‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 3)Chapitre 10 sur 151 · BATAILLE DO FAUBOURG SAINT-ANTOINE · texte numérisé non relu

BATAILLE DO FAUBOURG SAINT-ANTOINE

le rassura sur leur sort, puisqu'elle venait de les voir encore vivants, et le pressa de rentrer dans Paris ; mais il refusa de reculer en plein midi devant des mazarins, et retourna au combat. Il y fît merveille selon son usage. Assailli dans le faubourg Saint-Antoine, tantôt abrité par les retranchements que les bourgeois avaient élevés pour se garantir des pillages des Lorrains, tantôt arrêté par les' barricades dressées par Tarrnée royale, il perdait ou reprenait tour à tour ses positions ou celles de l'ennencii. Un moment accablé par la chaleur, étouffé dans son armure, ii se fit « dc- « sarmer et déboîter, se jeta tout nu sur Vherbe d'un « pré, se tourna et vautra comme les chevaux qui se or veulent délasser, puis il se fit r'habiller et armer € pour achever la bataille (Conrart). w 11 n'en serait pourtant pas sorti à son avantage sans un incident qui déconcerta l'armée royale.

Dans son ardeur pour la cause de Condé, Mademoiselle avait réparti dans le voisinage de l'arsenal quelques mousquetaires , quelques soldats de la garde bourgeoise dont la présence semblait proclamer la bonne volonté des Parisiens pour les princes. Le gouverneur de la Bastille lui ayant fait savoir que, s'il avait un ordre de Monsieur, il mettrait la forteresse à sa disposition, elle arracha cet ordre à son père (1) ;

(< ) Voici le texte de cet ordre : a De par Monseigneur, fils de France,

oncle dtt roi, duc d'Orléans Il est ordonné au sieur de Louvière,

gouverneur du château de la Bastille, de favoriser, en tout ce qui sera possible, les troupes de Son Altesse Royale, et de faire tirer sur celles qui paraîtront à la vue dudil château. Fait à Paris, le deuxième juillet 1 652. Signé : Gaston. »

30 GONDÉ CHEF DE LA GUERRE GIVILE.

puis, entrant dans la Bastille, elle en fit tourner les canons du côté de Veau et du côté du faubourg pour défendre le bastion. À ce moment, Tarmée royale exécutait une manœuvre décisive pour couper celle des princes entre le faubourg et le fossé. Condé, averti par la princesse, qui avait tout vu du haut des tours, donna aussitôt ordre aux siens d'entrer dans Paris dont Mademoiselle faisait ouvrir les portes. La rentrée commençait à s'opérer lorsque les troupes royales arrivèrent au galop jusque sous la forteresse; le reste de Tarmée des princes allait périr infiiilliblement, faute d'artillerie. Tout à coup le canon de la Bastille tira sur les troupes de Turenne, comme Mademoiselle Vavait ordofiné (\). La surprise, la vue d'un rang de cavalerie abattu par la première volée, la crainte naturelle de se trouver pris entre deux feux, décida Turenne à se retirer. L'armée des princes, ni victorieuse ni vaincue, rentra enfin dans la ville (2).

A tout prendre, l'avantage n'était pas considérable pour les princes. Condé n'avait pas succombé dans la

(1) On a beaucoup agité la question, d^ailleurs presque oiseuse, de savoir si Mademoiselle avait vraiment fait tirer sur les troupes du roi. La reine nVn était pas bien sûre. Madame de Moltoville dit formellement que Mademoiselle a nié devant elle ce mauvais cas. Il y avait un moyen bien simple pour les historiens de supprimer à cet égard toute équivoque, cYlait de lire les Mémoires de Mademoiselle. On y aurait vu qu'elle se vante d'avoir tout fait, d'avoir changé la direction des canons jusque-là tournés contre la ville, d'avoir ordonné l'emploi de ces canons en cas de besoin, u On tira, dit-elle, comme je l'avais ordonné lorsque j'en sortis. >

(2) Mémoires de Mademoiselle, de Conrarl, de Guy Joly; ces deux derniers font trè&-bien ressortir l'indifférence des Parisiens pour left princes dans la journée du 2 juillet.

