SYSTÈMES DIVERS DE CES POEMES
veut que le poëme épique soit tiré de l'histoire pour garder la vraisemblance, et de l'histoire chrétienne parce que le paganisme n'est plus vraisemblable, mais non de Thistoire sainte dont il importe de ne pas altérer la vérité, toute réserve faite d'ailleurs en faveur du Moïse y qui est une exception. Il réclame en outre pour le poëte le droit de traiter des sciences et des arts ; pour être un véritable poëte, il faudrait ne rien ignorer. Brébeuf a pour objet de révéler les anciens à ceux qui n'entendent pas la langue de Lucain, mais aussi de les améliorer, de les émonder au besoin. S'il désespère d'égaler son modèle dans les endroits où il s'est le plus élevé, il tâche de le rehausser dans ceux qui tombent; II y a aussi des matières si choquantes, qu'elles sont ordinairement le supplice de l'imagination ; il les retranche, comme les sales inclinations de la magicienne Érichtho, qui n'ont pu être approuvées que dans leur temps, et il leur substitue l'histoire toute précieuse, et à la mode moderne, de Burrhus et d'Octavie « dont il n'y arien dans l'original. » Chapelain entend établir par la Pucelle que les femmes peuvent, aussi bien que les hommes, être le sujet de poëmes héroïques. Scudéry avait déjà annoncé qu'à Chapelain surtout appartenait le soin de défendre le principe en défendant sa généreuse bergère. La faiblesse de la femme n'exclut pas Théroïsme de la volonté, et l'usage de ne pas porter les armes ne prouve pas que les femmes soient incapables de les porter. Chapelain cite à l'appui les dames passionnées pour la chasse, que le soleil le plus ardent, les courses les plus longues^ ni les forêts les plus im-
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pénétrables, n'affaiblissent, ne lassent, ni rfarrêtent jamais. Son poëine est le panégyrique des héroïnes de la Fronde. Enfin Desmarets se pose ouvertement en ennemi des anciens. Ce n'est pas seulement une place à côté d'eux qu'il réclame ; il vise à les détrôner. Gomme la beauté de la langue française est au->des8us de toutes les autres langues, ainsi les sujets modernes sont au-dessus des souvenirs de l'antiquité. Homère est entièrement défectueux ; on ne peut souffrir ses fictions entassées les unes sur les autres, ses dieux introduits partout, ses narrations si longues, ses discours hors de propos. Virgile a peu d'invention. Ses fautes sont graves, surtout dans la longue et ennuyeuse narration d'Énée. L'ancien le plus raisonnable est Horace, parce qu'il a défendu les droits des modernes contre les anciens.
Deux de ces poètes, Scudéry et Chapelain, ont encore une bien plus haute prétention. Par delà le triomphe de leurs théories littéraires, ils cherchent pour l'épopée la gloire de servir de docteur à l'humanité. Ils l'érigent en enseignement moral, qui, sous l'attrait brillant des formes poétiques, sous le nom d'hommes grands ou terribles, dans le récit d'événements considérables, n'a pour but que de faire voir les combats de la vertu et'du vice, les origines de nos biens et de nos maux, et le triomphe de la vertu. Chacun de leurs personnages est une allégorie dont un lecteur intelligent, à l'aide de la préface, doit lever le voile et recueillir la moralité, ^laric, aux prises avec les séductions d'Àmalasunthe, représente la puissante tentation
SYSTÈMES DIVERS DE CES POEMES. SStt
de la volupté; le magicien qui le persécute est l'obstacle que les démons mettent toujours aux bons desseins ; l'invincible résistance du héros signifie la liberté du franc-arbitre ; la prise de Rome, la couronne immortelle que Dieu donne enfin à la vertu. Dans Chapelain, tout est allégorie. La France, déchirée par la guerre, représente Vante de Vhomme au milieu des tourments, Charles Vil la volonté^ Amaury et Agnès, l'un favori, l'autre maîtresse, les différents mouvements de Vappétit concupiscible^ Dunois la vertu^ et Tannegui, le chef du conseil, V entendement. Mais, pardessus tout, la Pucelle, qui vient assister le monarque contre le Bourguignon et l'Anglais, qui le délivre d'Agnès et d' Amaury, figure la grâce divine^ qui raffermit la volonté, soutient l'entendement, se joint à la vertu, et, par un effort victorieux^ assujettit les appétits irascible et concupiscible. La grâce divine et son effort victorieux, ne serait-ce pas un hommage à Port- Royal et à la grâce efficace de la secte? On a déjà vu que Chapelain ne fut pas étranger à la première diffusion des Provinciales. Dans la Pucelle, la grâce est souvent en scène pour anéantir le mérite de l'homme, non-seulement dans les combats de l'âme ou daift les interventions miraculeuses de l'assistance divine, mais encore dans les actes de courage et les victoires des belligérants. L'homme n'a pas même le mérite d'avoir bien combattu, il n'a que V honneur d'avoir été élu pour vaincre (1).
(4) Liv. m : Discours de la Pucelle après la victoire :
Ou fi dans ce combat nout pouvons rien prétendre»
En dépit de celte confiance et de ces intentions, le succès, à aucune époque, n'a répondu à l'attente des auteurs. À Texception de leur cabale, dont on retrouve quelques échos dans la période suivante (1), les contemporains les accueillirent par la stupéfaction et le silence. On s'étonna du peu qu'ils donnaient après avoir fait espérer tant de merveilles, et au bout de quelques mois on n'en disait plus rien (2). Vint ensuite la critique directe, enjouée, impitoyable, de l'école de Boileau, qui a passé en chose jugée, puis ia postérité, qui répète encore le jugement sans prendre la peine de le vérifier. L'épopée du xvn*" siècle était faite pour mourir en naissant; elle n'avait rien des qualités qui dominent l'opinion même rebelle et traversent les âges. Qu'elle fût morale, honnête, qu'elle flétrit le vice élégant, les passions coupables, loin de lui contester ce mérite, nous applaudissons volontiers à la juste rigueur de Chapelain contre Agnès Sorel, protestation d'homme de bien contre ces complaisances et ces complicités dont plus d'une concubine royale a trop profité dans l'histoire. Mais un bon sen-
• C'est rhonneur d'être élas parmi tant de guerriers Pour cueillir en son nom de si fameux lauriers ; Cette grâce pour nous est une insigne grâce
(4) Par exemple dans les Mémoires de Montausier, et dans les souvenirs de Huet : Huetiana.
(2) C'est ce qu'avaient annoncé ces petits vers de Linière :
Nous attendons de Chapelain,
Ce noble et fécond écriYain,
Une incomparable Pucelle.
La cabale en dit force bien ;
Depuis Yingt ans on parle d'elle.
Dans six mois on n'en dira rien. {Mênagiana.)