DERNIÈRES PROVINCIALES
sion sur la morale, de faire oublier la question dogmatique, et d*éluder l'effet du jugement pontifical sur les cinq propositions ; ni l'autorité ecclésiastique ni Tautorité civile ne se laissèrent prendre à cette ruse.
Au milieu du bruit éclatant des Provinciales qui durait depuis un an (23 janvier — 4 décembre 1656), rassemblée du clergé avait à cœur avant tout de faire recevoir et exécuter la bulle et le bref d'Innocent X. Elle préparait un formulaire de foi à signer par tous les ecclésiastiques, pour assurer dans le royaume trèschrétien l'unité de la doctrine. Rome la secondait activement. Le procès d'Arnauld en Sorbonne, la distinction qu'il prétendait établir entre les cinq propositions et Jansénius, condamnant les unes et soutenant Torthodoxie de l'autre, avait provoqué le zèle d'Alexandre VII contre cette subtilité que le texte littéral de la bulle et du bref arguait absolument de mensonge, puisque Jansénius était formellement nommé dans ces deux actes. 11 publia lui-même une nouvelle bulle, le i 6 septembre 1656, dans laquelle il déclara qu'ayant assisté, comme cardinal, à toutes les congrégations qui avaient eu lieu sous Innocent X, pour l'examen des cinq propositions, il attestait qu'elles étaient tirées du livre de Jansénius, et qu'elles avaient été condamnées dans le sens auquel cet auteur les avait expliquées. Il les condamnait à son tour et les imputait à Jansénius comme expression fidèle de toute sa doctrine, et menaçait des peines canoniques les récalcitrants. Pour tout chrétien soumis à TËglise, un langage aussi caté-
218 LE JANSÉNISME PENDAIO* LES FHONDES.
gorique devait lever tous les doutes. L'assemblée du clergé expédia à tous les évéques absents un formulaire de soumission aux constitutions des papes Innocent X et Alexandre VU, et la rdine insista auprès de Mazarin pour que les bulles pontificales fussent enregistrées au Parlement. La question étant ainsi ramenée à son principe, le jansénisme perdait tout le terrain qu'il croyait avoir gagné par une querelle accessoire ; les deux puissances étant d'accord contre lui^ il était bien difficile que la réalité de sa condamnation ne fût évidente à tous les yeux.
Pour détourner ce coup fatal à leur orgueil, le parti mit en mouvement tous ses écrivains et toutes ses alliances. Pascal, contraint cette fois de défendre le coeor de la place et non plus ses approches, quitta la guerre aux casuistes pour reprendre la cause de la grâce. C'est le sujet de la dix-septième et de la dix-huitième Provinciale, les deux dernières (33 janvier, 84 mars 1 657). 11 s'acharna à démontrer que le jansénisme n'était qu'une fantôme d'hérésie : les amis de Jansénius condamnaient les cinq propositions, mais ces propositions n'étant pas dans Jansénius, il n'y avait pas d'hérésie à dire qu'elles n'y étaient pas. Sur la question de droit tous les chrétiens étaient d'accord. Sur la question de fait chacun gardait sa liberté parce que ni le pape ni TÉglise n'étaient infaillibles dans les faits , comme le prouvait l'exemple des papes Hormisdas et Honorius. Sur la question de droit, il se contredisait lui-niènie, car il soutenait la doctrine qu'il avait combattue dans la première Provinciale, et il se réconciliait avec
DERNIÈRES PROYINGIALES. 219
les Thomistes dont il s'était moqué (1 ). Mais qu'importait la contradictioD à un an de distance ? Sur la question de fait, il osait, en présence des deux bulles si explicites, avancer que le pape actuel c n'avait pas fait c examiner ce point depuis son pontificat, et que son a prédécesseur Innocent X avait fait seulement exa- « miner si les propositions étaient hérétiques, et non c pas si elles étaient de Jansénius (2) : » outrecuidance si flagrante que les amis- de Port-Royal eux-mêmes lui appliquentle nom d'insigne mensonge infligé par Alexandre VII à une pareille assertion (3). Mais qu'importait le mensonge quand on savait bien que le public, qui ne lit pas les réponses, le tiendrait pour vérité?
