‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 3)Chapitre 107 sur 151 · FAIBLESSE D'INVENTION · texte numérisé non relu

FAIBLESSE D'INVENTION

liment ne fait pas un poëme, s'il ne s'y joint le charme de l'art, l'imprévu de l'invention, la richesse du langage, c'est-à-dire ce qui ne se trouve ni dans Chapelain, ni dans les autres. Tout d'abord on reconnaît en eux la copie, non l'inspiration, la copie des épopées anciennes, et même modernes, copie dans la disposition comme dans l'invention. Parce que Virgile prend Énée à la fin de ses voyages et lui en fait ensuite raconter le commencement, il faut que des bergers, à côté du berceau de Moïse, racontent l'histoire de Jacob ou les origines du peuple hébreu ; Joinville, àDamiette, raconte le règne de saint Louis avant la croisade; un enchanteur fait voir à Giovis la prise de Troie, et, dans la dispersion des Troyens, le commencement de la race franque, et ses faits et gestes avant l'invasion dans la .Gaule. Au sixième livre de VÊneïde^ Ânchise avait prédit toute l'histoire romaine jusqu'à Auguste. Confor- ^jDément à ce modèle, la Sibylle prédit à Alaric toute i.rhistoire de Suède depuis Biorne, contemporain de. Gharlemagne, jusqu'aux hommages rendus à Christine pai* les beaux esprits ; un ange fait connaître à Dunois 'toute sa postérité jusqu'au duc de Longueville, le patron du poëte, à sa femme aux blonds cheveux, et aux deux Phénix, leurs fils ; saint Louis, ravi au ciel, entrevoit toute sa postérité, jusqu'aux victoires de Turenne sur la Lys et la Meuse ; sainte Geneviève annonce à Glotilde les rois chrétiens, François I" et Richelieu ; la mère de Moïse, dans un songe à la fois rapide et fidèle jusqu'à la minutie, apprend les destinées de son fils, son arrivée à la cour, les plaies d'Egypte, et le

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passage de la mer Rouge dans ses plus petits détails.

L'originalité nian(|ue au fond aussi bien qu*à la forme. À chaque pas se pressent des emprunts qui dénoncent la stérilité de l'invention. Dans la Pucelle, entre ces comparaisons dont toute page est infestée, s'étale la description virgiliennc de la nation des fourmis ; un guerrier meurt consolé, comme Lausus, de tomber sous de si nobles coups; deux autres, nés sous le même sortj meurent tous deux d'une semblable mort ; la blessure de la Pucelle est guérie, comme celle d'Énée» par le suc d'une plante pressée de la main d'un ange. Dans Alaric, TArmide et le Renaud da Tasse sont reproduits par les enchantements où le héros se laisse prendre, et par sa délivrance merveilleuse. V Enéide se retrouve à son tour dans la description de l'enfer, avec un genre de damnés de plus, les partisanSj fort détestés au xvii* siècle. Alaric, après une tempête, cherche ses vaisseaux comme Énée ; un Goth bat le briquet comme Achate. Ce pillage se remarque encore plus dans Clovis, parce que le contraste y est plus choquant avec les intentions connues de l'auteur. Le poëme s'ouvre par des imprécations du démon contre le triomphe du christianisme; ce sont les imprécations de Junon contre les Troyens. Les guerriers défilent sous les yeux du lecteur comme dans VIliade et V Enéide, L*enchanteur présente à Clovis tous les détails de la prise de Troie : c'est le second livre de VÊnéide défiguré par le style. Jésus-Christ parle, tout l'univers frémit : c'est le nutn iremefecit

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Olympum. Doux martyrs ont péri ensemble, mais ils vivront par les vers du poëte : c'est Nisus et Euryale et le si quid mea carmina yossunt. Quand on rapproclic de ces imitations serviles les attaques dirigées, soutenues si opiniâtrement par Desmarets contre les anciens, on croit v sentir la colère intéressée du mauvais débiteur contre son créancier ; on est tenté de lui crier en un sens plus radouci :

Ah ! doit-on hériter de ceux qu'on assassine !

Ils ont pourtant leur originalité ; mais les idées qu'ils tirent de leur propre invention ou de l'esprit de leur société, ne sont pas de nature à surprendre^ à saisir^ à attacher^ comme il appartient à la grande poésie, ni à durer au delà de la mode qui les inspire. Ici, dans un sujet bibliciue, par besoin de variété, Saint-Amant introduit l'églogue puérile des oiseaux pris au filet ou à la glu, petits mauvais (jui se défendent en égratignant, et celle du repas des bergers composé de poisson tant soit peu grillé, et du vin de palmier qui n'a pas d'autre tonne, que celle queu naissant la nature lui donne. Là, le Père Lemoyne accumule les aventures fantastiques, pour mieux exalter l'héroisine de saint Louis et la protection de la Providence, jusqu'à ce que la couronne d'épines, découverte à la tîn, vienne se placer d'ellemême et sans raison sur la tète du héros. Scudéry se croit neuf ou curieux, quand il entreprend de peindre les arts ou d'expliquer les sciences. Mais l'inspiration se réduit à une énumérution des outils de charpentier, et des provisions dont on charge un vaisseau pour la

