ALLIANCES DE CONDÉ
« mon sentiment est qu'il vaut mieux la soutenir, sans € pourtant la rendre maîtresse, que de l'abattre ; car « il est certain qu'elle ne pourra jamais venir à ses € fins, et conservant toujours cette pensée de la ré- « publique, elle empêchera les autres à l'amnistie, et « de demander la paix. > Cette bonne volonté des protestants français servait ailleurs d'argument auprès de la république d'Angleterre. Le prince de Conti pressait le parlement anglais de se déclarer, parce que les huguenots ne pouvaient prendre confiance qu'à des hommes de même esprit et de même religion. Il y joignait de basses flatteries et des promesses funestes à la France ; il louait le gouvernement anglais de ce que ses lois fondamentales n'étaient pas corrompues par Vintérêt particulier f de ce que, comme tous les États bien réglés, il faisait profession de prendre la défense des opprimés ; et quelques lignes plus bas, pour le déterminer par rintérêt, ce principal mobile des affaires d'Êtatj il faisait entrevoir la possession d'un port dans la rivière de Bordeaux et l'occupation facile de la Rochelle (1 ). Mais le chef-d'œuvre du genre, c'est la lettre de Gondé à Cromwell, après l'expulsion du Parlement, lorsque le meurtrier de Charles F' eut été proclamé protecteur. « Je me réjouis infiniment de la justice qui « a été rendue au mérite et à la vertu de ^Votre Al- « tesse. C'est en cela seul que l'Angleterre pouvait
(4) Instruciion donnée par Conti à des négociateurs envoyés en Angleterre. — Mémoires de Lenet ; ces Alémoires ne sont, dans cette dernière partie, qu'une collection des matériaux destinés à la rédaction d'un livre qui n'a jamais été achevé.
7i LA FRONDE ESPAGNOLE.
€ trouver son salut et son repos, et je tiens les peu- € pies des trois royaumes dans le comble de leur bon- € lieur de voir maintenant leurs biens et leurs vies € confiés à la conduite d'un si grand honmie. Pour € moi» je supplie Votre Altesse de croire que je me » tiendrais fort heureux si je pouvais la servir en c quelque occasion, et lui faire connaître que personne c ne sera jamais au point que je le suis, Monsieur, de € Votre Altesse, le très-attectionné serviteur, Louis de «« Bourbon. >
A la première vue, on se demande conmient le prince de Gondé, le plus aristocrate et le plus arrogant des dominateurs, consentait à saluer si bas le destructeur de la royauté et de la hiérarchie. En réalité les deux alliés n'étaient pas aussi éloignés de s'entendre qu'ils le paraissent. Les républiques, surtout dans l'antiquité, ce type cher à la Renaissance, ne sont guère que des aristocraties, où, à la place de l'autorité d'un seul, dominent quelques centaines de personnages, égaux entre eux, également souverains. Tandis qu'ils sont assujettis eux-mêmes à un meneur d'autant plus fort qu'il se dissimule mieux, ils régentent et tiennent à distance la multitude qui ne s'en aperçoit pas toujours, parce qu'ils se vantent de représenter sa liberté. Condé avait fait préconiser plus d'une fois par ses pamphlétaires un système de grand conseil, composé de princes, officiers de la couronne, descendants des grandes familles, avec l'espoir secret d'en être le chef nécessaire ; il n'était donc pas si hostile à Tesprit républicain. Cromwell, de son côté, quoique père des indé-
ALUANCES DE GONDÉ. 75
pendants, et pendant quelques jours patron des niveleuTSy n'entendait pas avoir triomphé pour la multitude. Il voulait une république gouvernée par un conseil supérieur dont il serait le protecteur à titre de lieutenant de Dieu. Il suffît, pour s'en convaincre, de lire les réclamations de Milton, son secrétaire, contre le suffrage universel, et de dégager de la forme allégorique le conseil supérieur des démons dans le Paradis perdu (i).
Toutefois la coalition ne fut jamais assez compacte, ni les intérêts des alliés assez mêlés pour réaliser le succès prétendu. Jamais le Parlement d'Angleterre n'adhéra efficacement au parti de Condé. « Les affaires « de la république, écrivait l'agent du prince (2), dé- « pendent de tant de gens, que, quand il est question
(<) Milton, Moyen facile iT établir une société libre, 11 déclare que la république doit être gouvernée par un grand conseil perpétuel; il De veut pas du remède populaire propre à combattre Tambition de ce conseil permanent, car le peuple se précipiterait dans une démocratie licencieuse et sans frein. « Si Ton donne à tous le droit de nommer tout le monde, ce ne sera pas la sagesse et l'autorité, mais la turbulence et la gloutonnerie qui élèveront bientôt les plus vils mécréants ^e nos tavernes et de nos lieux de débauche, de nos villes et de nos villages, au rang et à la dignité de sénateur... Qui voudrait voir le trésor de l'État remis aux soins de ceux qui ont dépensé leur propre fortune dans d'infâmes prodigalités?... Sont-ils fa^ts pour être les législateurs de toute une nation ceux qui ne savent pas ce qui est loi ou raison, juste ou injuste, oblique ou droit, licite ou illicite ; ceux qui pensent ^e tout pouvoir consiste dans Toutrage, toute dignité dans Tinso- ^cnce?... Qui se supposerait devenu d'un cheveu plus libre par une l^lle race de fonctionnaires, lorsque, parmi ceux qui sont les vrais gardiens de la liberté, il y en a tant qui ne savent ni comment user ni comment jouir de cette liberté, qnî ne comprennent ni les principes ni le mérite de la propriété? »
(2) Mémoires inédits de Lenet, 42 décembre 1 652.
€ d'en tirer quelque chose, il est impossible de gagner € personne qui ait pouvoir d'y servir. > Tout ce que la faction obtint avec beaucoup de mouvements, se réduisit à l'enrôlement de quelques Irlandais volontaires (1), ou au louage de quelques frégates prêtées par des marchands anglais (2). Gromwell lui-même, devenu le seul maître, après un échange de négociations avec Monsieur le Prince, laissa voir qu'il ne trouvait pas dans cette alliance l'intérêt de l'Angleterre. L'agent espagnol Vatteville avertit Gondé que, quand même le Protecteur donnerait des promesses formelles, il ne ferait la guerre que mollement, parce que ce n'était pas son profit de faire succomber la France et de relever l'Espagne (3). Les Espagnols furent plus complaisants, plus larges ; ils achevèrent de se ruiner pour prolonger la guerre en faveur du traître qui s'offrait à les venger de ses propres victoires; mais ils lui apportèrent souvent des embarras qu'il n'avait pas prévus et qu'il n'était pas le maître d'écarter. Leur caractère résistait à sa fougue, il n'avait plus à son service l'impétuosité des soldats français conforme à la sienne. Il n'était pas l'arbitre souverain des opérations militaires. Il fallait discuter avec les généraux espagnols, leur céder par moments, s'arrêter quand il eût voulu marcher, renoncer à une entreprise quand elle ne plaisait pas aux Lorrains. Turenne lui-même explique de cette manière certains événements, sans
(4) Mémoires de Lenel, juillet i 652.
(2) /M(f., juin 4653.
(3) /M., juin 4654.