le savait, le lion de Brabant avait mordu la poussière sous les coups de ses ennemis; jamais il n'avait fui ni démenti sa vieille renommée.
Le jour commençait à peine à poindre que déjà les deux armées étaient sous les armes. C'était le samedi 5 juin, jour de saint Boniface. L'archevêque se rendit à l'abbaye de Branweiler, et y chanta une messe solennelle, qu'il termina par une al-
DUC DE BRADANT. 69
locution aux barons et aux seigneurs qui l'entouraient. Il prononça ensuite, d'une voix forte et retentissante, Tcxcommunication de son ennemi, ainsi que celle de ses alliés, et accorda à son armée entière le pardon général de tous ses péchés, promettant à ceux qui succomberaient dans la bataille, une place dans le ciel, à côté d'Abraham et de Jacob (1).
Le duc fit, de son côté, célébrer quelques messes pour implorer l'assistance du Dieu des armées, mais au lieu d'appeler sur son ennemi, comme celui-ci l'avait fait à son égard, les malédictions divines et les foudres vengeresses, il se contenta, dit Butkens (2), d'animer les siens par une harangue, déduisant en icelle l'équité de sa cause et l'injustice de ses adversaires, et rapportant à leur mémoire les beaux et valeureux faits da leurs ancêtres, et plusieurs victoires par eux obtenues, Dieu secondant Vanimosité de leur courage; ce qu'il fit avec une naïve élégance, et par des raisons si bien agencées, que toute l'armée proposa de plutôt perdre la dernière goutte de sang que de se laisser vaincre. Cette harangue pleine de noblesse, se terminait ainsi : « Jamais vos ancêtres n'ont reculé devant « leurs ennemis; vous devez aujourd'hui marcher sur leurs «1 traces. Soldats! si vous faites comme eux, une gloire immor- « telle vous attend. Je n'ai qu'à me louer de la manière dont « vous m'avez tous servi jusqu'ici, officiers et soldats, mais « c'est maintenant surtout que le danger nous menace, je dois « trouver ici le triomphe ou la mort. Je prends le Ciel à lé- « moin que j'ai voulu la paix; c'est pourquoi Dieu nous ai- « dcra. Vous me verrez à votre tète partout où le péril sera « imminent; veillez tous à ce que je ne sois attaqué ni par der- « rière ni par les côtés. Pour ceux qui m'attaqueront en face, « c'est mon affaire; je saurai m'en débarrasser. Si vous me « voyez fuir ou me rendre, tuez-moi, je vous l'ordonne (5). »
(1) Van Heelu, vers 429S à 4520.
(2) Tome l"- page 312.
(5) Vaii Heelu, vers 4700 à 4727.
70 HISTOIRE mi JEAN V,
Ces paroles, qui nous entêté textuellement conservées parun témoin auriculaire qiii les a recueillies dans le moment même de la bouche du duc, achevèrent de porter l'enthousiasme dans tous les cœurs. Il n'y eut pas un Brabançon, dit Van Heelu, qui ne se sentît un courage surhumain, à la vue de la contenance fière et assurée de son chef. Ses yeux étincelaient, ses regards fascinaient les plus timorés, et bientôt tous les rangs de l'armée retentirent de hourrahs joyeux; tous demandèrent à grands cris qu'on les conduisit au plus tôt au combat.
Les deux armées se rangèrent en bataille. Celle des alliés fut divisée en trois corps principaux, dont le premier, qui formait le centre, avait pour chef l'archevêque et son frère Henri de Weslerbourg, et se composait des troupes des princes et des barons allemands; l'aîle droite était commandée par le comte de Gueldre, et se composait des troupes de Fauquemont et de Spanheim, jointes aux Flamands que Gui de Dampierre avait fournis au sire de Fauquemont; l'aîle gauche, placée sous les ordres du comte de Luxembourg, était formée des troupes de la Lotharingie et du Limbourg, grossies des renforts que leur avaient amenés les Schaefdriesche.
Comme ses ennemis, Jean P"", dont l'armée ne s'élevait qu'à 4,000 hommes, non compris bien entendu les auxiliaires qui l'avaient rejoint, divisa ses forces en trois corps. II se réserva le commandement de celui du centre, où flottaient les bannières de Louvain (I), de Bruxolles, d'Anvers, de Nivelles, de Tirlemont, de Jodoigne et de Bréda, qui avaient envoyé l'élite de leurs milices guerrières, et les bannières de Mulrepas et de Wilthem. La cavalerie de cette division, la plus forte des trois, était commandée par le frère du duc, Godefroid de Brabant; on y remarquait la fleur de la noblesse brabançonne, ayant à sa tête Godefroid, comte de Vianden, sire de Grimberg, Gau-
(I) Van Hoelu ne cile pas Louvain, mais il existe des actes qui constatent que cette ville avait également envojé son contingent à Wœringen.
