‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 2)Chapitre 83 sur 140 · OLYMPE ET MARIE MÀNGINI · texte numérisé non relu

OLYMPE ET MARIE MÀNGINI

Mais la tendresse du roi, au lieu de se rebuter par ce mariage, ne fit que s'affirmer avec plus d'obstination, et donner plus d'autorité à la médisance. Il visitait sans cesse la comtesse de Soissons ; il ne paraissait satisfait que dans sa compagnie. Il se hâtait de quitter la fête deLesdiguières, afin d'aller montrer ses habits portugais à la comtesse de Soissons ; au bal du chancelier Séguier, il fut toujours à côté d'elle, c ce qui prouve, a dit un témoin, que, depuis qu'elle est relevée de cou- € ches et plus grasse que jamais, elle retient et pos- « sède toutes ses affections (1). » Les uns trouvaient singulières toutes ces allures; d'autres, comme Mademoiselle, s'étonnaient qu'on s'étonnât que le galant déclaré d'une femme se montrât empressé de la voir et de la suivre (2). Ces assiduités durèrent longtemps, même en concurrence avec d'autres liaisons. Le dernier effet s'en fera sentir dans la liberté de la fuite laissée, de l'aveu de Louis XIV, à la comtesse soupçonnée der crimes (3), et peut-être aussi dans la haine la plus opiniâtre contre laquelle Louis XIV ait eu à se défendre à la fin de son règne. Olympe Mancini est la mère du'prince Eugène, le dernier des adversaires personnels du grand roi. Qui sait si cette antipathie inexorable n'avait pas pour principe le soupçon et le dépit d'une filiation adultérine?

L'amour du jeune roi pour la comtesse de Soissons n'était pas exclusif de tout partage. Ici il en contait

(1) Journal de deux Hollandais^ 46d7 et 4 658.

(2) Mémoires de Mademoiselle.

. (3) Sévigné, Lettres, 24 jauvier 4680*

dans un bal à mademoiselle de Marivaux ; là il faisait des avances à mademoiselle de Lamotte-d'Ârgencourt (1). Mazarin, pour le mieux accaparer, lui offrit une tentation qu'il pourrait trouver à tou le heure, dans sa maison. Voyant Olympe mariée, dit madame de Motteville, il tira du couvent sa nièce, Marie ManciDi, pour donner une société au roi. Un tel mot d'une personne si discrète est un aveu décisif dont la réputation de l'oncle ne peut se relever ; il affermissait donc sa faveur sur la corruption des siens. Le piège était bien tendu. Quoique Marie Mancini ne fût pas belle, elle plut au jeune homme par d'autres attraits. L'amour se déclara bientôt des deux côtés, avec une vivacité qui dépassa les succès d'Olympe. Le bruit en retentit en France et jusqu'à Rome. Le pape Alexandre Vil voulut savoir du chargé d'affaires de France ce qu'il fallait en penser. On lui répondit qu'il n'y avait dans tout cela qu'une grande sympathie d'esprits, qu'un amour de deux caractères conformes l'un à l'autre, amorsocialis, dont la chasteté n'avait rien à craindre (2). Mais en France on put craindre par deux fois que cet amour ne compromît lés affaires publiques, et que, pour faire reine la nièce du cardinal, le roi ne trahit les intérêts de sa couronne. Dans le voyage de Lyon, pour le mariage de Savoie (1658), celle qu'il ainiait obtint sans peine qu'il se montrât froid pour la princesse qu'on lui proposait. Après la rupture, Marie Mancini triom-

(4) Journal de deux Hollandais. Mémoires de Mademoiselle. (2) Complément des Mémoires du cardinal de Relz.

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phante se mit au-dessus de toutes les bienséances et de tous les respects. On la vit partout dans la compa* gnie du roi, le suivant en tout lieu, le retenant pour elle seule, lui parlant à l'oreillç devant la reine-mère ; on eût dit que la mère du roi avait déjà l'obligation de s'effacer devant les convenances d'une nouvelle souveraine. Le prince soufTrant tant de hardiesse, Mazarin enhardi par cette connivence espéra un moment pour sa nièce un mariage royal. II voulut pressentir Anne d'Autriche à ce sujet; mais la fierté de la race se redressa contre les complaisances de la femme ; la fille des Césars confondit les prétentions de son favori par la menace d'une révolte de toute la France dont elle donnerait le signal. Enfin arriva la question du mariage espagnol; il s'agissait, en mariant Louis XIV à la fille de Philippe IV, de consacrer les victoires du passé, de préparer de plus grandes prospérités pour l'avenir. Marie Mancini eut la confiance d'être plus forte que cette politique de deux règnes. Le roi, ému de ses larnies, se déclara prêt à l'épouser plutôt que de la voir malheureuse. Par bonheur, Mazarin s'obstina à ne pas céder à ces caprices. Soit déférence aux volontés de la reine, soit plutôt respect de sa diplomatie patiente et des grands résultats qu'il avait à cœur de laisser après . lui, il trancha la question contre sa famille en faveur de la France. Il réclama l'autorité paternelle sur une nièce que sa mère lui avait confiée en mourant ; à ce titre il la tira de la cour et la relégua au Brouage. La séparation montra une fois de plus à quel degré d'exaltation l'amour des deux jeunes gens était monté. Le

roi conduisit Marie j^Mancini à la voiture qui devait la lui ravir ; il avait les yeux pleins de larmes : et Vous pleurez, lui dit la tentatrice, et vous êtes le maître. » 11 tint bon contre cet appel désespéré à un coup d'éclat; mais, en laissant voir à tous sa douleur, il témoigna peu de souci du jugement public (1).

Ces galanteries précoces étaient les premières pages d'une histoire qui allait, en peu d'années, se grossir de bien d'autres attentats à la loyauté des mœurs. Mais, on l'a déjà reconnu, la faute n'en était pas au jeune roi tout seul, elle était surtout à la société qui l'entourait, à cette atmosphère viciée dont il était bien difficile de ne pas respirer les émanations malsaines. On raconte que Christine de Suède, qui visitait la France à cette époque (1656-1657), voulut voir, comme une des euriosités dignes d'elle, Ninon de l'Enclos. Après l'entrevue, elle écrivait au cardinal qu'il ne manquait au roi que la conversation de cette rare fille pour le rendre parfait (2). C'étaient les éloges, l'admiration, du maré-

{\)l\ est môme permis de croire que la tendresse du jeune roi pour Marie Mancini ne fut amortie, ni par cette séparation, ni par son mariage espagnol, et qu'on en pouvait appréhender des conséquences Irès-regreltables. En 4660, lorsque Louis XIV revenait vers Paris avec la jeune reine Marie-Thérèse, Colbert fit demander à Mazarin s'il fallait préparer au Louvre le logement de ses nièces, Marie Mancini comprise.

Le cardinal répondit : « Pour le logement, je voudrais bien qu elles « le prissent chez moi, car il y aura peine d'en trouver un dans le « Louvre : outre que je vous dirai confidentiellement qu'il ne serait « pas bien que le roi y trouvât ma nièce, en retournant à Paris avec la « reine. Et je ne dis pas cela sans beaucoup de raisons. »

(2) Journal de deux Hollandais.

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