‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 2)Chapitre 34 sur 140 · CONSÉQUENCES INÉVITABLES DU JANSÉNISME · texte numérisé non relu

CONSÉQUENCES INÉVITABLES DU JANSÉNISME

grâce est refusée à plusieurs, fait le désespoir. À quoi bon en effet espérer en Dieu et en sa miséricorde, si son jugement prononcé d'avance demeurait inflexible ! Pourquoi lui rendre un hommage et un service inutiles? N'était-il pas plus raisonnable de se dédommager par avance d'une éternité malheureuse, en jouissant des séductions de la vie présente; ce serait toujours autant de gagné sur les rigueurs d'un maître sans pitié. Ainsi le désespoir engendrait la licence : fruitur Dis iratis. Mais l'espérance, par un raisonnement contraire, arrivait à une conclusion non moins funeste. Si telle était la gratuité de la grâce qu'elle ne demandât rien au concours de l'homme, telle la libéralité de la prédestination qu'elle ne gardât aucun ressentiment des offenses, et sauvât le pécheur à son gré sans qu'il eût acquis aucun titre à son efficacité, à quoi bon s'embarrasser, avant l'heure, de commandements pénibles, et s'imposer des devoirs contraires aux entraînements de la nature corrompue? 11 suffirait toujours de les pratiquer quand la grâce irrésistible viendrait y contraindre la volonté. Ainsi de la foi au salut, comme de la certitude de la damnation, naissait l'oubli des enseignements de l'Évangile et l'omission des devoirs du chrétien.

D'autre part, cette abstention des sacrements que le jansénisme conseillait par une conséquence nécessaire de l'inutilité des œuvres, et cette morale austère qu'il y joignait par une contradiction flagrante, mais comme un hommage à la justice et à la rigueur divine, ces deux caractères les plus connus de la secte, allaient

tout droit à la ruine de la religion. Par le premier, comme Vincent de Paul Tavait déjà dénoncé, les chrétiens, abandonnant la pratique des sacrements, perdaient le seul auxiliaire victorieux de la bonne volonté, la vraie garantie de la vertu, et celui qui n'accomplit plus les préceptes a bientôt intérêt à contester les dogmes. Par l'autre, en demandant trop, les novateurs risquaient de faire prendre en dégoût le nécessaire, comme il arrive à tous les zèles excessifs qui s'épuisent promptement par le superflu, ou aux natures molles qui tremblent déjà devant les devoirs indispensables. « Certains docteurs, a dit Bossuet en parlant « des jansénistes , ont tenu les consciences captives « sous des rigueurs très-injustes..., ils trouvent par- « tout des crimes nouveaux, et accablent la faiblesse <K humaine en ajoutant au joug que Dieu nous im- « pose. Qui ne voit que cette rigueur enfle la présomp- « tion, nourrit le dédain, entretient un chagrin su- « perbe, et un esprit de fastueuse singularité, fait « paraître la vertu trop pesante, l'Évangile excessif, « le Christianisme impossible (1 ) ? » Oui impossible, et tel a été le grief d'un grand nombre d'esprits qui, ne démêlant pas l'excès de la règle raisonnable, ou les confondant à dessein pour excuser, par l'insuffisance de leurs forces, l'omission du devoir possible, se sont abstenus de tout christianisme. On les voulait plus chrétiens que Jésus-Christ ; ils sont devenus moins croyants que les juifs ou les philosophes. Gela est sen-

(4) Oraison funèbre de Nicolas Cornet.

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