DIX DE BRACAiNT. 71
(l)icr Bci'tli 011(1, sire de MaliiK"!, Arnoiild,sirc de Diest, Jean, sire de Cuyck, el Robert, sire d'Assche.
L'aile droite de l'armée du Brabant était commandée par Arnould, comte de Looz, qui avait sous ses ordres Waleran, comte de Juliers, prévôt d'Aix-la-Chapelle; Gérard de Castre, son frère; Robert, comte de Wirnembourg; le comte de Wildenouwc; Frédéric, sire de Reiferscheid; Jean, sire de Bedbur, son fils; Jean Sceivaert, sire de Mérode, drossart de Juliers; Henri, sire de Wildonberg; Herman, sire de Thonenborch; Gerlacb,sire de Dollendorp, el le sire de Greiffenstein.
L'aîle gauche, commandée par Adolphe, comte de Berg, se composait d'une forte division de bourgeois de Cologne et des troupes du frère d'Adolphe, Henri, sire de Windech; d'Everaid, comte de La Marck; de Simon, comte de Tecklenbourg; d'Otton, comte de Waldeck, et de plusieurs autres barons d'Outre-Rhin (1).
Après avoir donné ses derniers ordres, parcouru les rangs de son armée pour encourager ses troupes, et créé chevaliers, selon l'usage, bon nombre de braves, Jean I" parut à la tète de sa division, armé de toutes pièces, et couvert d'une tunique armoriée dont on voyait aussi briller le blason sur son écuetsurses brassières. La magnificence de son uniforme le faisait facilement reconnaître. La garde de sa personne était confiée à Wauthier de Warfusée,sire cfe Momale, et à Franco, bâtard de Wesemael, qui marchaient à ses côtés; près de lui s'agitait le grand étendard de Brabant, porté par Rases, sire de Grez, et soutenu par Nicolas Van Ouden et par Wautier de la Chapelle. •
Pendant qu'on réglait les dernières dispositions du combat , des frères de l'ordre Teutonique et d'autres religieux parcoururent l'espace qui séparait les combattants, et volèrent de l'un à l'autre camp pour supplier les chefs d'abandonner leurs
(I) Bulkcns, t. l*-', p. 312 cl 315. - Van IIcclu, vers 4,435 à i,6ZS.
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projets de destruction et de vider leur querelle à ramiable, mais cette fois tout fut inutile; la voix de la patrie et l'aiguillon de la gloire stimulaient trop fortement les Brabançons et leurs ennemis, pour que les inspirations de la religion et de rimmanité pussent être écoutées.
Vers les six heures du matin, on donna le signal de l'attaque, et l'archevêque de Qologne engagea le premier l'action, en lançant sa division contre celle du comte de Berg, qui se trouvait dans la direction du Rhin. Le duc s'en aperçoit, mesure le danger que court son allié, et se tournant vers ses troupes : « Frères, s'écrie-t-il, c'est aujourd'hui qu'il nous « faut vaincre ou mourir; nous ne retrouverons le chemin de « la patrie qu'en nous frayant un passage à travers les batail- « Ions ennemis. » Et plus rapide que l'éclair, il se précipite à la tête de ses colonnes, franchit les larges fossés qui le séparent de l'armée ennemie, et tombe sur l'infanterie Wesphalienne, qui faisait partie du corps de l'archevêque, mais sa bouillante impétuosité vient se briser contre le rempart de fer que lui oppose cette infanterie, et il doit se retirer avec quelques pertes, mais en bon ordre.
Dans l'intervalle, l'archevêque ramène vers lesWesphaliens le gros de ses troupes, et se trouve ainsi réuni aux Limbourgeois, qui de leur côté s'étaient avancés pour accabler les Brabançons, au moment où ceux-ci franchissaient les fossés. Les milices limbourgeoises forcées de tourner un peu à gauche, se rapprochent des Gueldrois, et bientôt les trois divisions de l'armée coalisée n'en forment plus qu'une. Elle s'élance avec une telle impétuosité contre les troupes brabançonnes, en criant : au duc! au duc! qu'un moment celles-ci paraissent ébranlées, malgré les prodiges de valeur du sire de Franback, d'y\rnould d'Issche, et d'Arnould, frère du sire de Heusden, mais bientôt elles resserrent leurs rangs à la voix de leur chef, et présentent aux ennemis une masse invulnérable que l'on eût dit bastl dliommes, dit Bulkens.
