CONTINUATION DE LA MISÈRE PUBLIQUE
chai d'Âlbret et de beaucoup d'autres (1), qui avaient attiré Tattention de l'étrangère sur cette femme éhontée, et devancé son jugement. Telle était la tolérance du siècle. Le vice, en se multipliant, s'était arrogé son rang dans la haute société» et pourvu qu'il fût assaisonné d'esprit et paré de distinction, il n'inspirait plus de dégoût. Il fallait être une Motteville pour qualifier nettement Ninon de courtisane^ et la définir une demoiselle célèbre par son vice, son libertinage et la beauté de son esprit. Mais les Motteville restaient obscures , et malgré un talent supérieur n'étaient pas même reconnues pour écrivains pendant leur vie.
Cependant la nécessité devenait de plus en plus urgente, que les chefs et les grands de l'État eussent d'autres péoccupations que celle des plaisirs et des désordres. Car, pour finir par la conséquence naturelle de ces excès, les souffrances des populations étaient considérables ; la misère qui ne diminuait pas était le plus grand embarras delà politique. Les maux dont nous avons donné l'état, à la fin de la Fronde, n'avaient pas eu le répit nécessaire pour arriver à une guérison durable ; ils se ravivaient sans cesse, moins encore par les surcharges d'impôts que par la continuation de la guerre, et par les fléaux naturels qui venaient s'y joindre.
A Paris, la multitude des pauvres était énorme; on les voyait partout demander l'aumône, dans les rues et dans les églises. De cette vie errante découlaient
(<) Mémoires de Molteville.
toutes sortes de vices et de libertinages. Yincent de Paul comptait un enfant trouvé, par chaque jour de Tannée, recueilli dans la maison qu'il avait ouverte à cette infortune (1). Les provinces frontières, exposées aux coureurs ou au passage des troupes, ne cessaient de recourir aux soulagements que l'activité du grand bienfaiteur trouvait encore moyen de leur expédier. En 1 654, le lieutenant général de Saint-Quentin écrivait : c Nous avons eu, la semaine dernière, plus de 1 ,400 pauvres réfugiés en cette ville durant le passage des troupes. La misère est si grande^qu'il ne reste plus d'habitants dans les villages qui aient seulement de la paille pour se coucher, et les plus qualifiés du pays n'ont pas de quoi subsister. Tels qui possèdent plus de vingt mille écus de biens ont été deux jours sans manger. 2> La ville de Réthel, surchargée de pauvres et de paysans malades, en faisait passer jusqu'à sept cents à l'hôpital de Reims. Le blé manquait pour la semence ; il fallait en faire distribuer par les missionnaires. En 1657, il y avait encore, sur les frontières de Picardie et de Champagne, plus de quatre-vingts églises qu'on n'avait pu rebâtir (2)t A peu près dans le même temps, un prédicateur disait à la ^ville de Metz : « Nous sommes dans une ville où nous avons « sujet de nous montrer les témoins et les martyrs de € la Providence. Il y a près de vingt ans qu'elle porte a presque tout le fardeau de la guerre. Sa situation
(4] Discours de Vincent de Paul aux dames de la Charité le 46 juiN let4657.
(2) Àbély, Vie de saint Vincent de Paul.