‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 2)Chapitre 112 sur 140 · LES PORTRAITS · texte numérisé non relu

LES PORTRAITS

selle, et sur son ignorance des choses et des personnes (1) ; on trouve néanmoins un portrait dans ses œuvres. On ne peut guère citer que deux résistances ou oppositions à cet engouement, Gaston d'Orléans et mademoiselle de Scudéry. Lorsque Gaston eut vu le portrait de sa fille composé par elle-même, il dit t qu'il le trouvait bien fait , mais qu'il conseillait de ne le montrer à personne, de crainte que cette mode ne vînt, que l'on n'en fit de médisants, et qu'on ne dît : c C'est Mademoiselle qui en a donné l'invention. > J'avoue, ajoute Mademoiselle, que je crus ce conseil un peu intéressé, et qu'il craignait qu'on ne fît le sien (2). » Mademoiselle de Scudéry glissa aussi son objection ; elle blâma les portraits partagés , c'est-à-dire doubles, où d'un côté on dit le bien, et de l'autre le mal. Clélie félicite la princesse Lysimène de s'être opposée à un divertissement qui devenait un moyen de déchirer la réputation d' autrui, et rappelle aux princes qu'ils sont engagés à ne pas permettre qu'on ternisse la gloire de ceux qui sont au-dessous de leur condition (3).

Les portraits sont souvent un mélange de bien et de mal. On s'y plaît à décrire la beauté physique, mais on y insinue la critique des imperfections ; on y loue les qualités de l'esprit, mais on n'oublie pas tous les travers. Les yeux, le teint, le nez,, les bras, la gorge, ce qui est au moins bizarre quand il s'agit de reli-

(1) Scarron, Lettre à Segrais.

(2) Mémoires de Mademoiselie.

(3) Clélie, V« partie, liv. I", p. 284, 297.

39i LA LITTÉRATURE PENDANT LES FRONDES.

gieusêâ (1), la couleur des cheveux (2), tous ces détails sont permis et même provoqués par les exemples réciproques. L* amour des romans, la galanterie, la passion de lire ou de faire des vers, la fierté maladroite ou bien placée des originaux, y sont reproduites tout à la fois avec louange et malice. Mademoiselle dît d'ellemême : < J ai les yeux noirs, peu ouverts, ni grands ni petits, ni beaux ni laids, mais assez doux ; les dents pas des mieux arrangées, mais assez blanches et nettes; j'ai Tair haut sans l'avoir glorieux ; j'ai une fort grande négligence pour mon habilletaient, mais cela ne va pas jusqu'à la malpropreté.... J'ai beaucoup de courage et d'ambition.... Je ne suis pas dévote, je voudrais bien l'être, et déjà je me sens dans une profonde indifférence pour le monde... j> Tout en louant la valeur du

(4) Huet, dafts le Porirail de Tabbesse de Caea, rcgrelle de ne pou-

* voir parler de sa gorge : « Ne Tayant jamais vue, je ne puis en parler.

Mais si votre sévérité et votre modestie me voulaient permettre de

dire le jugement que j'en fais sur les apparences, je jurerais qu'il n y

a rien de plus accompli. »

(2) Madame de Montaterre, religieuse, parie d'elle-même en des termes qui prouvent toutes les misères du siècle, puisque les idées les plus mondaines ne sont pas déplacées dans les couvents. «Mon teint est blanc cl incarnat, àujet à rougir un peu trop. Vous m'avez quelquefois flattée d'avoir là bouche belle, le sourire agréable et marquant quelque chose de fia et de spirituel. Vous juriez que mes dents étaient admirables; mais peut-être vous moquiez-vous de moi. Je sais bien que vouà ne le faisiez pas quand vous me disiez que j'avais le nez pciit el retroussé, mais je sais bien aussi qu'il n'est pas désagréable et qu'il ne me défigure pas. J'ai les mains belles, la peau blanche et débcalc, et toute ma personne nette et propre. Mes cheveux sont d'un brun cendré; vous ne me croirez pas quand je vous dirai qu'ils deviennent gris : j'en attribue la cause à notre coiffure qui produit souvent cet effet, plutôt qu'à l'âge où je suis dont assurément on no doit rien attendre de tel. »