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Le coiiile de Luxembourg se montre surtout acharné à la perte du duc; on dirait à le voir si fier et si impétueux que la terre doit trembler devant lui partout où il porte ses coups, mais tous ses efforts pour atteindre son rival sont inutiles. Les Brabançons le défendent avec une bravoure incroyable, et c'est surtout en ce moment, dit Van Heelu, que ces intrépides guerriers se montrent grands et courageux. Chaque fois que leur prince est assailli par les coups de ses ennemis, ils se serrent les uns contre les autres pour lui faire un bouclier de leurs corps et le défendent avec un courage égal à celui qu'ils auraient eu s'ils avaient été tous frères et s'ils avaient eu à sauver leur père d'un péril imminent. Aucune langue ne pourra jamais redire, continue le même chroniqueur, quelle fut en cette occasion leur bravoure dans l'attaque et leur intrépidité dans la défense; nul ne pourra jamais célébrer assez dignement la valeur qu'ils opposèrent à leurs ennemis, qui fondaient sur eux comme des vautours sur leur proie, et qui les avaient cru jusque-là de frivoles écuyers, plus habiles à folâtrer dans un tournoi qu'à braver le danger sur un champ de bataille.
Tout à coup Godefroid de Brabant aperçoit le comte de Luxembourg et vole à sa rencontre. Deux chevaliers, Wauthiér de Rêves et Gérard le More, craignant un combat inégal, se jettent au-devant d'eux pour les arrêter, mais le comte les repousse et les deux guerriers s'abordent avec fureur. Quelque temps ils luttent d'adresse et de courage et font des efforts inouïs pour se démonter l'un l'autre, mais à la fin le cheval du comte de Luxembourg reçoit sur la tête un violent coup de massue, et, tout étourdi, il emporte son cavalier dans les rangs des Limbourgeois où il jette le désordre et la stupéfaction. Un instant l'on croit à la fuite de l'intrépide chevalier. Celui-ci pourtant revient presqu'aussitôt à la charge, brûlant du désir de faire dissiper le soupçon que la fuite de son coursier avait fait naître, et ordonne à l'un de ses écuyers de lever la visière de son casque, pour le mettre à même de découvrir plus faci-
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lemciit le duc, qiril veut combattre à tout prix. Il le rccouiiait bientôt et s'ékince vers lui, en perçant la foule de ses guerriers, que décime le redoutable cbef des Brabançons. Us s'attaquent avec une égale valeur, combattent quelque temps les armes à la main, mais bientôt ils jettent instinctivement leur épée, et une lutte terrible s'engage corps à corps entre eux; ils cherchent à s'enlever l'un l'autre de cheval et à se terrasser, mais aucun ne vide les arçons, et la mêlée devient en ce moment si affreuse autour d'eux qu'ils doivent lâcher prise et se séparer.
Le comte est entraîné par ses soldats que refoulent avec fureur les Brabançons; le duc, à leur tête et toujours le premier là où le danger réclame sa présence, est blessé au bras par Wautier de Wilz, mais celui-ci est désarmé et fait prisonnier. Waleran de Ligny, frère du comte de Luxembourg, voit en ce moment ce dernier serré de près par ses ennemis; il accourt à son aide et combat pendant quelque temps avec une bravoure telle qu'il étonne même ses adversaires, mais à la fin il est assailli de tous les côtés et il roule dans la poussièie percé de coups. En voyant succomber ce généreux chevalier, l'un des plus braves de l'armée coalisée, les Luxembourgeois reviennent à la charge avec une nouvelle fureur. Le comte de Luxembourg, attéré à la vue de la bannière de son frère, abattue et foulée aux pieds, s'élance lui-même comme un lion dans les rangs des plus épais bataillons ennemis, et l'un des hommes qui l'entoure tue le cheval du duc. Sans se déconcerter, celui-ci se précipite sur celui de l'un de ses officiers et continue le combat.
La constei'nation se répand néanmoins parmi ses troupes; la bannière ducale est renversée et le cheval du sire deGrcz qui la porte tué sous son maître; un instant les alliés croient à la déroute des Brabançons, mais l'étendard est relevé, et, en le voyant re}>araîlre, les colonnes du duc redoublent d'ardeur.
Emporté par son intrépidité, Jean l"' perce jusqu'au milieu
des rangs ennemis, et son cheval est de nouveau tué; il combat alors à pied, entouré de cadavres, jusqu'à ce que l'écuyer Arnould Hofstad de Louvain, mette pied à terre et lui donne son coursier.
