‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 2)Chapitre 95 sur 140 · IMPORTANCE DE CHRISTINE DE SUÈDE · texte numérisé non relu

IMPORTANCE DE CHRISTINE DE SUÈDE

son royaume mais encore les limites de l'esprit ( I ) . Balzac lui destine Aristippe et le Socrate chrétien (1 652), et veut qu'on la loue, qu'on la bénisse pour les bons exemples qu'elle donne à un mauvais siècle, pour avoir achevé la guerre et pour avoir fait la paix, pour savoir régner et n'ignorer rien de. ce qui doit être su. « C'est Christine qui s'est opposée à la barbariç qui revenait, et qui a retenu les muses qui s'enfuyaient (2). i> Scudéry a une place pour elle dans le Cyrus^ où, sous le nom de Cléobuline, elle donne tôt, elle donne beaucoup, elle donne de bonne grâce, et mérite d'être appelée la reine des Muses aussi bien que la reine de Corinlhe (3). Il lui dédie Alaric^ heureux de présenter à la plus grande reine du monde les glorieuses dépouilles de la reine de V Univers. Le ton de cette dédicace a tout l'air d'une bravade aii gouvernement français : « Depuis « la mort du grand cardinal de Richelieu, mon maître, « j'ai loué fort peu de choses, parce que j'ai trouvé fort « peu de choses louables; mais il n'y a pas moyen de « se taire d'une main royale qui daigne souventquitter « le sceptre pour prendre nos livres, et qui ramène ces « heureux temps où l'on a dit que les philosophes ré- « gnaient et que les rois philosophaient. » De son côté, Christine entretenait habilement la bonne volonté des adorateurs. S'il était vrai qu'on visitât la Suède pour

(4) il y a sur cette démarche de Ménage une petite anecdote conscr- Tée par ses amis. Ménage offrait les œuvres de Balzac. Christine en reconnaissance envoya à Ménage une chaîne d'or de 4 ^,500 livres. Balzac, de qui était l'ouvrage, n'eut rien {Menagiand).

(2) Balzac, Aristippe j Lettres.

(3) Cyrus, V1I« partie, liv. H.

écouter les leçons de cette souveraine savante (1), la souveraine venait à son tour au-devant des compliments français. Elle avait envoyé son portrait àTAcadémie française, dans l'espoir d'en obtenir un nouveau panégyrique sous forme de remerclments. Après son abdication (1654), elle répondit au remercîment par la demande d'être aimée dans sa solitude comme elle l'avait été sur le trône. Elle s'engageait à faire de la langue française la principale de son désert, et à goûter à loisir les ouvrages des académiciens si dignes de leur réputation (2). Malheureusement elle se montra à Paris. Ses allures, qui n'étaient ni de l'homme, ni delà femme, commencèrent à dérouter l'enthousiasme. Un peu plus lard le meurtre de son écuyer Monaldeschi la rendit au moins suspecte, sinon odieuse. Elle voulut assister à une séance de l'Académie ; on l'y reçut avec honneur, mais on s'assit devant elle. Elle voulut prendre connaissance des travaux du Dictionnaire ; le secrétaire ouvrit son portefeuille, et en tira l'article jeu, où se trouvait cette phrase : « jeux de princes , qui ne « plaisent qu'à ceux qui les font, pour signifier des « jeux qui vont à fâcher ou à blesser quelqu'un. » Était-ce involontairement que le secrétaire était tombé sur une allusion aussi directe ? Christiiifi en fut évidemment embarrassée, et elle s'en vengea au dehors.Comme

(i) On a fait en deux vers latins une comparaison entre Chrislinc et la reine de Saba, qui est, bien entendu, à Favantage de Christine :

nia doceuda suis Salomonem ÎDvisit ab oris ; Undique ad banc docti, quo doceantur, eunt.

(2) Histoire de f Académie,

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OQ lui demandait son avis sur ces esprits célèbres, elle répondit que rÂcadémie était un beau lustre de cristal qui imitait les rayons du soleil et le brillant du diamant, mais n'en avait ni la force ni la solidité, qu'elle voyait parmi ces Messieurs l'apparence et l'écorce du savoir sans y rien remarquer de la moelle et du vrai suc; pour achever sa comparaison, elle citait des vers . de Juvénal de vitreo Priapo. Grande fut la colère des académiciens quand on leur rapporta ces outrages. « Chacun, dit un contemporain, voudrait passer l'éponge sur ce qu'il a dit en sa faveur, et demander pardon à la postérité et aux lettres d'avoir abusé de la crédulité de l'une et de l'excellence des autres, pour la reine des folles et la folle des rois (1 ). »

