FIN DE BALZAC
après, déposé aux pieds de Christine. C'est une mercuriale aux ministres, aux confidents des princes ; il blâme les conseillers spéculatifs, les timides, les obstinés, qui ne savent pas abandonner une cause une fois embrassée. L'indignation lui inspire un ferme langage contre les valets insupportables qui vengent leurs moindres querelles avec les bras et les armes de leurs maîtres^ ces lâches courtisans qui sont les triomphateurs et n'ont pas été les victorieux. Aristippe a encore la touche et la vigueur de l'âge mûr. Le Socrate chrétien est le plus fidèle emblème de la vieillesse de l'auteur. On y sent l'homme qui a plus d'expérience et moins de force; l'âge lui apporte de plus grandes lumières sur la vraie fin de l'humanité, une plus sûre vision des vérités divines et humaines, mais il lui retire en partie 1 art de les faire resplendir parla fermeté de la méthode et par l'ampleur des développements. Ces lambeaux cousus àla suite, mais non rattachés les uns aux autres, ces restes épars d'un beau style, témoignent à la fois du talent passé et de la décadence présente. Il meurt en 1654; avec lui s'en va cette solennité hors nature, qu'il avait habitué ses contemporains à admirer en lui sans les former à une imitation durable. Mais il ne meurt pas sans héritage. Dégagée de ses excès, sa manière avait un fond excellent de régularité, de clarté, de construction et d'harmonie, qui s'imposait à tous les écrivains. C'est là ce qui en reste et se perpétue dans ceux mêmes qui doivent bientôt oublier ou blâmer leur maître ; et la gloire de Balzac n'est pas médiocre, d'avoir laissé au monde cette
Stt LA LITTÉRATURE PENDANT LES FRONDES.
langue universelle qui s'appelle la prose française. Le théâtre se maintient à la hauteur où Corneille Ta élevé, mais toujours par Corneille tout seul. Il y a dans ce génie une abondance, une variété, qui renouvelle à chaque pas Tadmiration. Sans cesse il cherche, il trouve la nouveauté, qui est, comme il le rappelle après Horace, Tattrait et le charme du spectateur, et particulièrement du Français : Illecebris erat et grata novitate morandus spectator. Peut-être, selon la remarque de Voltaire, doit-il cette fécondité à F étude assidue du théâtre espagnol (1) ; il a au moins le mérite d'introduire en France ces théories inconnues sous une forme d'exécution qui lui appartient. Il accepte l'opéra mis à la mode par Mazarin, comme le moyen de réunir tout ce qu'ont de plus beau la France et Vltalie (2) ; il élève à la dignité tragique les malheurs des particuliers (3) ; il laisse de côté la tendresse et les passions pour donner leur place à la grandeur du courage (4); il entreprend de peindre les temps primitifs de la société moderne, et remonte jusqu'à la férocité des Lombards.
(1) Voltaire : Commentaire sur Corneille. A propos de DonSanche: « Le genre purement romanesque, qu'on appelait la comédie héroïque... ces espèces de comédies furent inventées par les Espagnols. Il y en a beaucoup dans Lope de Vega. »
A. propos de Nicomède: « Les Espagnols sont les inventeurs de ce genre qui est une espèce de comédie héroïque. Ce n'est ni la terreur ni la pitié de la vraie tragédie; ce sont des aventures extraordinaires, des bravades, des sentiments généreux, dont le dénoûment heureux ne coûte ni de sang aux personnages, ni de larmes aux spectateurs. »
(2) Prologue d'Andromède.
(3) Préface de Don Sanche.
(4) Examen de Nicomède*
LE THÉÂTRE t DOMINATION DE CORNEILLE. .^SS
d'Andromède à Periharite^ il essaye ainsi des espèces nouvelles dans le genre dramatique. Il faut l'entendre lui-même expliquer sa pensée. A propos d'Andromède (1650), il trace les règles de l'opéra. Il consent à satisfaire les yeux des spectateurs par les décorations changeantes, leurs oreilles par un concert de musique. « Mais je me suis bien gardé de faire rien chanter qui fût nécessaire à Tintelligence de la pièce, parce que communément les paroles qui se chantent, étant mal entendues des auditeurs, elles auraient fait une grande obscurité dans le corps de Touvrage. ^ Combien l'opéra eût gagné à suivre toujours ce modèle ! Il aurait réuni l'invention des accords à la force de la composition littéraire, les sensations de l'harmonie à l'éloquence de la parole, le poëte, le Vrai poëte au musicien, tandis qu'il est descendu à n'être qu'un concert sans péripétie et sans style. Dans Tépitre dédicatoire de Don Sanche (1651), Corneille réclame les droits de la comédie héroïque, ou du drame, selon notre expression, et prouve qu'on peut faire une comédie entre des personnes illustres, comme une tragédie entre des pevr sonnes médiocres. Si la tragédie doit exciter la pitié et la crainte, si ce dernier sentiment ne s'excite que par la vue des souffrances de nos semblables, € n'est-il « pas vrai qu'il y pourrait être excité plus fortement « par la vue des malheurs arrivés aux personnes de < notre condition , à qui nous ressemblons tout à fait, « que par l'image de ceux qui font trébucher de leurs c trônes les plus grands monarques, avec qui nous « n'avons aucun rapport. » Don Sanche^ malgré ses
défauts, justifie cette doctrine par de nobles scènes et de belles situations. Voltaire lui-même, qui y blâme des longueurs el de froides amours, n'en avoue pas moins que la grandeur héroïque de cet honune, qui se croit fils d*un pêcheur, était une beauté inconnue en France, et que c'est un très-beau sujet qu'un soldat de fortune qui rétablit sur le trône sa maîtresse et sa mère sans les connaître. Une entreprise plus hardie était sans doute Nicomède (1 65^1). Au milieu de la domination des Précieuses y des guerres suscitées ou entretenues par l'amour, retrancher de la tragédie la tendresse et les passions, n'était-ce pas supprimer la tragédie elle-même ? Corneille passe outre ; il ne fait ré* gner dans sa pièce que c la grandeur du courage c combattue par la politique, » qu' <k une prudence gé- « néreuse qui marche à visage découvert contre les a artifices > de l'ennemi. Ce héros de sa façon ne cherche pas même à faire pitié par l'excès de ses malheurs, et ne « veut d'autre appui que celui de la vertu c et de l'amour qu'elle imprime dans le cœur de tous « les peuples. » Voltaire aura beau dire que l'admiration n'émeut guère l'âme et ne la trouble pas, que c'est de tous les sentiments celui qui se refroidit le plus tôt; Corneille a répondu d'avance, en s'appuyant sur le succès deNicoinèdey que l'admiration dans l'âme du spectateur est quelquefois aussi agréable que la compassion. Ses contemporains, même les moins sérieux, reprenaient de la gravité pour confirmer ce jugement. Scarron, au milieu des bouffonneries de son Ranian comique, écrivait du Nicomède de V inimitable