Les Luxembourgeois qui un moment avaient cru ou avaient feint de croire à la mort du duc s'écrient : Emportez tout, le duc est tué, la victoire est à nous! Mais bientôt on reconnaît le chef des Brabançons aux coups terribles de sa vaillante épée. Pour provoquer le comte, il donne de côté avec une telle impétuosité sur ceux qui portaient la bannière de Luxembourg, que celle-ci est abattue. Le comte, terrifié, veut à tout prix arrêter sa défaite, et se précipite en désespéré dans les rangs ennemis, pour arriver jusqu'au duc, afin de périr sous ses coups, ou de s'ouvrir par sa mort un chemin à la victoire. Un nouveau combat singulier s'engage entre eux. Ils se portent l'un et l'autre les coups les plus terribles, mais un écuyer du duc, nommé Meerbeke, blesse grièvement le cheval du comte, et est prêt à le tuer lui-même; heureusement, Guillaume dit l'Ardennais, sire de Spontin, l'en empêche. Le comte n'est pas découragé; il revient à la charge et, se levant sur ses étriers, il saisit le Brabançon à la gorge et cherche à le désarçonner; mais au même moment, le chevalier Gauthier de Bisdomme lui porte un coup mortel au défaut de la cuirasse, et le valeureux comte tombe de son cheval blessé mortellement. En voyant périr son intrépide adversaire, le duc ne put s'empêcheç de manifester les regrets que lui causait sa mort, et s'écria en s'adressant à de Bisdomme : « Malheureux, qu'as-tu « fait? Tu as tué le plus brave chevalier de la journée! »
La mort du comte de Luxembourg fît faire un grand pas à la victoire en faveur des Brabançons. Pendant que le duc, couvert de blessures, rallie ses guerriers, qui jusqu'alors avaient presque seuls fait face à l'ennemi, ses deux autres divisions soutiennent avec vigueur les charges des corps de l'archevêque et du comte de Gueldre, qui combattent toujours malgré la
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perte du plus redoutable de leurs alliés. Siffroid, dont réleiidard est arboré sur un grand chariot, fortifié d'une tour en bois armée pour sa défense, se fait particulièrement distinguer par sa bravoure. Il donne rudement sur les détachements que commande Godefroid de Brabant et menace de les ébranler; mais celui-ci, un instant étonné de sa brusque attaque, se remet bientôt, pousse en avant et culbute ses escadrons, pendant que le comte de Berg le prend par les derrières, appuyé par les paysans armés de piques et de massues qu'il avait amenés avec lui. Peu accoutumés à combattre en bataille rangée, ces chevaliers d'un nouveau genre qui s'étaient jetés sur les ennemis à la suite du frère Gauthier Dadlen, au cri de Hiha Berg roemryk (cri de guerre du comte Adolphe), avaient d'abord tué indistinctement tout ce qui se trouvait sur leur passage, amis et ennemis. Ce n'était que peu après qu'on était parvenu à leur faire reconnaître leur méprise, et ils s'étaient mis aussitôt à la réparer dignement. Ce fut alors que le comte de Berg les appela à son secours.
A peine ont-ils atteint les troupes de l'archevêque qu'ils font tomber sur elles une grêle de coups de massues et de piques, éclaircissent leurs rangs à vue d'œil et ne tardent pas à les mettre complètement en déroute. Les bandes de Wasscnberg et de Heinsberg, sont les premières à lâcher pied. Les lansquenets wesphaliens soutiennent quelque temps encore l'attaque avec courage, et Siffroid continue de combattre au milieu d'eux avec une bravoure vraiment héroïque, mais tout à coup son cheval reçoit un coup de hache dans le cou et s'abat. L'archevêque se relève, et, voyant sa défaite inévitable, cherche à fuir en se frayant un passage à travers les siens, mais le comte de Berg et Godefroid de Brabant s'élancent vers lui et lui coupent la retraite. Il eût voulu pour beaucoup pouvoir se rendre au prince brabançon, mais Adolphe pria celui-ci de lui confier l'illustre captif, tout en promettant de ne le rendre à le liberté qu'avec l'assentiment du duc de Brabant et des princes
alliéii. Godefroid se rendit à ses instances et rarchevêquc fut conduit sous bonne escorte au-delà du Rhin. Le comle de Berg le fil incarcérer dans la prison de son château de Monbcn.