bataille du faubourg Saint-Antoine. Le jeune roi, amené sur la hauteur de Gharonne, avec Tespoir d^assister à une affaire décisive, à une victoire, peut-être à la capture du héros, n'avait pas vu se réaliser cette inauguration glorieuse de sa majorité. Un Mancini, neveu de Mazarin, quelques officiers importants de Tarmée royale, avaient péri en combattant. Mais la perte des princes s'élevait beaucoup plus haut ; et c'était bien moins encore la dispersion ou la mort de leurs soldats qui les affaiblissait, que la certitude de n'avoir pas pour eux la bourgeoisie parisienne. Il fallait prévenir une défection complète, s'imposer par ia force au peuple et aux magistrats, et fonder sur la terreur leur domination. De là cet abominable guet-ùpens qu'on appelle le feu de VllôteUde-Ville^ qui éclata deux jours après la bataille Saint-Antoine, et qui devait, dans leurs calculs, réparer l'effet fâcheux de cette journée.

Le prévôt des marchands et les échevins avaient convoqué une assemblée à l'ilôtel-de-Ville pour le 4 juillet. Elle devait se composer de députés de la bourgeoisie, six officiers et six bourgeois par quartier, de tous les cures de Paris, de membres des cours souveraines. Elle avait pour but d'aviser à la sûreté de la justice, d'établir l'union entre les princes et les bourgeois, et de rechercher les moyens de procurer le retour du roi à Paris. Le duc d'Orléans et le prince de Gondé y étaient invités. Une pareille destination ne semblait couvrir aucun projet sinistre. Mais le jour même, sous prétexte de garder l'assemblée et d'assurer

la liberté des délibérations, on commanda quelques compagnies dont les officiers, tout dévoués aux princes, menaçaient les députés de les tuer au retour s'ils ne votaient pas au gré de la faction. La Grève se remplissait en outre d'une populace de mauvais augure, bateliers et gagne-deniers dont le quartier abondait, et à qui on a su depuis qu'il avait été distribué plus de quatre mille livres. Il s'y mêlait un bon nombre de soldats travestis, qu'on reconnut bientôt à leur habitude de manier les armes et de viser juste; un marchand fripier disait plus tard qu'il avait loué deux cents paires d'habits pour cet effet. La délibération ayant commencé, les princes comprirent qu'ils n'obtiendraient pas de l'assemblée, ni surtout des représentants de la bourgeoisie, tout ce qu'il leur convenait de réclamer. Les députés inclinaient à demander le retour du roi sans autres conditions que l'éloignement de Mazarin, ou même sans conditions, si le roi promettait au moins la paix et l'amnistie. Les princes n'attendirent pas la fin. Ils descendirent sur le perron, et dirent à la populace en désignant les députés : t Ces gens-là ne veulent € rien faire pour nous, ils ont môme dessein de tirer € les choses en longueur, et de tarder huit jours à se € résoudre; ce sont des mazarins, faites-en ce que € vous voudrez. » A l'instant, des coups de mousquets partent contre les fenêtres de riIôtel-de-Ville ; pendant que la multitude grossière tire de bas en haut et n'atteint que les plafonds, les soldats déguisés, montant dans les maisons voisines, visent de front, et déjà les députés n'évitent les coups qu'en se couchant à terre.

Les gardes du maréchal de THôpital et les archers de la ville barricadent les portes, mais les assaillants y entassent des amas de bois, qu'ils frottent de poix, d'huiles , d'autres matières combustibles , puis y mettent le feu d'où il s'élève une fumée et une puanteur étouffantes jusque dans les appartements les plus éloignés. Tant que les défenseurs ont du plomb et de la poudre, ils peuvent encore tenir et protéger les membres de l'assemblée ; on voit tomber bon nombre d'agresseurs dont les corps roulent dans la Seine. Mais ces munitions, que personne n'avait songé à renouveler, s'épuisent vite, et la maison de ville, hors d'état de prolonger la lutte, reste livrée tout entière aux flammes et à tous les excès des voleurs et des assassins.

