‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 3)Chapitre 11 sur 151 · MISÈRE PUBLIQUE · texte numérisé non relu

MISÈRE PUBLIQUE

blit par les chiffres suivants, le compte des désastres dont la guerre présente était la cause : 276 monastères pillés et ruinés, plus de iOO églises de villages et gros bourgs exposées à l'avidité profane des soldats et plusieurs brûlées; plus de 180 filles consacrées à Dieu violées ; plus de 6,000, tant femmes que filles, forcées ; plus de 10,000 pauvres paysans outragés, rôtis ; plus de 2,000 saints ciboires, croix, calices et chandeliers volés; plus de vingt lieues de pays abandonnées et désertes. D'autre part, un historien favorable à la cause du roi (1), dans une énumération lamentable, représente les prêtres chassés de la campagne, le sang de Jésus-Christ foulé aux pieds, son corps- mis à rançon par les Allemands, les reliques des saints jetées aux chiens et brûlées par dérision, les villages sans culture, les populations dispersées par les bois, c attendant c la paix pour rebâtir leurs maisons ou la mort pour « voir la fin de leurs misères, » Paris dépeuplé, à moitié vide, plus de travail pour les artisans et manouvriers, le commerce mort, les ports dégarnis, les magasins de blé, de vin et de bois, livrés aux armées étrangères, qui en tirent chaque jour leur subsistance.

Enfin, la pénurie de Paris éclate avec une évidence douloureuse dans l'insuffisance des efforts même tentés pour l'adoucir. Dès le mois de juin les magistrats s'en étaient émus. Il se tint, à la salle Saint-Louis, une assemblée du Parlement, des Aides, des Comptes, des

(1) Mémoires du P. Berlhod.

i6 CONDË CHEF DE LA GUERRE CIVILE.

échevins, des ecclésiastiques, des corps de marchands, pour rechercher les moyens de soulager la multitude des pauvres. Mais quelle police pouvait-on établir? On n'accepta pas la proposition de distribuer les pauvres dans les maisons particulières. Entreprendre des travaux publics pour leur faire gagner leur vie, c'eût été, en les rassemblant, leur donner le sentiment de leur nombre, et préparer une sédition. Les enfermer n'était pas possible, par la difficulté de trouver des lieux propres et capables (1). On s'arrêta à développer, par de nouveaux dons, l'œuvre du potage organisée par Vincent de Paul. On se taxa, les uns à 100 livres, d'autres à 150, les présidents du Parlement à 200. < On donne « chaque jour du potage à 14 ou 15 mille pauvres « qui mourraient de faim sans ce secours, écrivait à ce € moment Vincent de Paul (2), et, de plus, on a retiré < les filles en des maisons particulières, et Ton va € loger les pauvres religieuses réfugiées dans un mo- « nastère préparé pour elles. » On établit même un magasin charitable d'habits, de meubles, ustensiles, provisions, drogues pour composer des remèdes , d'où l'on tirait les secours les plus urgents à distribuer dans la ville ou à répandre dans la campagne. « On espère, ajoutait le saint homme, que la paix se « fera, d'autant plus qu'on tâche d'apaiser la justice € de Dieu par les grands biens qui se font maintenant € dans Paris. > Cependant l'heureuse conclusion reculait toujours ; pour convaincre, pour décider Paris

(1) Mémoires d'Orner Talon.

(2) Abély, Vie de saint Vincent de Paul, liv. I", ch. xlii.

Page 1