LES POnTHAltS. 3»b

chevalier de Béthune, die le raille de &éâ amours. Elle vedt dii bien à mademoiselle de Vandy, un desl hôtes de Saint-Fargeau ; elle atténue, par une habitude dé côrtiplaisanôe, le goût de cette personne pour lefe roifiâtis; néanmoins elle persifle sa fierté, son dédain du lïfâriage, et dit assez clairement que, si la prude avait trouvé un galant, elle ne serait pas prude. Mais, en somme, l'éloge l'emportait partout sur la Critiqué; chacun pouvait trouver son compte à figurer dans une exposition publique. En 1659, Segrais satisfit ce désir et la curiosité extérieure. Il revit les portraits, en ajouta quelques-uns, et les publia, de concert avec Huet, à soixante exemplaires seulement. On demanda depuis une édition plUs abondante, et on l'obtint. Dans cette même année 1689, furent imprimés deux autres petits ouvrages de Mademoiselle : la Princesse de Pd-phlagohie et là Relation d& Vile imaginaire.

Ces publications étaient de véritables satires; les Portraits surtout annonçaient un mouvement décisif de réaction contre la domination des Prédeux. L'Ile imaginaire^ d'après âuet, est destinée à contrefaire un chevalier honoraire du parlement de Dombes* La Princesse de Paphlagonie^ d*après Segrais, qui donne la clef de tous les personnages (1), était la dérision de madéftioiselle de Vandy; PaHhéniê^ qui occupe Uhe grande place dans le livre , est la caricature de madame de Sablé , de ses élixirs , de sa peur de la mort, de la grâce qui lui manque pour devenir dé-

(4) Segraisiana.

vote (1). Les Portraits s'attaquent sans trop de façon aux romans. Madame de Pontac avoue qu'elle a beaucoup aimé les romans, qu'elle les aime encore, mais que, par un sacrifice volontaire, elle s'en est tout à fait retirée à l'âge de vingt ans. Mademoiselle déclare que les romans portent à aimer la galanterie, mais que les lumières que ces livres donnent ne sont pas d'un bon tour, si tout cela n'est corrigé par quelques années de Paris et de la cour. Ailleurs, elle raille Cyrtis qui s'amuse à la belle pendant que ses troupes se lassent sous les armes, et qui se laisse enlever par un parti eoDemi en écoutant les histoires d'amour de ses prisonniers (t). Mais l'attaque capitale est le portrait des Précieuses inséré vers la fin du recueil. Tous leurs défauts y sont tracés profondément, et peut-être poussés à l'hyperbole. « Les Précieuses ne sont pas belles; tout contribue à les gâter, leur taille, leur air contraint et

(1) Il y a certainement de l'esprit et du talent dans cette plaisanterie sur la reine de Misnie (comtesse de Maure) et Parthénie (madame de Sablé) : t La princesse Parthénie avait des frayeurs de la mort au delà de rimagination...il n'y avait pas d'heures où elles ne conférassent des moyens de s'empêcher de mourir, et de l'art de se rendre immortelles. La crainte de respirer un air trop chaud ou trop froid, Tappréhension que le vent ne fût trop sec ou trop humide, étaient cause qu'elles s'écrivaient d'une chambre à l'autre. On serait trop heureux si on pouvait trouver de ces billets et en faire un recueil. Je suis assuré qu'on y trouverait des préceptes pour le régime de vivre, des précautions jusqu'au lemps propre à faire des remèdes, et des remèdes dont Bippocrate et Gallien n'ont jamais entendu parler. ^

Plus loin Parthénie est retirée chez des vierges pour servir aux Dieux ; mais elle n'était pas dévote : « la vertu étant un effet de la grâce, ne l'a pas qui veut. »

(2) Portraits divers : passim. Portraits de madame de Pontac, de mademoiselle de Vandy, du chevalier de Béthune.

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