Ce fut une orgie courte, mais complète, de tous les mauvais instincts. Vengeance politique ou privée, envie socialiste, comme nous disons aujourd'hui, vol à main armée, haine de la religion, toutes ces fureurs eurent quelques heures d'assouvissement. La populace déchaînée ne reconnaissait même plus ceux qui s'étaient dits ses défenseurs ; dans les frondeurs importants comme dans les mazarins, elle ne voyait que des supériorités à abattre. Le maréchal de l'Hôpital s'était esquivé à la faveur d'un déguisement, sous la conduite d'un valet de chambre. Le prévôt des marchands réussit à se cacher assez profondément pour n'être pas découvert. Mais combien d'autres furent moins heureux ! Le maître des requêtes, Legras, fut tué. c Si tu es échappé à Orléans, tu n'en échapperas pas ici, » lui dirent ses meurtriers. Legras était cou-

LODIS XIV. — T. II. 3

3i CONDÉ CHEF DE LA GUERRE CIVILE.

pable d'avoir, à Orléans, au temps des exploits de Mademoiselle, engagé les habitants à ouvrir leurs portes au roi. Miron, maître des comptes et colonel de son quartier, voulait parler au peuple pour l'apaiser : il fut transpercé de baïonnettes et de poignards. Il était pourtant bon frondeur ; mais il s'était récemment opposé au désir du peuple qui pressait le lieutenant civil de débarrasser, par sentence, les locataires des maisons du loyer de Pâques ;il avait, avec sa colonelle, protégé ce magistrat, t Souviens-toi que tu as défendu le lieutenant civil, » lui dit un savetier en le frappant. Le Boulanger, auditeur des comptes, était parvenu à sortir de THôtel-de-Ville; il cherchait avec un de ses amis par où il se sauverait. « Comment ! tu n'es pas encore mort! » lui dirent quelques soldats furieux, et ilsle frappèrent de tant de coups qu'on le porta en vain chez un chirurgien ; il mourut de ses blessures au bout de quelques jours. Le président Charton eut beau répéter qu'il était le président Charton , bien connu comme ami de Broussel, on déchira ses habits, on le meurtrit de coups de hallebardes. L'échevin Fournier, autre frondeur incorrigible, reçut tant de coups de crosse de mousquets sur la tête, et par tout le reste du corps, qu'il en demeura longtemps au lit sans pouvoir se remuer. Au milieu de tant de violences, c'était une véritable faveur que d'être seulement volé sur place, d'avoir à livrer immédiatement argent, manteaux et chapeaux, ou d'être mis à rançon. Car moyennant la promesse de <0, 1 3, 20, 30 pistoles ou plus, les bandits offraient de reconduire leurs prisonniers à leurs domiciles, et

un bon nombre de ces pillards vinrent effrontément le lendemain réclamer leur salaire. De Bourges, secrétaire du roi, fut ainsi sauvé par des soldats du régiment de Valois, c'est-à-dire du duc d'Orléans, qui lui prirent pour leur peine cent écus. Enfin la religion elle-même semblait avoir perdu tout pouvoir devant ces ivresses populaires. Le curé de Saint-Jean, dans l'espoir de calmer ces furieux, avait couru à la Grève ; harcelé par la multitude, blessé à la tète, il tombait en syncope. Son vicaire, à cette nouvelle, prit sur l'autel le saintsacrement et le porta jusqu'au portail de l'Hôtel-de- Ville; insulté à son tour et couché en joue, il n'échappa que par une fuite rapide (1).

Mais pendant ces scènes lugubres, que faisaient les princes? Ils assuraient, par leur inaction, l'accomplissement du crime dont ils avaient donné le signal. Quand un bourgeois arriva tout essoufîlé au Luxembourg, en disant : « Le feu est à l'Hôtel-de-Ville, on s'y € tire, on s'y tue, et c'est la plus grand' pitié du « monde, > il trouva le duc d'Orléans en chemise, se rafraîchissant de la grande chaleur dont il avait souffert à l'assemblée. Condé, dans une pièce voisine, lisait des lettres de Turenne réclamant des prisonniers. < Mon cousin, dit Monsieur, allez à rHôtel-de-Ville, € vous donnerez ordre à tout. > Mais Condé répondit : c Je ne suis pas homme de sédition. Je ne m'y entends « pas, et j'y suis fort poltron ; envoyez-y M. deBeau-

(I) Molleville, Relz, Guy Joly, Orner Talon. — V. surtout les Mémoires de Conrart^ V^ partie.

