EMBARRAS DU GOUVERNEMENT
craindre de diminuer par cet aveu le mérite de sa supériorité. Ainsi par un échange mutuel d'influences, la guerre étrangère ranimait parfois en France les agitations intérieures, et ces agitations servaient à prolonger la • guerre étrangère en retardant l'action du gouvernement.
Quoique le retour de Mazarin eût imposé silence à ses adversaires, il restait dans plus d'un esprit des espérances secrètes de lui disputer sa fortune et de reconstituer une opposition. On voyait Servien et Fouquet appelés en commun à la surintendance des finances, Le Tellier institué commandeur et trésorier du Saint-Esprit, Miossens, un des gardiens de Gondé à Vincennes, décoré de la dignité de maréchal de France. Ces récompenses, accordées aux hommes qui avaient partagé le sort du ministre, ne pouvaient qu'irriter ceux qui n'avaient pas encore réussi à se réconcilier avantageusement. Les embarras de la situation, bien qu'allégés par la fin des hostilités dans Paris, étaient encore considérables. N'y eût-il eu que la difficulté de trouver l'argent nécessaire, ce mal suffisait aux préoccupations du ministre, parce qu'il pouvait provoquer tous les autres. C'était même là que les ennemis de Mazarin l'attendaient. Us s'en réjouissaient comme d'une vengeance inévitable ; ils en tiraient pour euxmêmes ces espérances exagérées par où l'opposition aime à s'étourdir et à se déguiser sa faiblesse. Deux jours après le retour du cardinal, 5 février 1653, un d'eux écrivait : « Si Dieu n'y met la main, on verra des désordres étranges, dont la nécessité, la rage et le
désespoir seront cause : point d'argent, point de rentes, point de paix ; violence et manquement de parole, fierté, oppression des gens de bien, incertitude de l'avenir, voilà où l'on en est (1 ) . »
« Ces espérances n'étaient pas sans fonda:nent L'affaire des rentes fut la première inquiétude du cardinal. Les gabelles ne rendant pas tout ce qu'elles devaient, les rentes ne furent pas exactement payées ; les rentiers mécontents firent le bruit accoutumé. Les magistrats n'avaient pas non plus abdiqué définitivement leurs prétentions ; s'ils n'étaient plus en état ni en humeur d'entreprendre la guerre par les armes, leur fameux prétexte du service du roi était toujours prêt pour justifier leur intervention dans les questions de finances ou de personnes. La retraite de Mathieu Mole qui céda la première présidence à Pomponne- BeUièvre, afin de se donner tout entier à son rôle de garde des sceaux (avril 1 653), témoigne de la défiance qui animait encore la magistrature contre la Cour. Dans l'impuissance de concilier les intérêts de la compagnie et les intérêts du conseil du roi, et pour éviter une grande contention^ il quitta le Parlement avec regret (%). Toute l'année se passa en tiraillemrats. Réclamations contre les édits de .finances, onéreux peutêtre, mais indispensables aux frais de la guerre ; le roi dut aller au palais imposer la vérification par sa présence. Insultes aux Pontoisiens^ à ceux qui, à l'ap-
(1) Mémoires inédits deLenet: Lettre de Marigny à Lenet.
(2) Mémoires d'Orner Talon, coatinnés par son fils Denis.
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pel du roi, avaient quité Paris pour siéger à Pontoise, et comme contre-partie, demandes affectées du retour de Broussel et des autres exilés. Quelques-uns des mutins furent exilés à leur tour , puis rappelés par concession du ministre. Le conseiller Croissy, arrêté comme complice et négociateur de Condé (1), suscita une dispute qui dura plusieurs mois. Le roi lui donnait pour juges des commissaires choisis dans le Parlement ; le Parlement voulait nommer lui-même ces commissaires. On le détenait à Vincennes, le Parlement voulait qu'il fût ramené à la Conciergerie, en vertu de ce principe que les juges doivent avoir le pouvoir de mettre en liberté celui qu'ils ont le droit d'absoudre. On ôta, on rendit le procès au Parlement ; on finit par le supprimer en bannissant du royaume Croissy et ses complices ; quelques récalcitrants avaient encore été exilés pour cette affaire, on leur fit grâce. Ainsi la résistance se ranimait à toute occasion, sous toutes les formes, et les incertitudes du ministre ne servaient qu'à l'enhardir.
Un autre adversaire, le plus indomptable, s'agitait sous les verrous, et du fond de Vincennes mettait les esprits en mouvement à Paris et à Rome. Le cardinal de Retz, dans sa captivité, s'occupait à étudier le grec ; il se divertissait à nourrir des lapins sur le haut du donjon, des tourterelles dans une tour, des pigeons dans l'autre (2). Mais sa patience n'était pas si sincère
(4) Mémoires inédits de Lenet : 24 déembre 4652, 47 janvier 4653. (2) Mémoires de Retz.
qu'il ne travaillât vivement à se délivrer, ni sa prison si étroite qu'il ne pût établir des relations au dehors. Il communiquait avec Condé, Tun et l'autre oubliant la rivalité et les injures récentes par le besoin d*une assistance mutuelle. Il avait d'autres amis à Mézières, à Charleville, au mont Olympe, qui faisaient porter à Mazarin des menaces de toute sorte. Il avait surtout pour lui une partie du clergé, Rome même, et cette' faction secrète des Jansénistes, dont le grand art a toujours été de taire le véritable mot de ses desseins, de couvrir d'une apparence de vertu et de droit ses entreprises les moins religieuses et les moins légitimes. La détention de Retz sans jugement était contraire aux libertés de l'Église, aux immunités des cardinaux ; à ces causes, dès qu'elle fut connue, le Chapitre de Paris réclama , ordonna des prières pour la délivrance du prisonnier (1) : le pape Innocent X envoya des protestations pour l'honneur du sacré collège. Port-Royal dont la doctrine avait été condamnée à Rome, avait besoin de replacer Retz à la tête du diocèse de Paris pour soutenir les menées delà secte. Dans ce dessein, et pour mieux résister aux décisions doctrinales du Saint-Siège, les Jansénistes pressaient le pape, au nom des droits de l'Église, de leur faire rendre leur protecteur. Ils contribuèrent même plus que personne à changer en persécution religieuse un débat tout politique (2). Le prisonnier embarrassait à chaque pas le
(4) Relz et Guy Joly.
(2) V. au chapitre X les détails de ces iDtrigues.