LES FINANCIERS : GOURVILLE
lui conseilla d'entrer dans quelque emploi de finances, parce que beaucoup de gens y faisaient leur fortune. Le ministre avait alors besoin d'un travailleur expert pour tirer de l'argent de la Guienne, et rentrer lui-même dans une somme considérable qu'il prétendait avoir avancée au roi. On donnait quatre sous par livre à ceux qui se chargeaient du recouvrement des tailles de Guienne. Mazarin proposa à Gourville d'en faire la recette pour le compte du roi, moyennant dix à douze mille écus d'appointements par an; c'eût été rétablir la perception directe par les soins d'un comptable à traitement fixe et moins onéreux aux contribuables. Gourville aima mieux prendre à son compte cette exploitation ; il eut bientôt trouvé des associés capables et traita en règle avec Mazarin. Quoique le ministre eût désiré un autre arrangement, il ne se fit pas trop prier, parce que le traitant s'engagea à lui rembourser à lui-même une somme de deux millions sept cent mille livres en quinze mois. L'exploitation marcha à souhait pour l'un et pour l'autre. Mazarin fut exactement payé à chaque terme. Gourville en retira de si abondants profits qu'il put acquérir une place de secrétaire du conseil, au prix de onze cent mille livres (1). Ainsi conamença la fortune de ce personnage bizarre et scandaleux qui, pendant près de quarante ans, à travers toutes les contradictions, les exils et les rappels, les flétrissures et les réhabilitations, la confiance et la haine des ministres, les ambassades et les
(i) Mémoires de Gourville.
règlements de créances mauvaises, devait se montrer indispensable aux proscrits et aux favoris, aux grands seigneurs ruinés et à la politique du roi, fier des faveurs de Ninon de Lenclos, et honoré de la bienveillance de madame de Sévigné.
Le nom de Mazarin nous amène, pour clore cette série de faits, à signaler la plus grande infidélité qui pût se commettre au détriment de l'État, la plus irréparable, puisqu'elle était le crime de ceux mêmes qui avaient le devoir de prévenir ou de poursu ivre ces sortes de crimes. Quis custodiet ipsos custodes? Ce crime ne s'en commettait pas moins sans trop d'embarras, comme chose acceptée et passée dans les mœurs d'un certain monde. Les plus hauts fonctionnaires des finances s'associaient aux exploitations des financiers, et, par une pression avide et continue, ils les contraignaient, pour ne rien perdre, à pressurer d'autant plus fort les provinces. II y avait eu déjà, en 1649, un surintendant, le maréchal de la Meilleraye, qui avait fait bourse commune, pour dix ans, avec Tubœuf, dans l'adjudication des fermes de Bretagne. Maintenant le frère d'un ministre, Duplessis-Guénégaud, un des trois trésoriers de l'Espagne, fourrageait si largement en finances qu'il en contracta avec Gourville une amitié fidèle jusque dans la disgrâce (1), et que, au jour de la révélation, c'est-à-dire du procès de Fouquet, le crédit de son frère ne put lui épargner la
(1) Mémoires de Gourville: «Avant de partir pour Nantes avec M. Fouquet, j'avais eu soin de faire porter chez madame Duplessis- Guénégaud tous mes papiers et tout l'argent qui était chez moi. »