Pourtant le comle de Gucidre combat encore avec acharnement et SCS troupes continuent de se couvrir de gloire, malgré leur infériorité numérique. Gosuin de Wassenberg, sire de Borne, l'un des plus intrépides chevaliers de sa division, tient surtout tète à l'ennemi. Longtemps on voit flotler sa bannière au milieu même des colonnes brabançonnes et ses écuyers semer la mort autour d'eux, mais à la fin son escadron doit plier sous l'effort des troupes qui le débordent; son étendard est renversé, son fils, qui le portait, tombe percé de coups, et un sauve-qui-peut général retentit autour de lui. Sans s'émouvoir de la mort de son fils et de la déroute de ses guerriers, le sire de Borne charge de nouveau impétueusement les ennemis avec une poignée de braves qui n'avaient pas voulu le quitter et refuse de se rendre, malgré les instances qu'on lui en fait. Il n'en est pas encore temps, dit -il, en répondant aux supplications qu'on lui adresse à ce sujet; le combat n'est pas terminé et nous pouvons encore vaincre. Son héroïque valeur aurait du être récompensée, mais malheureusement il tombe tout à coup au milieu des paysans de Berg; ceux-ci l'assomment à coups de massues et percent le flanc de son coursier pour le démonter plus facilement. Le courageux animal, que la douleur rend furieux, emporte au loin dans la campagne son maître, qui tombe bientôt sans connaissance. Heureusement le plus jeune de ses fils, qui l'avait reconnu à ses armes et l'avait suivi, arrive au moment où il va expirer, panse ses blessures, lui donne ses soins et le met en lieu de sûreté, malgré l'ordre qu'il lui intime de le reconduire sur le champ de bataille pour y mourir avec gloire.
Privée de son appui, l'armée du comte de Gueldre ne put résister plus longtemps et fut entièrement culbutée, malgré la valeur de la plupart des princes qui la composaient. Pourtant
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plusieurs de ses chefs, entre autres Thierry, sire deKcppel, prirent honteusement la fuite, et Régnier deEsel, drossart de Gueldre, eut la lâcheté d'aller en battant en retraite, piller le camp des Brabançons, qui était pour ainsi dire resté sans défense, pendant que ses alliés, Renaud à leur tète, faisaient encore de suprêmes efforts pour retarder le moment de leur défaite. Bientôt elle fut complète; le "comte de Gueldre fut renversé de cheval et fait prisonnier, malgré les efforts que fit en ennemi généreux, son cousin, le comte de Looz, pour lui ménager les moyens de fuir.
L'armée brabançonne n'était pourtant pas encore victorieuse. Waleran de Fauquemont et de Montjoie, cousin du comte de Luxembourg, résistait encore. Pendant tout le combat, on l'avait vu au plus fort de la mêlée, toujours intrépide, toujours courageux, courant çà et là au secours de ceux qui pliaient devant l'ennemi. Repoussé bientôt lui-même avec perte, il abandonne un instant le champ de bataille, rassemble à la hâte un millier de soldats déterminés, et se jette de nouveau sur les vainqueurs, qui commençaient à se disperser dans la plaine. Cette attaque laisse encore quelque temps la victoire indécise. De sa main, Waleran blesse au cou le comte de Juliers, mais frappé bientôt lui-même par Daniel de Bouchout, il eût infailliblement succombé, sans le secours du comte de Looz et du sire de Steyne, qui favorisèrent sa fuite.
Au milieu de la confusion qui régnait alors, on vit encore briller plus d'un trait de courage. Toujours implacables dans leur haine contre les Mulrepas, les Schaffendrieschen avaient, dès le commencement de l'action, obtenu du comte de Luxembourg l'honneur d'attaquer les premiers leurs ennemis, mais ils n'avaient pu parvenir jusqu'à eux, et ils étaient demeurés les derniers sur le champ de bataille, dans l'espoir d'en venir aux mains après la défaite de l'armée brabançonne. Assaillis à la fin du combat par les Mulrepas et les Witthem, qui n'avaient pas encore donné, les Schaffendrieschen se défendirent
d'une manière admirable. Leur nombre était petit, mais ils avaient à eux seuls la vaillance d'une armée. Conrad Snabbe surtout, combattait en désespéré, certain que le duc ne lui ferait aucun quartier, parce qu'il avait récemment abandonné son parti, mais malgré sa bravoure il dut céder au nombre et quitter la partie. Il parvint à s'échapper avec trois chevaliers seulement; le reste de ses compagnons était resté sur la place ou avait été pris par l'ennemi.