€ fort, il est connu et aimé parmi le peuple (I). » Condé alléguant sa poltronnerie! en vérité, l'excuse est si bouffonne, qu'elle sufBrait seule à le faire accuser. Un peu plus tard, on apporta une lettre de Goulas, secrétaire de Monsieur, qui était lui-même cerné à l'Hô • tel-de-Vilie, et que les députés avaient pressé de réclamer la protection de son maître. Orléans, supplié de répondre, dit, en se grattant les dents avec ses ongles, qu'il n'y pouvait rien, et qu'on allât à son neveu Beaufort (2). Beaufort était en effet demeuré seul près du massacre, rue de la Vannerie, dans la boutique d'un mercier, pour voir ce qui se passerait ; il aida même à protéger la fuite d'un conseiller de la grand'chambre. Mais du Luxembourg il ne vint que Mademoiselle ; encore eut-elle beaucoup de peine à s'ouvrir un chemin, et elle n'arriva qu'à la nuit close, quand tout était fini. Elle parcourut l'Hôtel-de-Ville à travers des poutres fumantes, et elle eut le mérite de tirer de sa cachette le prévôt des marchands, qui, en échange de la vie qu'on lui rendait, offrit sa démission. Une si étonnante indifférence de la part des princes suscita de toutes parts le soupçon de leur culpabilité. Le conseiller sauvé par Beaufort étant venu saluer Monsieur ; «c Croyez-vous, lui dit le duc d'Orléans, que j'aie fait € faire ce qui s'est passé à l'Hôtel-de-Ville? — Mon- € sieur, répondit le conseiller, je n'ai garde de croire € qu'un grand prince comme vous soit capable d'une € action si noire et si indigne de Votre Altesse Royale ;

(1) Mémoires de Mademoiselle.

(î) Mémoires de Conrarl, 1" partie.

c mais au moins a-t-elle laissé plus clé cinq heures un c très-grand nombre de ses serviteurs dans le plus ce extrême danger , et plusieurs même n*en ont* pas c été quittes pour le danger, mais ils y sont demeurés. » Sur quoi le duc d'Orléans, interdit, le quitta sans souffler mot. Condé ne fut pas traité moins rudement; comme il voulait se défendre d*avoir eu aucune part au massacre, une dame lui dit en face : c Oh ! Mon- « sieur, il n'y a personne qui n'en soit persuadé, et «c l'on croit même qu'il n'y a que vous qui en êtes c l'auteur. » L'accusation prit enfin une telle consistance, que les princes ordonnèrent de la réfuter au prône des paroisses. Mais les niais seuls s'y laissèrent prendre. Aussi le crime expliqué et compris tourna justement contre les espérances des coupables, c Cette aifaire, dit Mademoiselle, fut le coup de massue du parti ; elle ôta la confiance aux gens les mieux intentionnés, ralentit le zèle de ceux qui en avaient beaucoup, et fit les plus mauvais effets qui puissent arriver (1). >

(4) Mémoires de Mademoiselle.

Tous les historiens du lemps n^hésitent pas à attribuer le massacre de THôtel-de-Ville aux princes et en particulier à Condé. Guy Joly, Orner Talon, Motteville, Retz, sont d'accord : a On a toujours attribué cette action barbare, dit Molteville, à Monsieur le Prince plus qu*à aucun autre. » Relz ne diffère du récit commun que par fimportauce personnelle quMl veut se donner dans TafTaire. Selon lui« le rassemblement était destiné à l'arrêter lui-même, mais comme il eut soin de ne pas sortir, les sicaires du prince, pour occuper le temps, s'en prirent à un trompette, qui Tenait de la part du roi, et, pour continuer, assaillirent ensuite les députés. Cette supposition est peu vraisemblable. Conrarl soutient Taocusation par des faiis et des raisonnements qui n'admettent pas de réplique, a Leurs partisans (des princes) avaient