Christine n'était pas le seul nom, la seule supériorité que la malignité littéraire trouvât bon d'opposer au pouvoir de Mazarin. Il y avait en Condé, en sa sœur Longueville, une abondante matière à exploiter. Scudéry eut le principal honneur de la mise en œuvre. Tout le CyrtiSy au moins dans l'ensemble, n'est, à le bien comprendre, qu'une protestation en faveur des héros et des fenunes emprisonnés, vaincus ou chassés de France par le ministre. Il est hautement dédié à madame de Longueville; et Théroïne Mandane est si bien madame de Longueville, que les traits de beauté de l'une dans le roman sont mot à mot les traits de l'autre dans la dédicace. Cette Mandane, si convoitée, si souvent enlevée, pour qui les rois se battent en duel,

(1) Voyage de deux Hollandais , mars 4658.

qu'est-ce autre chose que la belle aventurière des Frondes, pour qui Coligny, La Rochefoucauld, Nemours,. Turenne lui-même, exposent leur sang, leur fortune et leur honneur? Ce qui est moins ressemblant, c'est la pureté intacte de Mandane, son inflexibilité sur le point d'honneur de la femme, où l'histoire sérieuse ne reconnaîtra jamais l'amante facile de tant de chevaliers errants. Quant à Cyrus,il n'est rien, il ne fait rien, qui ne soit le caractère, l'air de visage, la fougue, les exploits du grand Condé* C'est Condé dans Artamène injustement emprisonné par un caprice deCyaxare; c'est la garde bourgeoise de Paris dans les habitants deSinope répandus sur le port ou rassemblés par compagnies pour presser la délivrance du captif; c'est le gouvernement royal dans ces rois ingrats auxquels Cyrus donne une leçon de reconnaissance (1). C'est Condé dans l'appareil martial de Cyrus, tranquille lui-même au milieu de r agitation héroïque qui porte la terreur autour de lui, dans ce quelque chose de si divin et de si terrible qu'il lui suffît de paraître avec son bâton de général pour faire trembler ses amis autant que ses ennemis (2). C'est Condé qui lit la Calprenède au milieu des sièges, dans ce Cyrus bien élevé et précieux qui passe ses nuits à écouter l'histoire des malheureux illustres ou à décider des questions d'amour (3). C'est toujours Condé,

(\) CyruSy lit* partie, liv. I*''; V« parlie, liv. 1®'. - (2) V parlie, liv. II.

(3) Passim, Dans vingt endroits du Cyrus^ mais en particulier, partie III, liv. I" : débat sur l'amanl absent, ramant non aimé, Tamanl en deuil, Tamant jaloux.

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le conquérant de Dunkerque, dans le siège de Gumes devant un port et un canal, au milieu de dunes et de Duages de sables qui aveuglent les soldats (1). C'est enfin et surtout Condé, le vainqueur de Rocroi, dans la bataille de Cyrus contre Thomyris, gardée pour la fin comme la plus merveilleuse. Rien ne manque au héros perse des traits du héros français : ni les colonnes de la redoutable infanterie scythe, ni le vieux Terez porté dans un chariot, ni la triple attaque sur ces masses jusqu'alors impénétrables, ni la grâce offerte aux vaincus et méconnue par erreur, ni la vie sauvée aux furieux qui refusent de se rendre, ni le vainqueur fléchissant le genou pour remercier le ciel d'avoir éclairé sa victoire (2). Peut-on douter de l'intention de l'auteur, et toutes ses allusions ne sont-elles pas un manifeste de parti? Aussi bien Scudéry en tire franchement vanité. En tête du dixième volume, il lance une nouvelle dédicace à madame de Longueville, à l'époque où la paix de Bordeaux la force de se tenir tranquille à Montreuil-Bellay (1654). «Cyrus, dit-il, a toujours « porté vos chiffres, votre nom, vos Hvrées ; il n'a pas V craint la rupture entre les couronnes... il a passé au « travers des armées royales pour s*acquilter de ce « qu'il vous devait. Il n'a garde d'être moins exact en « un temps où on ne peut l'arrêter sans violer le droit a des gens et l'amnistie. Gomme je Vai engagé dans « vos intérêts f je n'ai garde de condamner ce que je

(4) Cyrus, VU« partie, liv. II.

(2) IX« pailie, liv. 111.