Le carnage des Schaffendrieschen fut le dernier épisode de cette sanglante bataille, qui avait duré neuf heures et à laquelle avaient pris part presque toutes les forces de la Germanie inférieure. Les pertes des coalisés furent énormes. Ils eurent, suivant Van Heelu et Butkens, onze cents chevaliers tués, sans compter ceux qui moururent après des suites de leurs blessures. Le nombre des guerriers mis hors de combat était considérable. Plus de 4,000 chevaux tués ou blessés couvraient l'étendue de la bruyère. Chose presque incroyable, les Brabançons ne perdirent dans cette terrible journée que 40 chevaliers; ceux qui furent le plus vivement regrettés, furent Gauthier Berthoud de Malines, Arnould de Zulhem, Henri de Grimbergen, sire de Moorseke et Godefroid de Vianden.
Plusieurs milliers de prisonniers furent le fruit des exploits de l'armée brabançonne. On distinguait particulièrement parmi eux, outre l'archevêque de Cologne et le comte de Gueldre, Waleran de Juliers, sire de Bergheim, Renaud de Weslerbourg, prévôt de Bonn, le comte de Neuemare, Jean de Heinsberg, sire de Lewenberg, son neveu Lindolphe de Clèves, comte deHilkerade, Evrard de Salentin, sire d'Isenbourg, et le comte Adolphe de Nassau, qui plus tard fut élu empereur. Ce ne fut qu'après avoir tué de sa propre main cinq des plus vaillants chevaliers de Jean I", que ce dernier fut fait prisonnier. Amené devant le duc, celui-ci lui demanda : « Qui étes-vous, brave chevalier, dont la valeur m'a causé a tant de peine aujourd'hui? Je suis le comte de Nassau. Mais
« VOUS, qui m'avez fait captif, qui êtes-vous? Je suis le duc « (le Brabant, que vous ne cessiez de poursuivre dans la mê- « lée. — Ah! reprit le comte, cette épée qui a tué cinq de « vos semblables, n'aurait pas dû vous manquer. » — Celte réplique plut tant au vainqueur, qu'il flt à l'instant mémo, sans exiger de rançon, mettre le comte en liberté (1). De celte époque, date l'affection que se portèrent par la suite réciproquement ces deux princes. Ils furent dès lors si étroitement unis qu'Adolphe, devenu empereur, combla le duc de distinctions et d'honneurs.
La gloire de rimmortelle journée de Woeringen appartient particulièrement à Jean I",dont la bravoure et la valeur furent universellement admirées. Non content de diriger les mouvements de ses troupes, et de surveiller l'exécution des ordres qu'il avait donnés, il paya de sa personne pendant toute la durée du combat, et son exemple contribua pour beaucoup à enflammer le courage de toute son armée. Le nombre des récompenses qu'il dut décerner après la bataille à tous ceux qui s'élaient distingués, fut énorme. Une infinité de guerriers, même parmi les vilains et les paysans, avaient noblement gagné leurs éperons, et son premier soin fut de les créer chevaliers (2).
Le duc prit ensuite quelque repos, et le soir même de cette mémorable journée, il se rendit à Cologne, après avoir donné l'ordre d'enterrer les morts dans le cimetière de Wœringen. Il prescrivit en outre de chercher activement les corps du comte de Luxembourg et de son frère, que l'on n'avait pu retrouver, mais toutes les investigations auxquelles on se livra pour les découvrir furent inutiles. Tout ce que l'on put faire pour honorer la mémoire de ces princes, fut d'élever à l'endioil même où s'était livrée la bataille, une chapelle à laquelle
(1) Chronicon Leobiense, Pezii Script, rer. Austriœ, 1 page 867.
(2) Van Heclii, au vers 838ii et suivants donnent leurs noms.
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Jean I" alloua des revenus destinés à faire chanter des messes pour le repos de leurs âmes, et de celles de tous ceux qui avaient succombé dans l'action (1).
Les bourgeois de Cologne reçurent le duc victorieux à son entrée dans leur ville, avec toutes les marques de la plus vive allégresse. La prise et la destruction de Wœringen, que Jean I" avait dans l'intervalle sommé de se rendre, augmentèrent encore leur reconnaissance, et pour la lui témoigner, ils lui décernèrent le titre de bourgeois de Cologne., et lui firent don d'une magnifique maison, nommée depuis Cour de Brabant, qui avait droit de franchise et d'asile (2). De plus, pour perpétuer le souvenir d'un combat si glorieux, qui les avait affranchis des entraves mises jusque-là à leur commerce, ils éî'igèrent dans la rue Saint-Severin, une église aujourd'hui détruite, qui fut dédiée au saint que l'on vénère le jour de la bataille. Le magistrat de la ville s'y rendit processionnellement tous les ans le 5 juin, pendant un grand nombre d'années, et l'auteur de la Chronique de Cologne, imprimée en 1499, affirme que cette cérémonie se pratiquait encore de son temps; enfin, dans une inscription placée au-dessus de la porte de cet édifice, et conservée dans le musée de Cologne, on lisait en grands caractères gothiques :
Anno MCCLXXXVIII.