3ié LA, LTirOLATCEC rODAyt LES FB03KIME».

guerre I - : ou encore a ane liste sèdie de tous termes d'architecture 3 : oa enfin à un catalogw bibbotbaqae qui aligne soos leur nom tout court humanistes, les lo^ciens. les orateurs, les maître Toptique et de la perspectÎTe. et les cosmographe< mant avec les géographes. Cest bien d*un pareil venteur que Boileau a voulu dire : im froid histo d'une fable insipide. Il ne ranime pas même son récit les tirades d*amour précieux qu*il fait débiter au des Goths ; monologues* dialogues, tout y est ennuvi comme Teflort maladroit « comme la passion ajust

Le b'jis -.ta::^- ue loriue, ci le bruit et les Cv^i-» De maillets, de marteau, de cherilles, de cloi». De biches, de r&bots, de cîseaax et de scies. Font Lien lois retentir les fcrêis cclaircies. L'uD «rroadit le mit, l'autre forme Tante ddc ; L'ao à faire un tiilac met son art et sa peine. L'autre élèie la hune an plus haut du taisseao, L'ub fait courber la quille ou doit tunmoyer l'eau . L autre êièTe la poupe et l'oroe aiecqaes pompe ; Celui-ci fait la proue et cet autre la pompe. Et malgré le sorcier et malgré le démon L'un place le fanal et l'autre le timon.

11> ont tout ce qu'il faut aux laisseaux de long cours Des armes, du biscuit, et des feux d'artifice. Cruelle ioTentioa de l'humaine malice.

Du charbon et de l'eau, des lampes, des flambeaux. Et tout cet attirail qu*on met dans les vaisseaox.

i) Ibid., liv. III.

Ce ne sout que festuns, ce ne sont que couronnes, Bases et chapiteaux, pilastres et colonnes, Masques, petits amours, chiffres entrelacés £t crânes de béliers à des cordons passés.

Les yeux trouvent partout moulures et corniche» Et figures de bronze en de superbes niches, Frises, balcons hors-d'œuvro, et cartouches encor Et cornes d'abondance k fruit, feuille et fleur d'or.

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ses phrases et faisant rire à force de se pâmer (1). Chapelain ne reste pas en arrière de Scudéry. Ce grand champion de f amour (v, plus bas) en pnHe à tous les guerriers pour Jeanne d'Arc, et, afin de le justifier, range met un nouvel amas de saints enchantements dans tout V aspect et tous les fnouvements de la fille. N'est-ce pas là en vérité un beau signe de la mission de la noble et chaste bergère? Mais c'est un amour pur, sans désir. Dunois, qui en est atteint plus que les autres, trouve sa gloire à s'en laisser convertir en cendres, et à en mourir martyr. Comme on reconnaît ici l'idéal de ce soudard féroce et jaloux qui se vantait d'avoir tué de sa main dix mille Bourguignons, et qui, pour perdre Jeanne d'Arc, voulut faire échouer la première attaque sur le camp anglais ! L'héroïsme de la Pucelle n'est pas mieux compris. A force de grandir son sujet, le poëte en bannit la simplicité et la vraie grandeur. I^ lettre aux Anglais, ce manifeste de l'envoyé d'en haut à l'étranger surpris et confondu, disparaît dans une emphase sans éloquence ni poésie. Au lieu de cet enthousiasme qui montrait à l'épée des autres l'œuvre à faire, qui commandait sans frapper, comme l'esprit anime et dirige la matière, on ne voit

(1) En voici un petit échantillon. Alaric dit à Amalasunlhe, liv. IV :

Vous trouverez en tous une prudence exlri'me. Vous trouverez en moi la fidélité m^me.

Vous trouverez en vous cent attraits tout-puissants, Vous trouverez en moi cent désirs innocents.

Vous trouverez en vous une beauté parrailc.

Vous trouverez en moi l'aise de ma défaite.

Vous trouverez en moi, vous trouverez en vous Et le cœur le plus ferme, tt l'objet le plus doux.

plus dans l'héroïne qu'une force vulgaire, une énergie brutale, un bras plus pesant que celui de ses compagnons. Jeanne devient un assommeur àla du Guesclin, qui tue, massacre, amoncelle les cadavres sous ses coups, elle qui disait si bien : a Je portais moi-même mon étendard quand j'attaquais l'ennemi pour éviter de tuer quelqu'un ; je n'ai jamais tué personne. » Voilà ce qu'ont fait d'un chef-d'œuvre de Dieu vingt-cinq ans de méditations pédantes, et voilà ce que Balzac appelait le dernier effort des muses françaises.