€ ferais moi-même, et si vous honorer et être libre « étaient choses incompatibles, ce serait de la Bastille € que je vous dirais que je suis et que je veux être, € de Votre Altesse Royale, le très -humble servi- « teur(1). 9

Il y a moins d'apparat dans l'hostilité de Scarron; celui-ci n'a pas le ton des batailles rangées ; il attaque en dessous par des lettres, de petits vers, plutôt que par des livres. On sent même qu'il est tout prêt à poser les armes si le pouvoir voulait lui rendre ses bonnes grâces. Mais, la rigueur continuant, il a besoin de se venger et de se faire payer son opposition par ceux qu'elle flatte et encourage. Il a assez d'amis et de lecteurs intimes, pour que ses petites pièces ne draieurent pas sans influence. En 1 651 , il gratifie d'un sonnet Ghàteauneuf, l'ennemi de Mazarin, rentré au ministère, en se recommandant à sa libéralité. En 165S1, il loue fort dans une lettre à la comtesse de Fiesque l'expédition de Mademoiselle à Orléans. Il ne peut manquer de tendre la main à Condé et de quêter par là un soulagement à son infortune. Ses lettres vont aux Pays-Bas chercher l'ami des Espagnols , il tàdie à le divertir, il Tinvite à jurer, à renier Dieu, comme il fait lui-même, pour apaiser sa goutte. Il lui adresse ses épltres, son Roman comique; il est heureux de la gaieté que ses lettres excitent à Bruxelles. < Sa joie a été reçue de tout le monde, > depuis qu'ail a appris que Son Altesse s'était divertie en le lisant, et décidé-

(4) Dixième Tolume, Dédicace.

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ment puisque Mazarin ne lui répond pas, et qu'au contraire le grand Condé sait qu'il est au monde (1), la reconnaissance efface en lui tout sentiment français : « Ces diables de héros, écrit-il à Marigny, vaudraient beaucoup trop d'argent s'ils étaient capables d'aimer les pauvres mortels qui les aiment beaucoup. Pour le vôtre, il me semble qu'il s'est héroïfié au centuple depuis qu'il prend quelquefois la peine de chausser les éperons à nos invincibles troupes, et l'on peut dire de lui que, s'il fut grand prophète en son pays, il le fut encore plus dans un pays étranger. » Voilà donc les lettres qui passent à l'ennemi, par égoïsme, avec autant d'impudeur que les importants et les princes.

Avec cette disposition des esprits, il semble que le goût, et même le succès de la polémique, aient dû produire, pendant les Frondes, un genre nouveau d'autant plus original, qu'il serait sorti spontanément des nécessités et des sentiments de la situation. Il y eut en effet, comme nous l'avons vu, un débordement infini d'écrits de toutes sortes, pamphlets, affiches, sonnets et triolets ; mais il est vrai aussi que ces productions éphémères n'appartiennent pas à la littérature, et n'ont pas laissé de traces ni d'exemple durables. Le cardinal de Retz, un des plus vifs metteurs en train de cette guerre par la plume, juge peu favorablement ces combats, où le triomphe pourtant ne lui a pas manqué : « Sarasin, dit-il, fit contre moi la Lettre dumarguiller

(1) C'est dans la môme année, 4 659, qu'il propose à Mazarin la gloire de la clémence, et quMl écrit à Marigny ces éloges de Gondé vainqueur des Français.

« au curé j qui est une fort belle pièce. Patru, bel € esprit et fort poli, y répondît par la Lettre du curé € au marguiller, qui est très-ingénieuse. Je composai il ensuite le Vrai et le faux du prince de Condé et du « cardinal de Retz^ le Vraisetnblabley le Solitaire....; » puis il ajoute : < Il y a plus de soixante volumes de € pièces composées dans le cours de la guerre civile. c Je crois pouvoir dire, avec vérité, qu'il n'y a pas( i( cent feuillets qui méritent que Ton les lise(1). i Appuyé sur ce jugement d*un connaisseur irrécusable, nous ne donnerons ici aucune attention à des écrits inspirés par la gaieté, la haine, la rage, la convoitise, ingénieux çà et là, mais trop souvent gros d'injures triviales, d'obscénités, de fautes de langage, qui appartiennent à toutes les époques conmie les passions ou l'esprit français dont ils procèdent, et qui n'ont pas fait école. Il nous suffit de renvoyer simplement aux extraits que nous en donnons dans le cour^ du récit, toutes les fois que les pamphlets deviennent des faits (voir les chap. VI et VU). Nous en venons, sans plus de délai, à montrer la suite, la fin de l'histoire des genres déjà célèbres, l'apparition de quelques formes nouvelles, et surtout celle des régulateurs souverains du grand siècle.

Balzac, qui était à lui seul un système, s'éteint et disparaît. Ses deux dernières publications sont Aristippe ou De la cour, et le Socrate chrétien. Le premier, approuvé jadis par Richelieu (1642), est enfin, dix ans

(4) Mémoires du cardinal de Retz, année 1654.

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