Un autre solitaire, Lemaitre atné, reprenait pour combattre la bulle, son ancien métier et son nom d'avocat. Il lança (r' juin 1657) une lettre anonyme (4) pour faire appel à l'intérêt privé, non-seulement des ecclésiastiques, mais encore des laïques, aux partisans des libertés gallicanes, à la dignité des évêques, aux prétentions du Parlement, tous menacés par la signature du formulaire ou par l'enregistrement de la bulle. Le formulaire, à l'entendre, est tout simplemen t une nouvelle inquisition qui va assujettir et brider la France conune les autres peuples. Exiger la signature sous les peines portées contre les hérétiques, c'est dépouiller
(< ) Dix-huilième Proviaciale.
(2) Idem.
(3) Sainie-Beave : Port-Rai^^ t. III, p. 46.
(4) Les familiers de Port-Royal attribuent à Lemaistre cette Lettre d'un avocat au Parlement de Paris à un de ses amis, touchant Tinqnisitioa qv^on yeut établir en France.
de leurs bénéfices tous ceux qui croiront en conscieDce ne pas devoir signer; or, combien de pères verront leurs fils perdre les bénéfices qu'ils ont eu tant de peine à leur procurer I L'inquisition une fois en train, croîtra en peu de temps : les particuliers même n'y échapperont pas ; sur une dénonciation, un soupçon, un discours un peu libre touchant les bulles nouvelles, leurs biens seront mis en compromis. Et que peuvent penser les évèques d'une bulle qui les rabaisse, en les appelant non pas frères, non pas fils, mais mineurs^ car le pape, parlant de lui-même quand il n'était que cardinal et évêque, dit qu'il était alors in minoribus? De quel droit le pape impose-t-il ses décisions personnelles, unebulle qu'il a faite tout seul, sans le concours de cardinaux, un de ces motu proprio qu'on ne reçoit pas en France où l'on ne veut pas d'infaillibilité parce qu'on ne veut pas d'esclavage. Le roi lui-même souffrira-t-il qu'on inflige les peines indiquées par la bulle? Appartient-il au pape de menacer de peines les sujets du roi? Cest au Parlement d'en juger, comme c'est à lui d'empêcher que, par l'enregistrement, tant de prétentions extravagantes deviennent lois de l'État. C'est même au Parlement de prononcer définitivement sur la bulle, car elle ne porte que sur un point de fait, et les parlements sont les juges légitimes et naturels des questions de fait qui se rencontrent dans les matières ecclésiastiques. On aura donc le plaisir de le voir examiner régulièrement, en pleine assemblée des chambres, si les propositions sont dans le livre de Jansénius ; on verra le jugement du pape exposé au jugement du Par-
lemenl. Cet espoir est la meilleure sûreté contre rétablissement d'une chose aussi honteuse et aussi insupportable que l'inquisition.
Ces oppositions ranimaient trop d'instincts de résistance pour demeurer tout à fait stériles. D'une part, la signature du formulaire fut ajournée par suite des intrigues de quelques prélats, amis de la secte, qui contestèrent à l'assemblée du clergé le droit de s'ériger en concile national. De l'autre, pour dissiper le fantôme de l'inquisition, pour ne pas laisser craindre au Parlement une juridiction rivale, Mazarin consentit à insérer dans la déclaration royale relative à l'enregistrement quelques clauses restrictives ; on devait dire que la bulle ne conférait aux officiers de l'inquisition aucune autorité en France, et n'accordait aux évoques du royaume aucune juridiction nouvelle. Mais l'enregistrement de la bulle était décidé. Outre le sentiment religieux qui animait la reine à cette démonstration, Mazarin était déterminé à punir, dans les jansénistes, les complices du cardinal de Retz. Cette rancune, qui se comprend facilement, ne faisait doute pour personne. Les étrangers, pour qui l'opinion est le principal moyen de connaître les affaires, en parlent comme Mademoiselle qui faisait en ce moment, avec tant d'admiration, sa visite à Port- Royal :^ € Ce qui fait qu'on leur en veut, dit un Hol- € landais alors de passage dans Paris (< ), c'est qu'ils « sont fort amis du cardinal de Retz, et qu'on croit
(4) Voyage de deux Hollandais à Paris en 1657 et 1658, date du 49 décembre 4657.
