LE LUXE : SERVIEN
petites révélations très-curieuses. Ghanut, ambassadeur de France en Hollande, est chargé de cette affaire (1654). Servien le presse ou d'envoyer un yacht tout fait, ou d'en faire exécuter un le plus tôt possible : « car pour ne vous rien déguiser, dit-il, j'ai grande « impatience d'en avoir un bientôt. Il n'est pas que « vous n'ayez éprouvé la chaleur qu'on a dans les « nouvelles acquisitions. Pardonnez à mon effronterie c et à la passion d'un homme qui est dans les pre- « miers empressements d'une acquisition qu'il vient K de faire à la campagne. » Il envoie ensuite le blason de ses armes à sculpter sur le bateau, mais il y re- • nonce sur la représentation de l'ambassadeur, qu'il vaut mieux laisser vide la place du blason, pour ne pas éveiller l'attention de l'ennemi dans la traversée de Hollande à l'embouchure de la Seine. Au moins, il règle lui-même la dimension des chambres, l'ornementation intérieure et extérieure. Il veut des sculptures à la poupe et à tous les fenètrages des chambres, une ceinture de feuillages tout le long du bord, une poulaine à la proue comme en ont les navires, et un cheval marin sur le bout. Quoique Chanut exprime la crainte que l'embarcation, étant trop belle, ne fasse envie à ceux qui la rencontreront en mer, Servien n'hésite pas devant une dépense de quatorze cents livres demandés par un ouvrier habile pour les grisailles et la dorure. Il ne tient pas, d'ailleurs, à ce que son yacht aille à la voile, « mon dessein étant de le faire toujours tirer par un bateau où seront les rameurs, ou, s'il est nécessaire, par des chevaux en
remontant (1). » Que d'aveux dans cette puérilité: rimpatience de jouir dans un nouvel enrichi, le luxe descendant aux plus humbles usages et perdu dans l'emploi le moins apparent, l'hypocrisie dans le contraste de ces loisirs occupés et de ces promenades triomphales !
Le premier surintendant, Fouquet, avait dans le luxe des allures encore plus magnifiques, on pourrait dire plus distinguées. Il sera à propos ailleurs de parler en détail de ces richesses qui l'ont trahi, de les énumérer, de les évaluer, comme autant d'arguments à l'appui du réquisitoire formidable lancé contre lui : la belle maison de son prédécesseur d'Émery qu'il avait achetée comme pour réunir l'héritage de plusieurs générations, cette terre de Vaux avec ses jardins, ses eaux, ses décorations olympiennes, cette seigneurie de Belle-Isle, véritable citadelle armée en guerre et toute prête à la lutte contre le roi. Ces splendeurs plus encore que le mariage de sa fille avec Gharost, et celui de son frère avec mademoiselle d'Aumont, faisaient dire à Le Tellier et surtout à Golbert, qu'il fallait qu'il se fût fort oublié (2). Maïs en tout cela, il ne surpassait les autres que par l'ampleur de la possession, par des aveux plus frappants d'infidélité. Son caractère spécial était la munificence. Il se donnait le grand air de ne pas tout garder, tout consommer pour lui seul ; il affectait de partager en grand
(1) Letlres de Servien et de Chanut, publiées par Faugère dans les notes du Journal de deuu Hollandais.
(2) Mémoires de Gonnrille.