Ils s'étaient promis de confirmer leurs amis, de conquérir les indifférents, de faire taire leurs ennemis par le sentiment et la crainte de leur force ; il faut, disait Gondé à Orléans, profiter de l'événement pour établir notre puissance dans Paris (1). Ils ne recueillirent que l'apparence de ce résultat, et même pour un temps très-court. On eut peur en effet dans le premier moment. Tout le monde dut porter la paille que les princes avaient prise pour signe de reconnaissance. Les présidents à mortier ne venaient plus au Parlement ; beaucoup de conseillers se tenaient clos et couverts dans leurs maisons. Le coadjuteur^ qui se croyait menacé personnellement, changeait sa demeure et Notre-Dame en citadelle ; les tours furent garnies de mousquets, de bombes, de grenades, de vivres; les vitres qui communiquaient de la cathédrale au petit archevêché furent enlevées pour lui ou^Tir au besoin un refuge dans l'église (2). Cependant Broussel était nommé prévôt des marchands, Beaufort gouverneur de Paris. Un arrêt du Parlement (20 juillet) renouvela les sentences de proscription et de confiscation contre Mazarin, invitant les autres parlements du royaume à donner des arrêts semblables. Leduc d'Orléans fut proclamé lieutenant général, Condé général des armées

la bouche close quand on leur objectait que, si les princes ne s'étaient pas mêlés de cette affaire, ils devaient au moins se mettre en devoir d'y remédier quand le mal fut commencé, et s'ils ne se souciaient pas des autres, ils étaient au moins obligés de faire quelque diligence pour sauver leurs amis. »

(4) Omer Talon.

/2) GuyJoly.

SOUS TautoritédeM. d'Orléans (1). Quatre jours après, un autre arrêt apprit aux Parisiens ce que devait leur coûter leur délivrance, combien il fallait payer pour n'avoir plus à payer désormais; c'était une taxe de 75 livres sur les portes cochères, de 30 sur les grandes boutiques, de 15 sur les moindres et sur les petites portes. Enfin le nouveau régent, tranchant du souverain, annonça la formation d'un conseil, composé des princes du sang, de ducs et pairs, maréchaux, présidents des cours souveraines, pour régler définitivement la guerre et la police. Le chancelier Séguier, alors disgracié du roi, consentit à y entrer ; commue il avait paru hésiter, les princes se félicitèrent d'avoir amené le bon homme dans le panneau. Mais Teffet de cette création ne fut pas heureux. La question de préséance toute seule soulevait entre ces orgueils d'ignobles querelles ; elle poussa Beaufort et Nemours au fratricide. Ces deux beaux-frères, déjà aigris l'un contre l'autre, se disputèrent pour Thonneur des maisons de Vendôme et de Savoie; ils se provoquèrent à l'épée et au pistolet, et Beaufort tua Nemours, non sans soupçon d'assassinat (30 juillet). Le lendemain, le comte de Rieux, fils d'Elbeuf, refusa de céder le pas au prince de Tarentc, de la maison de la Trémouille ; Condé prit parti pour Tarente et soufllela Rieux ; celui-ci, ayant riposté par un coup de poing, fat appréhendé au corps par un des assistants, et, dans cette impuissance de remuer, reçut cent gourmades de Mon^ur le Prince,

(4J Orner Talon, Coarart.

iO CONDÉ CHEF DE LA GUERRE CIVILE.

puis fut envoyé à la Bastille par Orléans. Cette arrogance des princes du sang donna à penser à leurs amis ; avaient-ils donc le droit de faire injure à qui bon leur semblait, sans avoir à craindre de représailles? On approuvait tacitement le comte de Rieux de sa résistance. Condé comprit lui-même quel tort il s'était fuit; il s'opposa aux poursuites judiciaires proposées par quelques flatteurs contre le captif pour Thonneur du sang rojal (1). Mais il était un peu tard pour jouer la modération. Quand même il eût rassuré ses complices, il devait tomber devant l'opinion publique, qui commençait à se prononcer ouvertement. Le parti des honnêtes gens apparaissait enSn, et avec lui l'espérance d'une solution prochaine.

