PROGRÈS DU BON GOUT : PELLISSON
santés, et iKtrouvait un style qu'on a heureusement appelé le langage de tout le monde. Deux de ses ouvrages en sont la preuve : VHistoire de V Académie (1 652), et le Discours sur les Œuvres de Sarrazin (1 658). Il déclare qu'il préfère aux descriptions pompeuses, et aux comparaisons élevées, ce style égal et naturel qui fait dire les petites choses et les médiocres sans bas- , sesse, sans contrainte et sans dureté. Il loue Sarrazin d'avoir, dans VHistoire du siège de Dunkerque, « retenu son style dans une juste médiocrité, » et d'avoir fait paraître « la nature à son aise. :» Pellisson s'impose à lui-même ces principes. Dans ces deux ouvrages, comme dans ceux qu'il composera plus tard pour Fouquet et pour Louis XIV, il adopte un genre qui n'a pas la solennité de Balzac, mais qui évite également le galimatias des autres, une langue à laquelle on peut atteindre sans génie, mais avec agrément, et où dominent la simplicité, le naturel et l'urbanité. On a dit de Pellisson qu'il était venu aussi à propos, en 1650, pour assouplir la langue française, que Balzac, vingtcinq ans plus tôt, pour la régler et la polir (1).
A côté de lui, et dans les rangs des adversaires des précieux, les disciples de Balzac et de Descartes achevaient de faire triompher la prose et l'art de la composition enseignés par ces maîtres. Comme on rapporte à Balzac l'agencement, la cadence des phrases, le choix et l'exactitude des mots, on rapporte à Descartes la méthode pénétrant dans tous les genres, la disposi-
(1) Marcou, Vie de Pellisson, passim.
tion des idées dans leur ordre et dans leur jour, l'érudition sobre et le style précis ; c'est en ce sens, au moins autant que par les doctrines philosophiques, que beaucoup d'écrivains du grand siècle ont été cartésiens. Les traductions de d'Ablancourt, commencées en collaboration avec Pati*u en 1638, s'étaient suivies sans interruption de 1644 à 1654 (1). On les a justement appelées les belles infidèles; infidèles, parce que, sur l'autorité un peu amplifiée d'Horace, l'écrivain ne s'assujettit pas à rendre le mot par le mot, et s'écarte un peu du sens précis pour exprimer sa pensée plus à l'aise, mais belles , parce que la phrase y marche bien; la coupure, l'agencement plaît à l'oreille; le mouvement du latin ne gêne pas la liberté du français; la copie se fait une part d'originalité. Dans le même temps, les solitaires de Port-Royal multipliaient leurs traductions , soit pour fournir des lectures à leurs élèves, soit pour mettre à la portée de leurs dames les livres utiles à leur controverse. Leurs adversaires ne leur contestent pas le mérite et le succès en ce genre. < Pour la traduction, dit René Rapin (2), il faut leur donner la louange d'avoir bien réussi en toutes celles qu'ils ont entreprises. » 11 dit encore que, au fond de leur désert, < ils s'attachaient à l'étude de la langue, comme à un des moyens les plus propres à établir leur opinion ;••• et la grande réputation qu'ils acquéraient
(1) Annales de Tacite^ 1644; Guerres d'Alexandre^ par ArricD, 1646; Retraite des Dix-Mille, 4648; Commentaires de César, 4650; Histoires de Tacite, 4651 ; Lucien, 4654.
2} René Rapin, Mémoires, t. H, liv. IX, p. 497.