LA CORRUPTION DES MOEURS
manque à cette ferme résistance la tenue grave que voudraient y trouver ceux qui prennent au sérieux la pureté des mœurs. Elle riait du danger et elle le faisait durer. Elle parle de ses c précautions et de ses craintes, > et cela ne l'empêche pas de fréquenter le tentateur. Elle espère par sa conduite « Tempêcher de re- « cotomencer toujours inutilement la même chose ; i mais si elle ne l'a vu que deux fois en six semaines, c'est parce qu'elle c a fait un voyage (1) . p Jouer avec le feu, parce qu'elle est bien déterminée à ne pas s'y brûler les doigts, n'est certes pas un exemple à proposer. Et que, une fois victorieuse de ces poursuites, elle soit restée la correspondante intime, puis l'avocate passionnée de l'homme qui, après tout, ne se proposait que de la flétrir, c'est dire que la vertu, même dans le jansénisme, ne sentait pas assez vivement l'outrage caché sous des empressements coupables, ni la nécessité de cette rancune extérieure qui est la vengeance de sa dignité.
De toutes les preuves que nous pourrions invoquer, aucune ne démontre mieux l'action meurtrière de l'argent sur les mœurs que les faits, aujourd'hui connus, de la vie privée de Fouquet. La politique, les laissant en dehors du crime d'État, n'en a pas demandé compte ; mais l'histoire, qui juge tout, a le droit de les réclamer et de les produire pour l'instruction de la conscience humaine. Us dénoncent Taudace d'un côté, la servilité de l'autre, la violence des convoitises de tous. L'ambi-
j Sévigné à Bussi, 19 juillet 1655,
tion de Fouquet, si haute qu'elle paraisse, ne surpassait pas son emportement pour la volupté. Il la cherchait atout prix, sous toutes les formes, dans tous les rangs de la société. Mais s'il provoquait lui-même, il était souvent provoqué à son tour ; pendant qu'il s'efforçait de subjuguer les volontés capables de refuser ou de marchander leur consentement, il en voyait d'autres, attirées par l'appât du gain, venir s'offrir d'ellesmêmes. Les lettres, saisies à la fin dans sa cassette, permettent de surprendre sur le fait, à l'état latent mais actif, les hypocrisies, les calculs, les services honteux entre lesquels il avait à choisir. On y voit que telle femme ou fille qui avait bonne renommée, parce qu'elle se conservait une bonne apparence, n'était ni sage ni honnête. On en trouve qui promettent avec l'intention de ne pas tenir, le trompent par de beaux semblants^ et espèrent recevoir ses libéraUtés sans lui en rendre le prix : < chose toujours mauvaise devant u Dieu, dit une àme honnête, et honteuse devant les € hommes (1 ) . » Plus loin on reconnaît que c'est à sa bourse seule, non à sa personne, que s'adressent les séductions, et qu'il n'est pas nécessaire d*être le plus aimable, le plus jeune ou le plus galant, pour avoir les meilleures fortunes : ce n'est pas en vain, dit Motteville, que les poètes ont feint la fable de Danaé et de la pluie d'or. Une de ces lettres est ainsi conçue : « Je ne vous € aime pas, je hais le péché, mais je crains encore c plus la nécessité; c'est pourquoi venez tantôt me
(4) Mémoires de Motteville.