11. — Le parti des honnêtes gens. — Misère générale. — Seconde retraite de Mazarin.— J.e roi rappelé par les différentes classes de la population. — Sédition da papier. — Condé quille Paris. — Rentrée du roi k Paris. — Fin de la Fronde des princes. — Retour définitif de Hazarin.

Ces honnêtes gens sont bien définis dans un entretien de Lamoignon avec le cardinal de Retz. « Vous « devenez suspect, disait le magistrat au conspirateur, c à une classe d'hommes dont l'opinion forme tou- € jours avec le temps la réputation publique. Ce sont « ceux qui ne sont ni frondeurs ni mazarins, et qui « ne veulent que le bien de l'État. Cette espèce de c gens ne peut rien dans les commencements des € troubles, elle peut tout dans les fins. » N'est-ce pas

(4) Orner Talon, Mademoiselle.

LES HONNÊTES GENS. il

là en effet le résumé des phases de la guerre civile à toutes les époques de Thistoire ? Au commencement, les partis s'imposent par leur bruit, leurs menaces, Tattrait même de leurs promesses. Parlant seuls, agissant seuls, on les prend volontiers pour la nation tout entière, pour une puissance irrésistible. L'honnêteté, presque toujours timide et naïve, non-seulement se trouve trop faible pour les contredire, mais souvent eUe croit à leurs bonnes intentions et les seconde au

besoin. Le temps éclaircit bientôt la situation ; il révèle la mauvaise foi des promesses et l'impuissance des menaces, en ne laissant pour résultat de ces illusions que l'anarchie et le mal public dont tout le monde souflre. C'est alors le tour de ceux qui n'ont pas au cœur les mauvaises passions, Tégoïsme des partis. Ils se devinent par instinct, se consultent, reconnaissent leur nombre, se fortifient mutuellement dans leurs pensées de résistance ; ils n'ont besoin que de se rapprocher, de se serrer les uns contre les autres, pour étouffer les factieux par leur multitude. Nous l'avons éprouvé à plusieurs reprises de nos jours, dans ces moments critiques où ceux qui ne voulaient que la tranquillité et la prospérité commune se comptaient par millions contre quelques milliers. Un mouvement, un accord analogue, au xvii' siècle, dispersa les factions qui perdaient la France, et mit fin à la Fronde en sacrifiant des réformes suspectes. Heureux les peuples qui se souviennent de ces expériences, et qui, à distance du mal passé, en gardent le sentiment assez vif pour le reconnaître quand il se re-

présente, et pour ne plus se laisser prendre à des séductions, qui presque toujours sontrécueil du progrès légitime.

Pour comprendre combien était salutaire ce complot des honnêtes gens, il suffît de rassembler quelques traits de la misère dont souffraient alors tous les ordres du royaume, dans toutes les provinces. L'absence de toute autorité régulière dans ce conflit de tant d'autorités prétendues légitimes , les exactions de tous les partis, les violences des armées rivales, avaient tout bouleversé, le sacré et le profane. ^ Ceux qui n'ont c pas vu la faiblesse du gouvernement d'alors, dit € Gourville, un des agents de Condé, ne s'imagineront < jamais comment tout se passait sans qu'on l'empéc chat (1). » L'argent pubhc était à celui qui pouvait le prendre. Envoyé par son maître pour enlever le coadjuteur, Gourville manquait d'argent ; il surprit dans un cabaret un collecteur des tailles faisant la recette, lui enleva 8000 livres, dont il donna quittance, en lui recommandant de se faire tenir compte par le roi de cet abus de la force (2). t Partout où les armées € ont passéjécrivait Vincent de Paul à l'évèque d'Acqs (C (Dax), elles y ont commis les sacrilèges, les vols et € les impiétés que votre diocèse a soufferts > et non-

(4) Mémoires de Gourville.