Fuit prœlium in Wœringen et hoc in sabath (5) .
Quelques jours après, Jean P"" retourna dans ses états,
(1) Mirœus, tome IV, page 390.
(2) Willems à la note 2, page XLIV de son introduction au poëine de Van Heelu, dit avoir été leconnaîtie à Cologne, en iSôi, l'emplacement de celte maison près de la cathédrale, dans la rue Am Hof (A la Cour), maintenant occupée par les deux maisons cotées n» 2H9 et 2120. Les titres de ces propriétés attestent, ajoute-t-il, qu'il a fallu à chaque aliénation du bien, obtenir une homologation du conseil du Brabant.
(5) Van Heelu. Introduction, page XLIV et XLV.
laissant les comtes de Juliers et de La Marck, sur le théâtre de la guerre pour achever la pacification du pays. Jamais conquérant ne reçut de son peuple autant de marques sincères d'attachement et de reconnaissance. Toutes les populations du Brabant et principalement les Bruxellois se distinguèrent par leur empressement à célébrer son retour. Lorsque la nouvelle en parvint à Bruxelles, l'enthousiasme fut au comble, les magistrats, le clergé, les religieux des deux sexes et les deux tiers au moins de la population allèrent à sa rencontre à une assez grande distance de la ville (1), et pendant plusieurs semaines, ce ne fut que fêtes et que réjouissances. On eût dit que la patrie venait d'échapper à un suprême danger, et que le héros de cette mémorable action était un demi dieu. La nation entière en un mot, prouva par ses démonstrations qu'elle comprenait toute l'importance d'une conquête qui lui avait coûté de si grands sacrifices, car, pour soutenir son prince dans la revendication de ses droits sur le Limbourg, le peuple brabançon s'était obéré, et il regardait pourtant avec orgueil le succès que tant de dévouement avait obtenu.
Dans la joie de son triomphe, le duc changea le cri de guerre de sa famille : Louvain au riche duc, contre une nouvelle devise : Limbourg à qui Va conquis. Il fonda, en outre, en commémoration de la journée de Wœringen, dans l'église de sainte Gudule, une chapellenie en l'honneur des trois rois, dont on vénère les reliques à Cologne, et qu'il avait invoqués pendant l'action, tout en ordonnant que des aumônes y seraient distribuées tous les ans, aux pauvres de Bruxelles, le jour de saint Boniface. La confrérie des arbalétriers de la capitale du Brabant, qui, selon toutes les probabilités, avait combattu à Wœringen, fit de son côté bâtir sur la place du Grand Sablon, en mémoire de cette grande journée, qui avait décidé la conquête du Limbourg, une église dédiée à Notre-Dame des
(i) Van Velthem, Spiegel Historial, L. III. C. 21.
Victoires; pendant un grand nombre d'années, il y eut, en outre, en souvenir de cette conquête, une procession et une cavalcade appelée Ommeganck.
Mais ce fut surtout aux fêtes séculaires, que le peuple bruxellois célébra cette grande victoire avec magnificence. On lit dans Henné et Wauters (tome 2, pages 123, 124 et 125) ; En 1688, pour célébrer l'anniversaire de la victoire de Wœringen, on donna à l'Ommeganck une pompe qu'elle n'avait jamais eue. On y vit un grand nombre de chars et de personnages allégoriques, figurant les vertus et les qualités de Jean I". Ils étaient suivis de quinze jeunes gens à cheval représentant les descendants ou les successeurs du vainqueur, et accompagnés chacun de deux rois d'armes, portant, l'un l'écusson et l'autre la devise. Ce fut la dernière fois que cette ancienne cérémonie fut célébrée avec solennité; la sombre indifférence qui gagna les esprits, les guerres qui désolèrent nos provinces, d'autres idées, d'autres mœurs, firent tomber dans un entier oubli et peu à peu toutes les fêtes de nos aïeux (1).
