DIÈTE DE FRANCFORT
tins continuels^ des largesses {\). Il n'était pas moins nécessaire de gagner à beaux deniers comptants les voix des électeurs ; « l'argent était un rhétoricien qui « persuadait mieux qu'autrefois Cicéron à Rome et < Démosthènes à Athènes. » Aussi l'argent, qui manquait pour les besoins de l'armée, avait été prodigué pour la victoire des négociateurs. Le roi avait assigné à Grammont le même état de maison qu'au duc de Longueville au congrès de Munster, à Lyonne le même traitement qu'à d'Avaux et à Servien. Ils en usèrent largement, tout en prenant leurs mesures pour ne rien dépenser en pure perte. On s'engagea, envers l'électeur palatin, à 150,000 écus en trois payements; l'électeur de Trêves paraissait déterminé à défendre l'Autriche envers et contre tous, on paya son frère pour ramener au parti de la France ; on tâcha d'acquérir celui de Brandebourg en corrompant son ambassadeur. En même temps, si l'on apercevait dans ces nouveaux amis quelque mécontentement, quelque incertitude de volonté, on l'apaisait dans les festins, on la noyait dans l'ivresse, les Allemands ne se râpatriant jamais mieux que dans la chaleur du vin {%). On tenait tête à ces buveurs indomptables, à ces mangeurs qui demeuraient attablés depuis midi jusqu'à neuf heures du soir ; à l'électeur de Saxe , dont l'habitude était de s'enivrer chaque jour dès le matin , excepté quand il communiait à la luthérienne ; à celui de
(1) Mémoires de Grammont.
(9) Mémoires da maréchal de Grammont*
Mayence qui buvait jusqu'à six pintes en portant successivement soixante-dix santés, sans rien perdre de son sang'froid ni de la dignité convenable à son état. Un jour Grammont eut la pensée de régaler ensemble toute la population de Francfort. D'un côté il réunit les princes à un grand dîner au milieu duquel il les divertit d'un ballet ; de l'autre il admit la multitude dans ses cours, où les foudres de vin étaient défoncés, où des distributeurs, disposés régulièrement, faisaient boire tout le monde au son des tambours et des timbales. Il y eut un véritable enthousiasme en retour de tant de générosité : « Vive le roi de France, criait*on de toute part, vive son ambassadeur le maréchal de Grammont qui nous régale si bien. Il faut ne bouger de chez lui, et n'aller jamais chez les autres où il n'y a ni largesses, ni plaisir, ni gain à obtenir. »
Néanmoins les affaires ne marchaient pas. Aucune des combinaisons françaises ne prévalait. L'électeur de Trêves restait inébranlable ; son frère, n'ayant pu le changer, dut rendre l'argent du roi qu'il n'avait pas su gagner. L'électeur de Brandebourg, comme l'avait bien prévu le ministre Brienne, ne se prêta pas à favoriser le Palatin de Neubourg, son concurrent personnel dans la succession de Glèves. Le duc de Bavière, malgré un voyage de Grammont à Munich, s'opiniâtra à refuser l'empire. Les princes catholiques se laissaient émouvoir par des libelles qui accusaient la politique française de favoriser l'hérésie, de détruire la religion orthodoxe. L'alliance avec Gromwell, exploitée par les émissaires des Espagnols, était la grande ob-
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jection* Grammont et Lyonne répondaient bien que si les Espagnols n'avaient pas traité eux-mêmes avec l'Anglais, c'était le pouvoir, non la volonté, qui leur avait manqué; qu'ils avaient offert au Protecteur la possession de Calais, conune la France lui avait promis Dunkerque ; en quoi donc le mal était-il plus grand de promettre Dunkerque que Calais ? Ils présentèrent d'abord la copie des propositions faites par l'Espagne à Cromwell ; ils offrirent, si on voulait leur donner six semaines, de présenter l'original même. Ils détruisirent ainsi l'argument de leurs ennemis dans tous les esprits équitables (1). Mais tous ces mouvements semblaient ne servir qu'à retarder leur défaite, et non à avancer leur succès. La diète de Francfort devait demeurer dans cet état d'irrésolution jusqu'au mois de juillet.
Les choses étaient ainsi en suspens, ou désespérées pour parler comme Turenne, quand la campagna s'ouvrit plus tôt que de coutume. Elle débuta par un affront. Le roi s'étant approché de Hesdin, le major rebelle fit tirer le canon sur lui ; comme toute l'armée n'était pas rassemblée, il fallut se résigner à compter Hesdin pour un ennemi de plus sans pouvoir le punir encore. Heureusement on venait de faire avec Cromwell un troisième traité ; le Protecteur donnait 6000 hommes pour l'armée de terre, et s'engageait à tenir la mer par sa flotte ; l'alliance, limitée n un an, devait, par les efforts communsydonner Dunkerque aux An- Ci) Mémoires du maréchal de Grammont.
glais et Gravelines à la France. L'impatience des àûglais commandait de supprimer tout retard ; cette nécessité concordant avec les sentiments de Turenne qui espérait le succès de la surprise de l'ennemi, le iBaréchal conçut une entreprise audacieuse dont Tissue aUait en peu de semaines fixer le résultat de la guerre.
On ne pouvait approcher de Dunkerque que par no pays inondé. Il y avait, sur la route, des troupes cdnemies à Gassel, sur la ligne de Bergues à Dunkerqae deux forts nouvellement construits à portée l'an de l'autre, et couvrant chacun une des deux villes ; enfin en commençant par Dunkerque, on se jetait entre trois places ennemies, Bergues à une lieue, Furnes à trois, Gravelines à quatre. Ajoutons que, à cette époque de l'année, il n'y avait pas assez d'herbe pour entretenir la cavalerie. Turenne comprit tous ces dangers et les affronta. 11 fît enlever par un de ses lieutenants les troupes ennemies postées à Gassel, explora les environs de Bergues sans l'attaquer, s'engagea par la digue qui était la seule voie praticable de cette ville à Dunkerque, occupa les deux forts d'ailleurs assez mal garnis, et après avoir réparé les ponts sur la Golme, sur les canaux de Hondschoote et de Furnes à Galais, il arriva auprès des dunes (S5mars) (1). L'audace de l'expédition en avait assuré la réussite. L'ennemi n'avait rien prévu de pareil ; il croyait Dunkerque inabwdable, et dans cette sécurité ses vues s'étaient portées sur Gambrai déjà menacé l'année précédente, sur Aire
(1) Mémoires de Turenne. -- Mémoires un doe d'York.