LE LUXE DES FINANCIERS
< l'autre par un luxe insolent et audacieux, comme
< s'ils eussent craint de me les laisser ignorer (1 ). »
A toutes les époques, le désir de paraître a possédé bien des cœurs et les a poussés dans cet effort jusqu'à la ruine. Notre siècle n'est pas le premier qui ait montré le luxe dans le peuple lui-même, et les femmes de marchands ou d'ouvriers faisant concurrence aux grandes dames. « Si le peuple était pauvre, s'écriait « en 1650 un pamphlétaire de la Fronde, verrait-on « des mouchoirs de cou de vingt ou trente écus sur « des simples femmes de rôtisseurs? Verrait-on des
< laquais habillés de couleur portant le carreau à la « suite de certaines femmes de simples marchands? « Verrait-on des habits de trois ou quatre cents francs « sur des lingères et des filles de bouchers ? Verrait- « on les passements d'or honteusement abaissés jus- « qu'à étoffer les cotes des blanchisseuses (%). » Combien donc devait être ardente la fureur des maltô tiers, nouvellement et rapidement enrichis, à triompher de leur ancienne condition par l'étalage de leur élévation présente. « Us sont entrés pauvres, dit une relation « contemporaine, dans le maniement des fermes et « finances de Sa Majesté, et dix ou douze ans d'em- « ploi, et même beaucoup moins, les ont comblés de « richesses si immenses, qu'elles surpassent celles des « diverses familles qui sont depuis plusieurs siècles « dans les dignités de l'épée et de la robe. s> Tel qui
(M Louis XIV, Mémoires.
(2) Dubosc-MoDtandré : Tembeau du sens commun.
262 TABLEAU DES MŒURS gOUS MAZARIN.
d^abord avait été laquais voyait après lui une longue suite de laquais. Tel avait au doigt des bagues qui excédaient le prix de son ancien patrimoine^ Le rebut de leurs meubles valait plus que la succession entière de leurs ancêtres. Ces héritiers de misérables chaumières habitaient des hôtels capables de loger des princes (1). Us avaient même leurs quartiers de prédilection, où ils se serraient les uns contre les autres conmie une population à part, des rues dont plusieurs indiquent encore aujourd'hui, par la forme des constructions, qu'elles n'étaient pas destinées à de petits marchands. C'étaient les rues de Savoie, Chapon, Bé- Ihisy, la Verrerie, Sainte-Croix de la Bretonnerie, que la maitôte affectionnait.
Mais dans cette engeance, comme partout, en dépit de toutes les rages d'égalité, il y avait des différences, des rangs, des dominateurs suprêmes. L'étranger qui visitait Paris allait voir, comme un monument, la maison de Bretonvilliers. Cette maison, qui existe encore en partie,à l'extrémité Est de l'île Saint-Louis, à la séparation des deux bras de la Seine, et alors devant une vaste et verdoyante campagne, était, disait^-on, la mieux située du monde après le sérail de Constantinople ; on lui a donné place dans une collection de gravures du temps représentant les curiosités de Paris. On y admirait un grand degré (escalier) fort beau et fort large, une belle salle avec cheminée « re- « levée en bosse et fort dorée, tapissée d'une haute
(t) Relation anonyme de la cour de Fmnce.