La victoire de Wœringen, l'une des plus mémorables du treizième siècle, fut le fait d'armes le plus brillant du duc Jean et lui valut le nom de Victorieux, que la postérité lui a conservé. Ses résultats politiques furent des plus importants, et elle exerça la plus heureuse influence sur les destinées du Brabant. Non-seulement elle augmenta à peu près d'un tiers, par l'adjonction du Limbourg, le territoire, les forces et les ressources de cette belle province, mais encore elle afîermit l'autorité du prince en achevant de lui concilier l'amour et l'admiration de son peuple, qui , après avoir partagé ses périls, prenait plaisir à s'identifier avec sa gloire. Toutes les provinces du Bas-Rhin ressentirent aussi les effets de cette conquête;
(1) M. Willems dit pourtant, introduction pageXLV, quedes jubilés dont la description pompeuse se conserve dans les cabinets des curieux, eurent lieu jusqu'en 1758.
dès ce moment, leur commerce fut protégé d'une manière plus efficace, et il se développa bientôt considérablement.
Bien que la bataille de Wœringen eût été décisive pour terminer les contestations survenues à propos de la succession au duché de Limbourg, tout n'était pas fini avec elle. Le comt^ de Flandre, Gui de Dampierre, beau-père et allié du comte de Gueldre, avait prêté à ce dernier de fortes sommes d'argent, que Renaud n'avait pu lui rembourser et pour lesquelles il avait hypothéqué les châteaux de Limbourg et de Rolduc. Le prince flamand n'étant nullement disposé à abandonner à Jean P"" le droit qu'il avait ainsi conquis sur ces seigneuries, résolut de faire valoir ses prétentions et d'employer tous les moyens possibles pour enlever au duc la possession des forteresses qu'il avait reçues en gage. Pour y parvenir, il engagea fortement le sire de Fauquemont à s'opposer à l'avènement de Jean P'" au trône du Limbourg, et il lui prêta à cette fin des sommes considérables, tout en l'investissant du gouvernement du comté de Namur. Il le favorisa en un mot autant qu'il fut en son pouvoir de le faire, afin de le mettre à même de lutter avec avantage contre le vainqueur de Wœringen.
Cette trame du comte de Flandre ne tarda pas à porter ses fruits. Bientôt Waleran de Fauquemont entama les hostilités par l'attaque de quelques châteaux-forts qui avaient été confiés à des garnisons brabançonnes, et le duc de Brabant , pour le punir de son audace, alla immédiatement mettre au mois d'août le siège devant le château de Fauquemont. Waleran, qui se trouvait alors dans le Comté de Namur, le quitta aussitôt, et fit diversion en allant ravager quelques terres du Brabant, n'osant aller défendre son manoir contre Jean I", qu'il savait à la tête de l'expédition. A la nouvelle de cette agression, le duc comprit que l'issue de son entreprise ne compenserait jamais pour lui les pertes qu'essuyeraient ses domaines envahis, et il se hâta de regagner son territoire. Waleran jugea inutile de l'attendre et se retira à la hâte dans le château
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de Namiir, mais il n'en continua pas moins ses menées contre le duc, qui avait encore des troupes sous les murs de Fauquemont au mois d'octobre suivant.
A cette époque enfin il y eut une suspension d'armes, grâce à l'intervention de Guillaume, évéque de Cambrai, qui était particulièrement attaché aux intérêts du comte de Flandre, son oncle, et par lettre du 24 octobre de cette même année, Jean l" consentit à choisir ce prélat pour arbitre (1). Avant de pousser les choses plus avant, l'évêque ordonna tout d'abord au duc de mettre le comte de Gueldre en liberté, sous sa responsabilité personnelle, et au comte de Flandre, d'abandonner à Jean I" les châteaux de Limbourg et de Rolduc. C'étaient là les conditions préliminaires dont il exigeait l'exécution avant d'employer ostensiblement son influence pour terminer le différend qui avait éclaté de nouveau entre le due et ceux qui voulaient lui disputer le Limbourg.
Le comte de Flandre souscrivit à ces exigences, mais il n'en fut pas de même de Jean I". Ce prince avait déjà auparavant conçu quelque défiance de l'impartialité de l'illustre médiateur, et ses soupçons se changèrent en certitude, lorsqu'il sut que ce dernier s'était permis d'outrepasser son mandat, en ordonnant l'élargissement de Renaud. Le comte de Gueldre avait été sur ces entrefaites transféré de Louvain à Nivelles. L'évé-. que vint le trouver dans cette dernière ville, et le prisonnier confirma devant lui la première déclaration qu'il avait faite de ne se soumettre à aucune combinaison avant d'avoir recouvré la liberté.
Le 15 décembre, Guillaume somma en conséquence Jean I" de lui livrer le comte, et sur le refus du duc, de se conformer à cette injonction, il le condamna par défaut à renoncer à ses droits sur les châteaux de Limbourg et de Rolduc, et à faire trêve à ses prétentions à l'intégralité du duché, avant d'avoir
(1) Willems, Codex diplomalicus , page 467.
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