c que c'est une faction qu'il a dans TÉtat; jusque-là c qu'on soupçonne que, pendant rassemblée du clergé, c ce sont eux qui ont écrit en sa faveur, qui ont fait c tenir de ses lettres et quelquefois si fraîches qu'on a € presque été persuadé à la cour qu'il était à Pans c caché parmi eux. » Le ministre commença par faire arrêter un imprimeur et un libraire, à la fois éditeurs des Provinciales, et suspects de mettre en circulation les écrits de l'incorrigible fugitif (1). Il travailla à paralyser les volontés hostiles qui eussent été capables de remuer dans le Parlement. Le premier président Bellièvre, ami de Retz (SI), étant mort, au lieu de lui donner immédiatement un successeur, il laissa indéfiniment au président Nesmond, plus commode, le soin de remplir l'intérim. Averti que plusieurs magistrats voulaient demander une assemblée des chambres, si Ton présentait la bulle pendant l'absence du roi, alors retemi en Champagne ou en Flandre, il remit l'enregistrement à la fin de la campagne, à un temps où le roi pourrait venir en personne signifier sa volonté. Il espérait bien aussi que quelques avantages obtenus sur les ennemis du dehors ne nuiraient pas au succès de la lutte contre les résistances intérieures. La prise de Montmédy et de Saint-Venant, l'occupation de Mardick et l'attitude de Turenne en Flandre lui donnèrent en effet raison. « Le 1 9 décembre i 657, le roi accompagné du ré-
(4) Supplément aux Mémoires de Retz. Lettre écrite à Mazaria ea faveur de ces détenus, 23 juillet 1657.
(2) Guy Joly : a Le cardinal de Kelz perdit beaucoup à la mort de ce grand et digne magistrat. »
giment des gardes, précédé des cent-suisses, et environné des gardes du corps, entra au Parlement suivi du duc d'Anjou, son frère, du prince de Gonti, du cardinal Mazarin, des ducs et pairs, des maréchaux de France, et de tous les autres offîciars de la couronne qui étaient alors à la cour, pour y tenir son lit de justice, l'action la plus célèbre et la plus auguste qui se fasse dans le royaume (1 ). > Le chancelier exposa les intentions du roi sur la publication, l'enregistrement et l'exécution de la bulle d'Alexandre YII, jointe à celle d'Innocent X, touchant la condamnation des cinq propositions et de la doctrine de l'évêque d'Ypres. Le président Nesmond parla ensuite contre la nouvelle opinion, dénonçant les dangers qu'elle renfermait , louant le zèle que le roi déployait contre elle. L'avocat général, Denis Talon, conclut à la soumission aux volontés du roi. Il était pourtant suspect de jansénisme ; il lui échappa même certaines paroles sur l'autorité du pape et des conciles, dont le nonce crut avoir à se plaindre. Mais il reconnut que, dans l'état présent des choses, < la convocation des conciles étant moralement « impossible, il était absolument nécessaire qu'il y eût € dans l'Église une autorité pour empêcher le progrès a des erreurs. > Il traita les jansénistes de gens dangereux dans un État par leurs cabales ; il présenta conune nécessaire la répression d'une doctrine que ses auteurs avaient enseignée dans Técole et publiée dans les cercles et les assemblées les plus considérables de
(1) Rspin, Mémoires, t. il.
la ville par leurs livres et par leurs écrits. L'enregistrement passa sans contestation.
