LE THÉÂTRE : DOMINATION DE CORNEILLE
M. de Corneille : « Cette comédie est admirable à mon jugement, et celle de cet illustre poëte de théâtre à laquelle il a le plus mis du sien, et a plus fait paraître la fécondité et la grandeur de son génie, donnant à tous les acteurs des caractères fiers, tout différents les uns des autres (1). >
En 1653, Corneille échoua avec Pertharite, qui, en vérité, ne méritait pas le même succès que ses aînés ; on n'y trouve d'original que les noms Lombards ; les acteurs, les rivalités d'amour, le langage amoureux, sont de tous les temps ou de tous les personnages d'alors. Blessé de cet accueil, il le prit pour un congé que le public lui donnait, et il se retira du théâtre. Mais cet échec partiel n'ébranla ni sa renommée ni sa primauté. En France, hors de France, il reste toujours le grand poëte dramatique. Son passé fournit assez de quoi suppléer aux défaillances ou au silence du présent : la comparaison inévitable avec ses rivaux a toujours pour dernier mot de le proclamer incomparable. Des étrangers, qui visitent la France pendant ces années, donnent à Corneille, dans leur journal, autant de place qu'aux autres grandeurs contemporaines. A Bruges, ils ont vu représenter la Mort de Pompée. A Paris, ils assistent au Menteur, la première pièce bouffonne du sieur Corneille, ce renommé poëte. Ils voient la belle et longtemps promise pièce de Boisrobert intitulée Théodore, reine de Hongrie : ils en jugent les pensées assez relevées, mais ils ajoutent : « On voit pourtant
{i) Boman comique^ H* partie, ch. xviiL
bien qu'elle n'est pas composée par Corneille; car cette expression naïve et naturelle, forte et vigoureuse, lui est si particulière qu'il n'a point d'auteur qui régale(1 ) . > Sa retraite le faisait plutôt regretter .qu'oublier» et au bout de six ans (1659) les encouragements de Fouquet le ramenèrent à la scène, un peu tard peutêtre, alors que, véritablement affaibli, il allait se trouver en face d'un adversaire plus jeunCi plus français, plus égal à lui-même, mieux fait pour le goût plus régulier de l'époque nouvelle qui s'ouvrait.
Jusque-là, sauf une première apparition de Thomas Corneille (2) , le frère et le protégé de la gloire du grand homme, la scène est tenue par Boisrobert, Scarron, Lambert (3), etc., qui travaillent la comédie bien plus que la tragédie, mais sans augmenter le domaine de l'art, et sans espoir d'immortalité. Leur comédie a de grands défauts. D'abord elle n'est presque jamais qu'une répétition monotone de la comédie espagnole : imbroglios compliqués, surprises, tours d'adresse. Ce sont là les originaux que Scarron cherche de préférence, et qu'il réclame de la complaisance de ses amis. Il importe Jodelet, valet ou maître, tantôt acteur principal, tantôt épisode à peine lié au sujet. Mais c'est déjà le type usé du Matamore qui menace par derrière et tremble en face de son ennemi, ou du valet subs-
(1 ) Journal de deux Hollandais, ^ 5 juin 4 657.
(2) Par la tragédie de Timocrate aujourd'hui bien oubliée, 4656.
(3) Nous pourrions encore nommer Quinault, qui appartient à cette époque par la date des Rivales, de V Amant indiscret^ de la Mère co^ 914^^^^(1653-4655); mais attendons IM strate.
LA COMÉDIE DE BOIdROBERT ET DE SGARRON. 327
titué à son maître pour lui gagner un cœur ou rendre un rival odieux (1). Boisrobert, dans ses préfaces, n'a pas de meilleurs répondants à présenter au public que les grands Espagnols qu'il se glorifie de reproduire et ça et là de perfectionner. Il trouve de si belles choses chez les Espagnols, qu'il s'étonne que les illustres Corneille et leurs inférieurs n'aient pas découvert de si précieuses inventions (2). Or, ces grandes inventions sont Gassandre, comtesse de Barcelone, qui passe tantôt pour la fille du prince souverain, tantôt pour la fille d'un seigneur dont elle aime le fils, qui se croit trahie par des lettres changées d'adresses, et épouse à la fin son amant, parce qu'elle n'est pas sa sœur mais la vraie princesse. Ou bien, c'est la comtesse de Pembroke, Arlhénice ou Sapho, qui fait deviner des énigmes aux mignons d'Apollon^ qui composent son cercle, provoque entre eux des paris sur la chose qtie chacun tient pour la plus impossible^ et offre au valet Philipin l'occasion de faire gagner par son maître son pari et sa maîtresse tout ensemble.