Restait au moins l'élocution, ce vêtement de la pensée, qui cache tant de défauts, qui fait si bien valoir les moindres avantages. Ilélas ! Téloculion est précisément recueil suprême d'où ces téméraires ne se sont jamais relevés. lîrébcuf est assurément le moins mauvais. Bien que convaincu par Boileau d'enflure et de fatras, il sait pourtant la facture du vers, les lois de la construction ; il ne veut pas que ses idées se succèdent sans liaison, ni que sa phrase tombe sans mesure. Mais il paraphrase plutôt qu'il ne traduit, et tantôt il ôte leur force aux grands traits de Lucain, tantôt il amplifie ses défauts. Il n'est pas de taille à conserver la concision et l'énergie du fecunda virorum PaupertaSj ou du multis utile bellumj mais il est riche en développements des redondances de l'original. Le mal est plus grave quand il veut jeter la terreur par de grands mots, par des phrases sonores comme celles dont est hérissé le début du Pompée de Corneille, Des blés mangés en herbe par les chevaux sont à la fois k crime et \a peine des ravageurs ; la pâture détruite, les

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champs sont vengés : les chevaux réduits de nouveau à le faim, 7ie laissent à la mort que la moitié (Ceuxmêmes j c et bientôt les vapeurs de leurs membres pour- € ris vont au cœur des soldats altérer leurs esprits. » Un guerrier a l'œil percé d'une flèche. Il y porte sa main officieuse et fière (ofllcieuse parce qu'elle donne un secours spontané, fière parce qu'elle ne tremble pas). Il arrache Tœil et la flèche, et à la fois par orgueil et par mépris, il foule à ses pieds et la flècïie et son œil (1 ). Répétons ici, après Boileau, qnu7ie Pliat^ sale même n'autorisait pas ces extravagances.

Saint-Amant débute par une pointe. Il demande k Moïse une part du fou du buisson ardent; et qu'en veut'il donc faire? FalSj dit-il à Moïse, qu'en ce tableau ce feu me .serve enfin à te sauver de Veau. C'est lui surtout qui aime les basses circonstances et les banalités. Ses personnages, à leur réveil, s'habillent soudain Qi vont à la fenêtre pour savoir si le jour s'apprêtait à paraître. Il n'est pas moins célèbre pour sa descrip-

(1 ) Ferunda virorum... Pauperlas fugitur :

Ln sainte ptiitpreté de ceH hravet guerrien Semhlf fire h'ur npprohif et (finir leun Inurien. Et concussii tidoB, et multis atile bclluin : La foi, ce nœud tncré, ce lien ii précieux, yrst phia qu'un heau fantôme, et qu'un nom ipécieux^ m lies plus ilisKolus la richesse épuixéô Trouve dans le désordre une retsource aisée.

Suh jiiga jam Seres, jani barbarus isset Araies Et gens, si qu;i jaret, iiascenti rouscia Nilo : tin verrait à tes loin l'A rare tributaire l'A le Gange snumis aussi bien que l'ihére, Malgré son arrogance et malgré sa fierté, Le Scythe gnnirait dans la captivité ; lui fin tu régnerais du couchant à l'aurore Et tiendrais dunt tes fert te Sarmate et le More.

34i LA littératurï: pendant les frondfs.

tion du passage de la mer Rouge (1). Scudéry nous est assez connu pour qu'il ne soit plus nécessaire de mettre en vue sa platitude, son caractère dominant Nous ne croyons pas le calomnier en disant que, des onze mille vers dWlaric^ deux seulement ont une vileur ; le premier du poëme, qui n'est pas même exempt de blâme : Je chante le vainqueur des vainqueurs de k teirej et cet autre, inspiré d'ailleurs par une penséede Juvénal : Les vices des vaincus triomphaient des vain* queurs. Aussi bien, si l'on désirait d'autres exemples de celte impuissance, nous renverrions à la description de l'embarquement des Goths, ou à celle du coocert dont la mélodie réveille le roi barbare (2). Desma-

(I) Od n'en connaît pourtantguère qu'un seul vers. Voici Teasemblf :

Lk des chameaux chargeas la troupe lenle et forte

Foule plus de trésors encor qu'elle n'en porte.

On y peut en passant de perles s'enrichir

Et de la pauvreté pour jamais s'affranchir.

Là le noble cheval bondit et perd haleine

Où venait de souffler une lourde baleine.

Lk passent à pied sec les bœufs et les moutons .

Ob naguère flottaient les dauphins et les thons. I

Lk l'enfant éveillé, courant sous la licence

Que permet k son âge une libre innocence.

Va, revient, tourne, saute, et par maint cri joyeux.

Témoignant le plaisir que reçoivent ses yeux.

D'un étranger caillou qu'k ses pieds il rencontre

Fait au premier venu la précieuse montre.

Ramasse une coquille, et d'aise transporté

La présente k sa mère avec naKveté.

Lk, quelque juste effroi qui ses pas sollicite.

S'oublie k chaque objet le Adèle excrcitc (années ;

Et lk près des remparts que l'œil peut transpercer

Les poissons ébahis le regardent passer.

N*oublions pas que c'est dans une songe que la mèredeMoTse voit tons ces détails, sans compter ceux qui précèdent et ceux qui suivenL

(^)Alaric^ liv. III : Amalasunthe reconnaît qu^enfîn Alaricva la quitter, elle entend

Criçr aux matelots, k bord, k la marina :

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