L'accord, ainsi consommé entre l'autorité spirituelle du pape et l'autorité temporelle du roi, était un coup terrible pour la secte. Dès lors que les décisions pontificales devenaient lois de TÉtat, le bras séculier pouvait intervenir dans les affaires de la conscience ; les censures de l'Église pouvaient être exécutées par la force du prince. Telle était la coutume de ce temps, que notre temps n'admet plus, et ce fut plus tard l'origine de rigueurs que nous apprécierons en leur lieu. Âus^i^ pour échapper à la puissance royale, les jansénistes se risquèrent à lui donner contre eux un nouveau grief personnel. Le cardinal de Retz semblait s'endormir depuis quelque temps dans son exil salarié par le parti. Ils essayèrent de ranimer sa turbulence à leur avantage, de troubler encore une fois l'État pour une cause ecclésiastique, afin de se soustraire à la juridiction de l'État. Retz était à Rotterdam (1658). On lui dépécha d'Asson de Saint-Gilles, le menuisier de Port-Royal, un des solitaires les plus habiles en diplomatie. Ce négociateur offrit à l'exilé tout le crédit et la bourse de leurs amis qui étaient en grand nombre et fort puissants^ s'il voulait tenter quelque coup d'éclat, faire un mandement capable dejeter le trouble dans les esprits, et déconcerter le ministre, ou établir au moins quelque règlement qui eût pour effet d'arrêter les poursuites contre la secte. Saint-Gilles qui connaissait Thomme le tentait par l'espérance la plus séduisante pour lui ; il lui faisait entrevoir dans cette agitation vigoureusement appuyée par
une faction considérable, un moyen de renverser Mazario, et de s^élever lui-même au ministère (1). A la grande surprise de ses complices, l'exilé ne se laissa pas prendre. Tant d'entreprises stériles paraissent Tavoir découragé ; l'assemblée du clergé ne l'avait pas assez bien défendu ; il en était mécontent. Les jansénistes, trop entêtés à soutenir une question d'école abstraite, semblaient ne prendre sérieusement sa cause en main que lorsque leurs intérêts particuliers les y portaient. On dit même que, dans ce temps, il avait offert à la reine de se déclarer contre eux, à la condition d'être rétabli dans son archevêché. // ne fit donc aucune attention à leurs propositions, comme sHl eût voulu rebuter totis ceux dont il pouvait espérer quelques secours. C'est la plainte d'un confident (Guy Joly) qui ne peut lui pardonner cette inertie. Les événements de l'année 1 658, la bataille des Dunes, le désarroi où fut jeté le parti des derniers frondeurs, n'étaient pas de nature à lui rendre plus d'espérance ou plus d'audace. La fin de la guerre étrangère détruisait tous les calculs des partisans de la guerre civile.
Le jansénisme était contraint de se taire comme un condamné, de se résigner à l'enregistrement de la bulle, « de laisser régner l'étoile du cardinal Mazarin , » Ce n'est pas que tout £ùt perdu pour lui. Il restait encore bien de
(4) Cette ambassade est révélée par deux témoignages qui n'ont pu se concerter, et qui empruntent ainsi Tun de Tautre une plus grande antorité. Guy Joly et le P. Rapin disent ici la môme chose, tant des propositions faites au cardinal, que des refus qu'il y opposa, et des raisons de ce refus. Guy Joly, année 1658; le P. Rapin, Mémoires, t. II, p. 489.
226 LE JANSÉNISME PENDANT LEfi FAONDES.
Tespace à son action secrète ; il lui surgissait de nouveaux renforts. Le diocèse de Paris, sans archevêque, sans autorité régulière pour contrôler la doctrine, sous des grands-vicaires àinstitution suspecte, livrait à la morale étroite et à la prédestination un diamp où les prédicateurs et les curés jansénistes ont abondamment semé, pour récolter un jour l'indifférence ou Tincrédulité. L'obstination du cardinal de Retz à refuser sa démission a assuré ce triomphe à l'hérésie. Si la Fronde, après une lente agonie, rendait enfin le dernier soupir, lés noms les plus retentissants de cette cabale la renouvelaient déjà sous une autre forme, en se mettant à la tête des partisans de l'opinion condamnée. La duchesse de LongueviUe, après tant de révoltes et de désordres» ramenée aux pensées sérieuses par sa tante la duchesse de Montmorency, réconciliée avec son mari, embrassait, sous l'influence d'un curé de Rouen, la vie d'expiations dont sa conscience lui faisait un besoin (1 657-1 658). Le prince de Gonti, devenu bon serviteur du roi, se laissait gagner, pendant un séjour en Languedoc, par l'évêque d'Aleth, et sa femme, la propre nièoe de Mazarin, qui l'adorait, entrait avec toute l'ardeur de son amour conjugal dans le parti. Une doctrine qui recrutait ses adeptes dans la fanûlle royale même, n'était vraiment pas anéantie : le jansénisme, aveole concours de semblables protecteurs, entreprendra une nouvelle campagne après la paix des Pyrénées.