On reconnaît pourtant, dans la Belle Plaideuse de Boisrobert (1655), quelques traits dont Molière a fait son bien : un fils prodigue qui cherche un usurier et se trouve en présence de son père, un préteur qui ne peut donner que mille écus comptant et offre le reste en guenons, perroquets empaillés et canons moitié cui-
(1) Scarron, Jodelet dmlliste, Jodelet valet et maître, Jodelet dans la Dame intéressée,
(2) Boisrobert, Dédicace de la Folle Gageure, 4653, à propos de la Vérité menteuse.
vre et moitié bronze ; un père avare, à moitié amoureux de la maltresse de son fils, qui se laisse voler pour elle et paye son voleur. Dans la Dame intéressée de Scarron, Jodelet, par son audace, ses poses, la fatuité de son langage, a l'air d'être le précurseur deMascarille chez les Précieuses. L'ensemble même de la pièce, les exigences de la dame et le nombre de refus qu'elle reçoit, sont comme un essai delà comédie de caractère. Mais le plus souvent Scarron ne cherche le rire que dans le burlesque et dans le langage ordurier. Son burlesque, assez tolérable quand il n'est que la parodie des Précieuses (voir plus bas), tombe bien vite si bas qu'il n'est pas même possible de le transcrire. Don Japhet d'Arménie est l'original de Pourceaugnac par les honneurs dérisoires qu'il subit, parles mauvais tours qu'on lui joue, mais il a bien d'autres impatiences amoureuses que le gentilhomme Hmousin, et des libertés de langage dans l'expression de ses feux à faire rougir les plus libertins. Jodelet, en tête à tête avec la Dame intéressée, épuise toutes les formes des pensées lascives, mots propres et périphrases, pour déclarer ses goûts et l'emportement de ses désirs. Au milieu d'une pareille lecture, l'esprit dégoûté en vient à trouver la trivialité supportable, quand elle n'est que la trivialité, comme dans cette scène où un autre Jodelet raconte la mauvaise nuit qu'il a passée :
La punaise M'a pourtant empêché de dormir à mon aise.
Les cousins m'ont piqué; les rats et les souris M'ont p... se sur le nez et j'ai vu des esprits.
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Au reste, nous avons vu que, depuis la Régence, le burlesque avait pris place entre les genres. Pellisson, dans son histoire de l'Académie (1 652), s* en plaint amèrement : « Chacun des deux sexes s'en croyait capable, depuis les dames et les seigneurs delà cour jusqu'aux 'femmes de chambre et aux valets (1). ï> C'était là ce qui conservait une grande vogue aux farces des Italiens, aux types perpétuels de Trivelin, deScaramouche et du Capitan, à leurs postures et gestes, capables de faire éclater le monde (2), quoiqu'on n'entendît pas leur langue. Veut-on une preuve plus décisive encore de celte erreur du goût? Molière, alors acteur de province, débutait par le burlesque. On a retrouvé et publié réemment deux des premiers essais de ce génie qui fut aussi sans égal : la Jalousie du Barbouillé et le Médecin volant. Qu'y trouve-t-on de plus saillant? Des calembours, des grossièretés, des obscénités. D'où vient bonnet? de bonum est^ parce que le bonnet garantit des catarrhes et des fluxions. Un personnage cite Cicéron; le barbouillé répond : c Si se rompt , si se casse ^ ou si se brise^ je ne m'en mets guère en peine. > Dans le Médecin volant, original du Médecin malgré lui, Sganarelle visite les urines del'égrotante; il en boit pour mieux discerner la cause et la suite de la maladie, mais il y en a trop peu, il demande qu'on lui en serve davantage. Nous nous abstenons de citer textuellement les questions d'un docteur à une femme docteur sur
(4) Pellisson : Histoire de V Académie^ à Tarticle Saint-Amant. Ménage, Menagiana, — CléMe : IV« partie, liv. II, pages 861-869. (2) Journal de deux Hollandais,
la conjonction, les genres, la déclinaison et la syntaxe. De si ignobles inventions ne sont pas de Tesprit; elles ne seraient avouées aujourd'hui par aucun auditoire. Mais à cette époque de transition qu'on appelle les Frondes, elles réussissaient parce qu'elles répondaient à deux besoins. D'une part le burlesque donnait aux pamphlets des modèles de caricatures; l'alliance était si intime, qu'on attribuait à Scarron, qui s'en plaint (1), tout ce qui s'imprimait.de bon et de mauvais. De l'autre, le gros rire détendait les manières trop guindées du beau monde et le délassait de sa solennité. Gomme le jansénisme, par ses excès de vertu, poussait à Tindifférence en matière de religion, ainsi le bon ton, par ses rigueurs de pensées ,et de langage, poussait à la licence dans les choses de l'esprit
La poésie épique garde mieux sa dignité que le théâtre, et, si elle va se heurter à un immense éclat de rire, ce n'est pas au moins de son plein gré. Comme elle prétend à l'admiration, non à la gaieté bruyante des lecteurs, elle ne peut descendre au burlesque que par la parodie, et ce n'est pas elle-même qui dessine sa charge. V Enéide travestie y commencée avec la Fronde, continuée ou modifiée selon les moments, dans le cours de la guerre civile (2), n'avait pas découragé ces poë-
(1) Lettre à propos des 104 vers publiés en 1651, pour se disculper d^ayoir composé la Mazarinade.
(2) Ce vers à la louange d'Ënée :
Point Mazarinf ort honnête homme (liv. YI).
n^est évidemment pas de Tépoque où Scarron était dans les bonnes grâces de la reine et de son ministre.
Nous ne croyons pas devoir citer autre chose de cette farce plate el