(2) Gourville ajoule après ce récit : « Je conçois que si quelqu'un ▼oyait ces Mémoires, il ne pourrait jamais les croire véritables. Les vieux, qui ont vu l'état où les choses étaient dans le royaume^ ne sont plus, et les jeunes gens n'en ayant eu connaissance que dans le temps que le roi a rétabli son autorité, prendraient ceci pour des rêveries, quoique ce soient awarémeiil déshérités trè»-constante9. »

MISÈRE PUfiLIQUE. i3

c seulement dans la G uienne et le Périgord, mais aussi € en Saintonge, Poitou, Bourgogne, Champagne, Pic cardie et en beaucoup d'autres, et même aux envic rons de Paris, et généralement partout, les ecclésiascc tiques aussi bien que le peuple sont fort aflfligés et « dépourvus, en sorte que de Paris on leur envoie dans € les provinces plus proches du linge et des habits tf pour les couvrir, et des aumônes pour les aider à € vivre. > L'armée du roi, en avril 1652, dévastait le Blaisois, rompant les ponts, renversant les maisons, pillant les églises; les curés rachetaient les hosties volées sur Tautel quarante sols la pièce (1). Une ordonnance du roi (22 juin 1652) atteste la vérité de ces plaintes en défendant de renouveler de pareils faits ; elle enjoint aux soldats de ne plus couper les blés, enlever les échalas, gâter les vignes, forcer les maisons (2). On prit soin d'envoyer cette ordonnance aux Parisiens, alors retenus dans le parti des princes, pour les détacher de la rébellion en leur prouvant que c'était le roi qui s'intéressait aux malheurs du peuple. Les princes, en effet, y paraissaient moins sensibles. Quand leur armée s'éloigna d'Étampes, elle laissa cette ville encombrée ou entourée de cadavres d'honmies et de chevaux mêlés aux fumiers pourris, qui répandaient au loin une odeur intolérable. Il fallut encore ici le zèle des Pères de la mission pour nettoyer la place,

(4) Lettre d'an habitant de Blois sur les pilleries de Tannée mazarioc.

(2) Lettre et ordonnances da roi, envoyées à Paris pour faire connaître les intentions du roi. — Y. aossi dans les Mémoires de Tnrennc, deux lettres adressées par le roi à ce général pour Tinviter à réprimer les excès de ses troupes.

ii CONDÉ CHEF DE LA GUERRE CIVILE.

enterrer les morts, purifier les rues et les maisons désertes (1). Cette même armée, sous Paris, suscitait de temps en temps la colère des bourgeois qu'elle affamait par ses déprédations. Condé s'emportait en reproches, en jurements, en menaces, promettait la potence aux coupables, et signifiait qu'il n'entendait pas qu'on arrachât un seul épi deblé ; mais il ne savait plus que faire quand ses ofBciers lui représentaient que, sans fourrage, la cavalerie ne pouvait subsister, et qu'il fallait bien couper le blé pour avoir du fourrage (2). Le mal renaissait ainsi du mal même, et un surcroit plus odieux encore était la débauche et le plaisir qui s'accumulaient dans ce camp, comme une dérision des souffrances publiques. On n'y entendait que violons, vielles, tymbales, hautbois et tambourins, musique à faire danser le diable en chair et en os, on y voyait toutes les postures de VArétin en usage et en montre. € la douce guerre, s'écrie le pamphlétaire, pour la

« g et pour le filou! la triste guerre pour le

€ bourgeois renfermé dans sa ville comme captif; ô la € rude guerre pour le marchand rencontré dans la € campagne, et derechef, ô la cruelle guerre pour les c bœufs, vaches et moutons, de plus de six lieues à la € ronde (3) ! > La Pandore (4), un pamphlet contre Mazarin, éta-

(4) Abély, Vie de saint Vincent de Paul, liv. 1*^ ch. XLii.

(2) Conrart, F* partie, sous la date da 47 juillet 4652.

(3) Les Risettes Pleurs de la France.

(4) La Pandore, ou Assemblage de tous les malheurs que la France a soufferts sous le ministère du cardinal Mazarin.

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